Culture
Cinéma

Cinéma à Vesoul : l'émergence du septième art au Tibet

Extrait du film "Jinpa" du réalisateur tibétain Pema Tseden, cyclo d'or en 2019 du Festival des cinémas d'Asie de Vesoul et en salles en France le 19 février 2020. (Source : SCMP)
Extrait du film "Jinpa" du réalisateur tibétain Pema Tseden, cyclo d'or en 2019 du Festival des cinémas d'Asie de Vesoul et en salles en France le 19 février 2020. (Source : SCMP)
Le Festival International des Cinémas d’Asie, organisé à Vesoul du 11 au 18 février dernier, a consacré une large part de sa programmation à une rétrospective inédite sur le cinéma tibétain. Au total, 12 films du réalisateur Pema Tseden et de son acolyte Sonthar Gyal ont été projetés. S’ils restent souvent méconnus, ces films parviennent peu à peu à trouver leur public en France. En témoigne la sortie en salles le 19 février de Jinpa réalisé par Pema Tseden. Pour faire la promotion de leurs films, les deux réalisateurs peuvent compter sur le travail titanesque effectué par Françoise Robin, spécialiste du Tibet.

Entretien

Spécialiste de la langue, du cinéma et de la littérature du Tibet, Françoise Robin est professeure des universités à l’institut nationale des langues et civilisations orientales (Inalco). Présente à plusieurs reprises sur les tournages des films de Pema Tseden, elle joue aujourd’hui un rôle majeur pour faire connaître ces œuvres au public français. Elle a notamment participé au sous-titrage en français de nombreux films de Sonthar Gyal et de Pema Tseden, dont elle a traduit aussi plusieurs nouvelles publiées chez Picquier.

Quand est né le cinéma tibétain ?
Françoise Robin: Le cinéma tibétain en République populaire de Chine (RPC) est né en 2005 : cette année-là, Pema Tseden sort son premier film de fiction, Le silence des pierres sacrées. Lui et trois de ses amis s’étaient lancé le défi de faire naître un cinéma au Tibet. Jusqu’alors, la représentation de la région était monopolisée dans le pays par des réalisateurs chinois et en Occident par des réalisateurs européens ou nord-américains. En particulier, dans les films sur le Tibet réalisés en Chine populaire, on voyait peu de Tibétains à l’écran, et on n’y entendait jamais de langue tibétaine. Lassés de cette représentation faussée de leur région, Pema Tseden et ses amis ont décidé d’agir. Grâce à des bourses américaines, ils ont pu intégrer l’Académie du film de Pékin, la plus haute institution de formation des cinéastes en Chine, chacun dans une section différente (réalisation, image, son). Depuis leur sortie de l’école, et bien qu’il aient dû tout inventer, ils ont été assez prolifiques, avec 15 longs-métrages de fiction réalisés à ce jour, de nombreux courts-métrages et de plusieurs films en cours de réalisation ou en projet.
Quels sont les grands thèmes du cinéma tibétain ?
Les réalisateurs ont chacun développé leur style. Pema Tseden a pour objectif de présenter le Tibet aujourd’hui de façon presque documentaire. Il a d’ailleurs énormément recours à de longs plans fixes. Pour raconter l’histoire de Tharlo, le berger tibétain, cet homme qui se rend en ville pour se faire établir des papiers d’identité, Pema Tseden prend ainsi le parti de n’utiliser qu’une trentaine de plans fixes pour un film de près de deux heures. Comme son réalisateur de prédilection, Abbas Kiarostami, il privilégie les plans dans lesquels se découpent des encadrements de portes ou de fenêtres, des reflets dans le miroir, multipliant les perspectives.
Sonthar Gyal, lui, se concentre plutôt sur les rapports familiaux. Lui-même père, il s’intéresse depuis longtemps à la psychologie, notamment des enfants. Dans River, il raconte par exemple l’histoire d’une petite fille de pasteurs nomades qui s’entiche d’un agneau quand sa mère lui annonce qu’elle est enceinte.
On retrouve souvent les mêmes acteurs d’un film à un autre. Comment cela s’explique-t-il ?
Le cinéma tibétain, c’est une grande histoire de famille et d’amitié. Comme la culture du cinéma n’existait pas, il n’y a pas vraiment d’acteurs. Au départ, les réalisateurs faisaient souvent appel à des amateurs et, au fur et à mesure, un petit réseau s’est constitué. Pour les femmes, c’est plus compliqué. Dans la région d’où proviennent les réalisateurs tibétains, la majorité d’entre elles est très réticente à jouer sur scène. Elles considèrent cela comme une exposition de soi, très mal perçue dans la société tibétaine. A la base, dans River, Sonthar Gyal voulait que toute la famille joue mais la mère n’a pas voulu, alors que le père a accepté. Souvent, la solution consiste à faire appel à une chanteuse, déjà habituée à la scène.
Quelle est la place de la langue tibétaine dans ces films ?
Pema Tseden dit souvent que sa plus grande peur est de voir la langue tibétaine disparaître. Il essaie de tourner dans toutes les régions et dans le dialecte local, auquel il tient à rester fidèle. Dans le film Balloon, qui sortira en juillet en France, l’actrice principale, Sonam Wangmo, vient de Lhassa. Elle parle donc le tibétain de la capitale qui est bien différent de celui parlé sur les lieux du tournage, situés à plus de 1 000 kilomètres de son lieu d’origine. L’actrice a dû avoir recours à des cours de diction pour pouvoir reproduire le dialecte local le plus justement possible. Elle joue d’ailleurs également la tenancière de taverne dans Jinpa, et là encore, elle s’est entraînée pour s’exprimer dans un autre dialecte, très différent des deux autres.
Comment les réalisateurs tibétains gèrent-ils la censure gouvernementale ?
Ils marchent constamment sur un fil. Il est impossible de deviner ce qui va passer la censure ou pas. Habituellement, tous les scénarios doivent passer par la « China Film Administration ». Les films tibétains, qui mettent en scène des populations non-Han dites « minorités ethniques » et incluent souvent des éléments religieux, doivent aussi passer par le Bureau des minorités ethniques et le Bureau des religions. Ces instances apportent aussi leurs corrections, plus ou moins importantes. C’est seulement après accords des trois bureaux que l’on peut commencer à tourner. Une fois le film terminé, le réalisateur doit soumettre une dernière fois le film à ces instances qui vérifient que l’œuvre finale correspond bien au scénario approuvé.
Pour l’anecdote, Pema Tseden se demande souvent comment son premier film, Le silence des pierres sacrées, a passé la censure. C’est l’histoire d’une jeune moine dans un monastère. La religion est donc omniprésente. Lorsque Pema Tseden a voulu faire la suite, cela lui a été interdit. Le prétexte ? Trop de religion. Nous pourrions aussi citer Jinpa dont le titre initial était « L’Assassin ». Ce titre a été censuré sous prétexte que c’était trop violent. Il n’y a pas une goutte de sang dans le film, sauf celui d’un mouton écrasé…
Comment les œuvres de Pema Tseden et de Sonthar Gyal sont-elles accueillies au Tibet ?
Les Tibétains sont ravis que l’un des leurs se fasse connaître sur la scène internationale et ils sont ravis que le Tibet soit mis en avant pour autre chose que des considérations spirituelles. A travers Pema Tseden, ils prouvent qu’ils sont eux aussi modernes. Mais le Tibet est encore très rural. Il y a peu de cinémas et la culture cinématographique est quasi inexistante. Donc quand les Tibétains arrivent à voir les films, souvent, cela ne leur parle pas beaucoup. C’est trop « lent » et « intellectuel ».
En revanche, en Chine, Pema Tseden devient une star…
A présent, Pema Tseden fait partie du sérail des réalisateurs de l’industrie cinématographique chinoise. Depuis quelques années, il devient effectivement une star. Quand ses films sont projetés, les salles sont pleines. Les gens se pressent pour venir lui serrer la main. Il est devenu une référence. On vient voir ses œuvres non seulement pour prendre plaisir à regarder de bons films, mais aussi pour répondre à une soif d’exotisme et, pour beaucoup de Chinois, afin de découvrir une région qu’ils considèrent comme la Chine mais qu’ils connaissent peu et trouvent mystérieuse.
Quel est l’accueil réservé aux films tibétains à l’international ?
Depuis quelques années déjà, les films de Pema Tseden sont remarqués dans les festivals internationaux. Ceux de Sonthar Gyal commencent à l’être. Outre celui de Vesoul qui ne manque jamais de lui faire une place, Pema Tseden a reçu un prix pour Tharlo puis pour Jinpa à Venise, dans la section Orizzonti. Leurs films sont montrés à Berlin, Toronto, Vancouver ou Locarno. La prochaine étape est de voir un des films retenu en sélection officielle à Cannes. On n’y est pas encore, mais cela arrivera.
Propos recueillis par Cyrielle Cabot

