Culture
Cinéma

Cinéma à Vesoul : "A Dark, Dark Man", thriller dans les steppes kazakhes

Scène du film kazakhstanais "A dark, dark man" d'Adilkhan Yerzhanov présenté au Festival ionternational des Cinémas d'Asie à Vesoul. (Source : Arizonafilms)
Scène du film kazakhstanais "A dark, dark man" d'Adilkhan Yerzhanov présenté au Festival ionternational des Cinémas d'Asie à Vesoul. (Source : Arizonafilms)
Porté par une photographie ultra-léchée et un humour aussi sombre que son titre, A Dark, Dark Man est le septième long-métrage du réalisateur kazakh Adilkhan Yerzhanov. Il a été présenté en avant-première au 26ème Festival International des Cinémas d’Asie de Vesoul.
« Il était une fois un homme sombre, sombre, qui vivait dans un royaume sombre, sombre. Il voulait voir la lumière sans y parvenir. Question : comment peut-il voir la lumière alors qu’il est dans l’obscurité ? Réponse : il doit disparaître. » C’est bien ce qui se passe, tout au long du film : Bekzat l’antihéros disparaît du cadre dans les travellings, dans un fondu au blanc sur un paysage enneigé, enseveli sous les corps lors des scènes de lutte. Son combat : quitter l’ombre pour aller vers la lumière, arriver même à envisager la lumière – celle de la vérité, la vérité du meurtre -, est à chaque plan recommencé. D’autant que les steppes kazakhes s’y prêtent bien : l’ombre est celle de la scène de crime puis du commissariat des ripoux, la lumière celle des landes enneigées.

Un film policier monté à rebours

Entre les deux, il y a un champ de maïs : le territoire de l’innocence. C’est là que tout commence, avec un enfant et deux adultes, un peu simplets, qui jouent à colin-maillard. L’idiot aux yeux bandés arrive à la lisière du champ, où un homme l’attend. Lui porte un costume sombre et une mallette à la main. Il offre de l’argent et un peu de chocolat contre quelques gouttes de sperme dans un flacon. Quand on le voit se pencher sur un (très) petit cadavre, on comprend à quoi on a affaire : un film policier à l’envers. La police truque la scène de crime, fabrique le coupable et cache le tueur.
Arrive un jeune inspecteur, en musique et chapeau de cow-boy : c’est Bekzat. Il est vite rabroué par les vieux ripoux, laisse tomber la musique et le chapeau. A peine né, notre espoir s’effrite déjà : Bekzat n’est pas un héros. L’enfant tué ne l’intéresse pas ; d’ailleurs, il examine le corps en mangeant des ramen. On le voit bientôt suivre les ordres d’une hiérarchie corrompue, réécrire les rapports et torturer les suspects. Il reçoit un pot-de-vin pour tuer l’idiot, que tout désigne comme le coupable : il obéit sans broncher. Ce n’est après tout, reconnaîtra-t-il plus tard, que le 12ème « suicide » qui survient sous sa garde.
C’est là que la mécanique s’enraye. Alors que Bekzat traîne l’idiot dehors pour le « pendre », arrive une journaliste, Ariana. Une femme de la ville, donc, jeune et jolie de surcroît, envoyée par « le Ministère » pour assister à l’enquête. « En haut », on n’est pas dupe : quatre enfants ont été tués en quelques mois, trois faux coupables sont morts pendant leur garde à vue. Sa présence est encombrante : devant elle, impossible de tuer l’idiot. Commence une enquête à rebours, menée conjointement par Bekzat et Ariana : l’une tente de découvrir la vérité, l’autre de la cacher. Il s’applique à détruire toute les preuves, distribue les taloches et les pots-de-vin pour tenir le coup jusqu’au départ de la journaliste. Elle veille sur l’idiot, qu’elle insiste pour emmener partout, et pousse même le culot jusqu’à jouer avec. Problème : pour Bekzat, le futur mort devient attachant. Le spectacle de l’innocence finit par le troubler. Et lui faire comprendre que cette fois, une autre voie est possible.

