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Cinéma à Vesoul : "Hava, Maryam, Ayesha", triptyque féministe en Afghanistan

Scène du film "Hava, Maryam, Ayesha" de la réalisatrice afghane Sahraa Karimi, présenté au festival international des Cinémas d'Asie à Vesoul. (Source : Est Républicain)
Scène du film "Hava, Maryam, Ayesha" de la réalisatrice afghane Sahraa Karimi, présenté au festival international des Cinémas d'Asie à Vesoul. (Source : Est Républicain)
Hava, Maryam, Ayesha est le premier film de fiction de la réalisatrice afghane Sahraa Karimi, déjà connue en Occident pour ses documentaires. Il a été présenté en avant-première au 26ème Festival International des Cinémas d’Asie de Vesoul.
Hava, Maryam, Ayesha : trois femmes afghanes, trois femmes enceintes, de milieux et d’âges différents, mais qui doivent répondre à la même question : comment disposer de son corps dans une société aussi patriarcale que l’Afghanistan ? Pour ce premier long-métrage en forme de triptyque, Sahraa Karimi livre une œuvre esthétique, superbement jouée, mais aussi « pleine de symboles ». « J’en ai mis partout, s’amuse-t-elle lorsqu’on la rencontre, en marge de la projection. Des oiseaux, des échelles, des escaliers… Que des symboles de liberté. »

Trois rapports différents à la maternité

Le film s’ouvre sur des oiseaux en cage : ceux du beau-père de Hava, patriarche despote qui règne sur la maisonnée en maltraitant sa bru. Celle-ci, lourdement enceinte, est chargée de toutes les tâches ménagères. Les ordres pleuvent, notamment ceux de son mari qui la rudoie. Quand il ramène des invités, elle doit rester cloîtrée dans la cuisine, et faire passer les plats : du monde extérieur, elle ne voit que des ombres sur le sol de son jardin. Esclave plus que ménagère, elle n’a pour seul réconfort que son enfant à naître.
Maryam, elle, est une Kaboulienne moderne, présentatrice TV au caractère dur, qui doit sans cesse rejeter les hommes pour garder son indépendance : son supérieur qui voudrait la faire poser pour des publicités, son futur ex-mari dont les avances virent au harcèlement. On comprend qu’il l’a trompée, qu’elle l’a quitté, qu’il voudrait revenir. Mais Maryam ne s’en laisse pas conter : elle jette ses fleurs sitôt livrées, ignore ses appels, refuse ses excuses. Sur son frigo, des magnets féministes : Rosie the Riveter, « I love women »… Malheureusement pour Maryam, elle aussi tombe enceinte. Elle annonce la nouvelle au téléphone à une amie moins émancipée, qui s’empresse de lui faire la morale : elle doit garder le bébé, se remettre avec Farid, construire une famille. Bref, rentrer dans les clous. « Subir, subir… », résume Maryam. Elle a fini de subir. Elle connaît la vie des femmes comme Hava, et ne s’y résoudra pas.
Ayesha est tout juste sortie de l’adolescence, mais enceinte elle aussi. Problème : son petit ami l’a abandonnée en apprenant la nouvelle, et sa mère la pousse à accepter un mariage arrangé, comme elle à son âge. « Une maison sans homme, lance-t-elle, c’est comme un pot sans couvercle. » C’est décidé : Ayesha épousera son cousin. Avant cela, elle doit se débarrasser de ce bébé illégitime, dont personne ne veut, et faire reconstruire son hymen pour la nuit de noces. C’est dans le cabinet de la gynécologue que le destin de ces trois femmes va se croiser.

« Pourquoi ferais-je des enfants, quand je peux faire des films ? »

Les histoires de Hava, Maryam et Ayesha, ce sont celles de milliers de femmes dont personne, avant Sahraa Karimi, n’avait vraiment cure. « Je voulais montrer qu’il y avait d’autres problèmes dans la vie des femmes afghanes que les bombes et les burqas », explique-t-elle. Un sujet qu’elle connaît bien pour avoir réalisé plusieurs documentaires dans les villages afghans au début de sa carrière. « Ces femmes que j’ai rencontrées n’avaient personne à qui parler de leurs souffrances, de leurs combats ou de leurs rêves. Elles étaient condamnées au silence. J’ai compris qu’en tant que réalisatrice, je pouvais leur donner une voix. » En s’aventurant aujourd’hui pour la première fois dans la fiction, Karimi voulait parler « des problèmes universels qu’on rencontre dans une société patriarcale ».
En particulier, les problèmes liés à la maternité. « En Afghanistan, quand vous vous mariez, vous devez enfanter, c’est automatique. Si vous voulez être respectée, avoir une place dans la famille et dans la société, vous devez être mère. Mais si vous ne voulez pas avoir d’enfant, ça se passe comment ? » C’est le choix de Maryam, comme celui de la réalisatrice. « C’était une décision difficile à prendre, témoigne-t-elle, parce que dans mon pays, les gens ne comprennent pas. Mais pourquoi ferais-je des enfants, quand je peux faire des films ? Moi, je suis quelqu’un qui raconte des histoires. »
Par Marine Jeannin, de retour du Festival international des Cinémas d’Asie à Vesoul

Le Palmarès du Festival international des Cinémas d'Asie de Vesoul 2020

Cyclo d’honneur : Jay Jeon (Corée du Sud), directeur du festival International du Film de Busan en Corée, pour honorer l’ensemble de sa carrière.

Cyclo d’or : Mariam de Sharipa Urazbayeva (Kazakhstan) « pour le portrait poignant d’une femme en lutte pour la survie de sa famille dans une société traditionnelle ».

Grand prix du jury international : Just Like That de Kislay Kislay (Inde) « pour le sensible portrait d’une femme âgée prenant son indépendance et sa liberté une fois devenue veuve ».

Prix du jury international : ex aequo John Denver Trending d’Arden Rod B. Condez (Philippines) « pour la manière très intelligente d’aborder le thème actuel du harcèlement sur les réseaux sociaux sur la jeunesse » et A Bedsore de Shim Hye-jung (Corée du Sud) « pour la subtile description de la fin de vie d’une personne et ses conséquences sur sa famille et son entourage ».

Prix du jury Netpac (network for the promotion of Asian Cinema) : Saturday afternoon de Mostaga Sarwar Farooki (Bangladesh) « pour la dénonciation du recours à la violence au nom de la religion et à des fins politiques ».

Prix de la critique : John Denver Trending d’Arden Rod B. Condez (Philippines)

Prix Inalco : A Bedsore de Shim Hye-jung (Corée du Sud)

Coup de cœur Inalco : Just like that de Kislay Kislay (Inde)

Prix du public du film de fiction : John Denver Trending d’Arden Rod B. Condez (Philippines)

Prix du Jury lycéen : Saturday Afternoon de Mostofa Sarwar Farooki (Bangladesh)

Prix du public du film documentaire : We Must clown de Dima Al-Joundi (Liban)

Prix du jury jeune : A punk daydream de Jimmy Hendrickx & Kristian Van der Heyden (Belgique)

A propos de l'auteur
Marine Jeannin
Basée à Paris, Marine Jeannin est une journaliste presse écrite et numérique. Free-lance, elle travaille pour RFI et le Magazine Littéraire.