Le Palmarès du Festival international des Cinémas d'Asie de Vesoul 2020

Cyclo d’honneur : Jay Jeon (Corée du Sud), directeur du festival International du Film de Busan en Corée, pour honorer l’ensemble de sa carrière.

Cyclo d’or : Mariam de Sharipa Urazbayeva (Kazakhstan) « pour le portrait poignant d’une femme en lutte pour la survie de sa famille dans une société traditionnelle ».

Grand prix du jury international : Just Like That de Kislay Kislay (Inde) « pour le sensible portrait d’une femme âgée prenant son indépendance et sa liberté une fois devenue veuve ».

Prix du jury international : ex aequo John Denver Trending d’Arden Rod B. Condez (Philippines) « pour la manière très intelligente d’aborder le thème actuel du harcèlement sur les réseaux sociaux sur la jeunesse » et A Bedsore de Shim Hye-jung (Corée du Sud) « pour la subtile description de la fin de vie d’une personne et ses conséquences sur sa famille et son entourage ».

Prix du jury Netpac (network for the promotion of Asian Cinema) : Saturday afternoon de Mostaga Sarwar Farooki (Bangladesh) « pour la dénonciation du recours à la violence au nom de la religion et à des fins politiques ».

Prix de la critique : John Denver Trending d’Arden Rod B. Condez (Philippines)

Prix Inalco : A Bedsore de Shim Hye-jung (Corée du Sud)

Coup de cœur Inalco : Just like that de Kislay Kislay (Inde)

Prix du public du film de fiction : John Denver Trending d’Arden Rod B. Condez (Philippines)

Prix du Jury lycéen : Saturday Afternoon de Mostofa Sarwar Farooki (Bangladesh)

Prix du public du film documentaire : We Must clown de Dima Al-Joundi (Liban)

Prix du jury jeune : A punk daydream de Jimmy Hendrickx & Kristian Van der Heyden (Belgique)

A propos de l'auteur
Cyrielle Cabot
Jeune journaliste diplômée de l’école du CELSA (Paris-Sorbonne), Cyrielle Cabot est passionnée par l’Asie du Sud-Est, en particulier la Thaïlande, la Birmanie et les questions de société. Elle est passée par l’Agence-France Presse à Bangkok, Libération et Le Monde.