Société
Entretien

Pour Li Ang, la lutte féministe à Taïwan doit continuer

(Source : Ketagalan Media)
(Source : Ketagalan Media)
À soixante-sept ans, Li Ang est une femme étonnante. Voici une romancière engagée, qui choque et aime choquer dans le but de remuer l’opinion publique conservatrice à Taïwan. D’écrits en discours ou en apparitions télévisuelles, l’infatigable militante féministe n’a jamais craint la controverse, toujours au service des causes qu’elle défend : la lutte contre les violences conjugales, les libertés sexuelles et la démocratie. Invitée en octobre dernier par le centre culturel de Taïwan en France, Li Ang a pu, lors de trois conférences à Paris et Bordeaux, s’exprimer sur son œuvre et aborder les questions psychologiques et morales liées au désir féminin à tout âge. Elle offre son regard expérimenté de militante et d’observatrice sur le chemin parcouru par les féministes taïwanaises.

Entretien

Née en 1952 dans la petite ville historique de Lukang sur la côte ouest de Taïwan, Li Ang est une militante féministe et écrivaine parmi les plus connues dans son pays. De son vrai nom Shih Shu-tuan, elle commence à écrire à seize ans sous l’influence familiale et se montre rapidement passionnée pour les causes démocratiques, politiques et féministes qui formeront l’essentiel de son cadre d’écriture. Précoce, elle publie ses premières nouvelles dès 1968 et provoque déjà un premier scandale : sa deuxième publication intitulée Saison des fleurs met en scène une écolière qui spécule sur le risque d’être violée par le fleuriste de la rue voisine.

Après des études de philosophie chinoise à Taipei puis un cursus d’études dramatiques aux États-Unis, la jeune femme poursuit l’écriture et rencontre le succès en 1983 avec son roman La femme du Boucher, aussi connu sous le titre Tuer son Mari. Une fois de plus, elle défraye la chronique par son style incisif et sa remise en cause violente du conservatisme patriarcal que domine alors la société taïwanaise. Audacieuse et dissidente, Li Ang affronte ses détracteurs avec aplomb et devient en quelques années l’une des auteurs les plus en vue de Taïwan, mais aussi les plus traduites à l’étranger. À ce jour, trois de ses romans et trois de ses nouvelles ont été traduites et publiées en français.

