Culture
Cinéma

Cinéma à Vesoul : "Wet Season", une femme en quête d'émancipation à Singapour

Scène du film singapourien "Wet Season" d'Anthony Chen, projeté au festival international des cinémas d'Asie de Vesoul du 11 au 18 février 2020. (Crédit : DR)
Scène du film singapourien "Wet Season" d'Anthony Chen, projeté au festival international des cinémas d'Asie de Vesoul du 11 au 18 février 2020. (Crédit : DR)
Le réalisateur singapourien Anthony Chen, remarqué en 2013 pour son film Ilo Ilo, revient après six ans d’absence avec Wet Season. En salles ce mercredi, il a été présenté en avant-première au 26ème Festival international des cinémas d’Asie (FICA) de Vesoul, qui a eu lieu du 11 au 18 février.
Il pleut sur Singapour. La mousson est arrivée avec ses averses quotidiennes. Le décor de Wet Season est planté. Et quoi de mieux qu’une pluie battante pour accompagner un drame ? Dans Ilo Ilo, récompensé d’une Caméra d’or en 2013 à Cannes, une gouvernante philippine nouait une relation troublante avec le fils de la famille qui l’avait engagé. Cette fois-ci, le cinéaste reprend une intrigue similaire et raconte l’amitié naissante d’une enseignante avec un de ses élèves. Il va néanmoins pousser leur relation beaucoup plus loin…

Une femme soumise aux désirs des hommes

Au quotidien, la vie de Ling est aussi morose que la météo de Singapour. Enseignante dans un lycée huppé de la cité-État, elle tente d’inculquer le mandarin à des élèves qui n’ont d’yeux que pour l’anglais et les mathématiques. Sa vie privée n’est pas plus réjouissante : elle tente depuis des années d’avoir un enfant, en vain. Alors qu’elle multiplie les traitements et les rendez-vous gynécologiques, elle voit son mari s’éloigner peu à peu d’elle. Avec un époux totalement absent, elle se retrouve seule pour s’occuper de son beau-père handicapé, qu’elle aime toutefois énormément.
Ling encaisse sans cesse les humiliations de ses élèves et de ses collègues, les refus d’affection de son mari, les résultats négatifs chez la gynécologue… Alors quand un de ses élèves, Wei Lun, adolescent rayonnant et attendrissant, commence à montrer de l’intérêt pour sa matière et pour elle, Ling y trouve une source de réconfort. Progressivement, l’enseignante et l’élève passent de plus en plus de temps ensemble. Aux cours de soutien scolaire viennent doucement s’ajouter des trajets en voiture puis des repas partagés. Ling se laisse aller à son rôle de mère contrarié, d’autant plus que les parents de Wei Lun sont aux abonnés absents.
Pendant près d’une heure, le spectateur voit la relation entre les deux protagonistes devenir de plus en plus intime et les sentiments de l’élève pour son enseignante se renforcer. On attend le moment fatidique où la situation va dégénérer. Ce qui finalement arrive dans une scène on ne peut plus troublante.

Une photographie exceptionnelle

Sur le fond, le scénario ne présente aucune surprise. Cette romance entre une professeure et un élève laisse même un amer goût de déjà vu. Si Anthony Chen prend le parti d’un jeu d’acteurs tout en retenue, on regrettera que la psychologie des personnages ne soit pas plus développée. D’autant plus quand on sait que la femme d’Anthony Chen a elle-même connu des difficultés pour concevoir un enfant alors que son mari était en pleine réalisation du film.
Mais Wet Season est sauvé par sa photographie, particulièrement réussie. Son ambiance bleutée dit tout de l’univers froid dans lequel évolue Ling où seul le ciel verse des larmes. Certaines scènes sauvent le scénario. On notera le beau moment où Ling et Wei Lun s’enlacent sous une pluie battante au milieu d’un champs pour mettre fin à une histoire qui n’aurait jamais dû être. Peut-être plus frappant encore, cette scène si sensuelle où Ling et son élève partagent un durian dans une salle de classe.
Grâce aux jeux tout en finesse des deux acteurs, les excellents Yeo Yann Yann et Koh Jia Ler, Anthony Chen parvient aussi à dépeindre avec justesse la réalité sociale de ces femmes de classes supérieures de Singapour, dont les désirs sont étouffés par la pression sociale. L’émancipation de Ling, à la fin du film, arrachera certainement quelques sourires dans les salles. De retour chez sa mère, dans sa Malaisie natale, Ling semble avoir tout perdu. Elle regarde alors le ciel : la mousson est terminée. Les nuages laissent place au soleil et à un nouvel avenir à écrire.
Par Cyrielle Cabot

Le Palmarès du Festival international des Cinémas d'Asie de Vesoul 2020

Cyclo d’honneur : Jay Jeon (Corée du Sud), directeur du festival International du Film de Busan en Corée, pour honorer l’ensemble de sa carrière.

Cyclo d’or : Mariam de Sharipa Urazbayeva (Kazakhstan) « pour le portrait poignant d’une femme en lutte pour la survie de sa famille dans une société traditionnelle ».

Grand prix du jury international : Just Like That de Kislay Kislay (Inde) « pour le sensible portrait d’une femme âgée prenant son indépendance et sa liberté une fois devenue veuve ».

Prix du jury international : ex aequo John Denver Trending d’Arden Rod B. Condez (Philippines) « pour la manière très intelligente d’aborder le thème actuel du harcèlement sur les réseaux sociaux sur la jeunesse » et A Bedsore de Shim Hye-jung (Corée du Sud) « pour la subtile description de la fin de vie d’une personne et ses conséquences sur sa famille et son entourage ».

Prix du jury Netpac (network for the promotion of Asian Cinema) : Saturday afternoon de Mostaga Sarwar Farooki (Bangladesh) « pour la dénonciation du recours à la violence au nom de la religion et à des fins politiques ».

Prix de la critique : John Denver Trending d’Arden Rod B. Condez (Philippines)

Prix Inalco : A Bedsore de Shim Hye-jung (Corée du Sud)

Coup de cœur Inalco : Just like that de Kislay Kislay (Inde)

Prix du public du film de fiction : John Denver Trending d’Arden Rod B. Condez (Philippines)

Prix du Jury lycéen : Saturday Afternoon de Mostofa Sarwar Farooki (Bangladesh)

Prix du public du film documentaire : We Must clown de Dima Al-Joundi (Liban)

Prix du jury jeune : A punk daydream de Jimmy Hendrickx & Kristian Van der Heyden (Belgique)

A propos de l'auteur
Cyrielle Cabot
Jeune journaliste diplômée de l’école du CELSA (Paris-Sorbonne), Cyrielle Cabot est passionnée par l’Asie du Sud-Est, en particulier la Thaïlande, la Birmanie et les questions de société. Elle est passée par l’Agence-France Presse à Bangkok, Libération et Le Monde.