« Il faut de la crainte dans un gouvernement despotique »

Thriller psychologique, A Dark, Dark Man est aussi un film politique. Conscient sans doute de la rareté des productions kazakhstanaises, Adilkhan Yerzhanov instille dans ses dialogues des informations – peu reluisantes – sur son pays d’attache. L’ex-République soviétique semble avoir gardé de l’URSS l’amour des formulaires bien remplis et d’une hiérarchie strictement respectée, quoique corrompue. Les violences policières montrées dans le film sont monnaie courante, relevait Amnesty International en 2016, et la torture généralisée au sein du système judiciaire.
Mais c’est une phrase d’un penseur français, Montesquieu, qui résonne en écho dans la dernière partie du film : « Il faut de la crainte dans un gouvernement despotique ; la vertu n’y est point nécessaire et l’honneur y serait dangereux. » C’est bien sûr la journaliste bourgeoise, Ariana, qui la cite – et ne récolte pour sa peine qu’un coup de poing dans le visage. Mais c’est à Bezkat qu’elle était destinée. Faire le choix de l’honneur, pour ce petit flic des steppes, c’est prendre à rebours le système corrompu dans lequel il a toujours vécu. C’est créer le chaos, dans une machine d’oppression bien huilée. C’est aussi, et surtout, marcher vers la lumière.
Par Marine Jeannin, de retour du Festival international des Cinémas d’Asie à Vesoul

Le Palmarès du Festival international des Cinémas d'Asie de Vesoul 2020

Cyclo d’honneur : Jay Jeon (Corée du Sud), directeur du festival International du Film de Busan en Corée, pour honorer l’ensemble de sa carrière.

Cyclo d’or : Mariam de Sharipa Urazbayeva (Kazakhstan) « pour le portrait poignant d’une femme en lutte pour la survie de sa famille dans une société traditionnelle ».

Grand prix du jury international : Just Like That de Kislay Kislay (Inde) « pour le sensible portrait d’une femme âgée prenant son indépendance et sa liberté une fois devenue veuve ».

Prix du jury international : ex aequo John Denver Trending d’Arden Rod B. Condez (Philippines) « pour la manière très intelligente d’aborder le thème actuel du harcèlement sur les réseaux sociaux sur la jeunesse » et A Bedsore de Shim Hye-jung (Corée du Sud) « pour la subtile description de la fin de vie d’une personne et ses conséquences sur sa famille et son entourage ».

Prix du jury Netpac (network for the promotion of Asian Cinema) : Saturday afternoon de Mostaga Sarwar Farooki (Bangladesh) « pour la dénonciation du recours à la violence au nom de la religion et à des fins politiques ».

Prix de la critique : John Denver Trending d’Arden Rod B. Condez (Philippines)

Prix Inalco : A Bedsore de Shim Hye-jung (Corée du Sud)

Coup de cœur Inalco : Just like that de Kislay Kislay (Inde)

Prix du public du film de fiction : John Denver Trending d’Arden Rod B. Condez (Philippines)

Prix du Jury lycéen : Saturday Afternoon de Mostofa Sarwar Farooki (Bangladesh)

Prix du public du film documentaire : We Must clown de Dima Al-Joundi (Liban)

Prix du jury jeune : A punk daydream de Jimmy Hendrickx & Kristian Van der Heyden (Belgique)

Soutenez-nous !

Asialyst est conçu par une équipe composée à 100 % de bénévoles et grâce à un réseau de contributeurs en Asie ou ailleurs, journalistes, experts, universitaires, consultants ou anciens diplomates... Notre seul but : partager la connaissance de l'Asie au plus large public.

Faire un don
A propos de l'auteur
Marine Jeannin
Basée à Paris, Marine Jeannin est une journaliste presse écrite et numérique. Free-lance, elle travaille pour RFI et le Magazine Littéraire.
Igor Gauquelin
Journaliste et responsable d'édition multimédia pour le site internet de Radio France internationale, en charge de la rubrique Chine maritime et navale à Asialyst.