La romancière taïwanaise Li Ang lors de son passage à Paris en octobre 2019. (Crédit : Gwenaël Germain)
La romancière taïwanaise Li Ang lors de son passage à Paris en octobre 2019. (Crédit : Gwenaël Germain)
Comment décrire l’histoire du féminisme à Taïwan ?
Li Ang : La première figure qui nous vient à l’esprit quand on parle de féminisme à Taïwan, c’est celle de Madame Annette Lu qui a initié le mouvement dans les années soixante et qui est devenue beaucoup plus tard, vice-présidente de la république [entre 2000 et 2008, NDLR]. A l’origine, c’était une contestataire, une exilée politique qui a passé beaucoup de temps aux États-Unis avant de revenir et d’initier le mouvement féministe à Taïwan. Je l’ai rencontrée pour la première fois en 1967 lorsque j’avais seize ans et je me suis mise à la suivre partout pour écouter ses conférences. En ce temps-là, nous lisions toutes Deuxième Sexe de Simone de Beauvoir. Le livre avait été traduit assez tôt et était devenu la lecture favorite des militantes. Personnellement, c’est ce livre qui m’a initiée au féminisme.
À l’époque, nous étions sous la loi martiale [instaurée par le Kuomintang de 1949 à 1987, NDLR]. Il était impossible d’utiliser le mot « mouvement » car cela aurait été tout de suite suspect. Donc Annette Lu a inventé le terme de « néo-féminisme » et c’est sous cette bannière que tout à commencé. Au début, nos revendications étaient pragmatiques et concernaient deux aspects : le droit du travail et le droit juridique. L’un de nos premiers combats pour l’évolution du droit du travail concernait les femmes du secteur bancaire qui étaient tacitement obligées de démissionner si elles tombaient enceintes, ce qui évidemment nous révoltait. Du côté juridique, il y avait aussi des situations qui réclamaient des changements. Ma mère, par exemple, avait une maison qui était enregistrée à son nom et qu’elle avait voulu vendre. Pourtant, alors qu’elle en était la propriétaire officielle, la mise en vente n’était possible qu’avec l’autorisation de mon père. C’est par ce type de cas très pratiques que nous avons commencé nos revendications. Par la suite, notre plus grand succès a été d’obtenir l’autorisation du droit à l’IVG [Le droit à l’interruption de grossesse a été acquis en 1985, puis révisé en 2009, NDLR].
En tant que dissidente politique, Annette Lu était étroitement surveillée et elle a fini par être arrêtée et emprisonnée durant six ans [de 1979 à 1985, NDLR]. D’autres femmes ont alors pris la relève et après une vingtaine d’années de lutte, je dirais à partir des années 80, les femmes ont obtenu une qualité de vie acceptable dans notre société. Le combat ne s’est pas arrêté pour autant et dans les années 90, suite à l’influence des mouvements Queers aux États-Unis, nous nous sommes mises à manifester sous des bannières assez humoristiques qui disaient : « L’orgasme, oui ! le harcèlement, non ! » (Rires) Taïwan est un petit pays mais je pense que c’est le pays d’Asie où les femmes ont le plus d’égalité.
Alors que le mouvement #MeToo s’est propagé en Asie, il semble être resté très confidentiel à Taïwan. Pourquoi n’a-t-il pas connu la même ampleur comparé à d’autres pays d’Asie ?
Je connais moins bien l’Europe que je ne connais les États-unis, mais d’après ce que j’en sais, la définition du mot « harcèlement » n’est pas la même en fonction des pays. Concrètement, la définition du harcèlement sexuel est vraiment difficile pour les Taïwanais. C’est-à-dire que lorsqu’il y a des contacts corporels ou du harcèlement verbal clair, on reconnaît qu’il s’agit bien de harcèlements sexuels. Mais c’est parfois plus ambigu lorsqu’il s’agit seulement de paroles déplacées ou sexistes. Par exemple, si un homme dit : « Je vous trouve sexy » ou bien : « Je trouve que vous avez des seins magnifiques », pour nous les Taïwanais, il est difficile de savoir s’il s’agit d’un compliment ou d’un harcèlement alors qu’aux États-Unis, c’est déjà du harcèlement. Je ne sais pas si nous allons nous rapprocher de plus en plus des concepts américains mais ce sera intéressant à observer. Peut-être que dans notre culture, nous avons une acceptation plus large de ce genre de rapports entre les hommes et fedmmes.
Le 14 mars 2018, le Taipei Times faisait part d’une étude sur le harcèlement chez les soignants : 80 % des femmes et 63 % des hommes disaient avoir été harcelés sexuellement, alors que dans le même temps l’étude ne pointait que 2 % de plaintes. Y a-t-il besoin d’un mouvement #MeToo à Taïwan ?
Bien sûr, le taux de plainte est trop faible. J’espère que plus de femmes vont lutter contre ces pratiques et que la situation s’améliorera dans le futur. Cependant, je ne suis pas certaine de vos statistiques. Prenons un cas concret : j’ai connu un réalisateur à Taiwan qui a reçu des prix au festival de Tokyo. Il s’appelle Chang Tsho-Chi : c’était un de mes élèves à l’université. Il a été accusé d’agression sexuelle par une de ses assistantes. Après cette plainte, il a été emprisonné pendant deux ou trois ans. Cela montre que notre droit est très sévère en cas d’agression sexuelle et protège bien les femmes. En cas d’agression, je pense que les femmes vont prendre la parole et ne pas garder le silence. Je pense que la protection de la loi est très forte pour lutter contre ce genre de pratique. En Inde par exemple, la loi ne protège pas du tout les femmes et les hommes font n’importe quoi.
Nous parlions de définitions qui ne sont pas forcément les mêmes en fonction des pays : quelle est votre définition du féminisme ?
La plus grande fierté d’être féministe, c’est d’avoir participé avec mes camarades à obtenir plus de droits pour les femmes. Néanmoins, j’ai aujourd’hui la sensation que nous avons obtenu tous les droits possibles et que les gens considèrent que le féminisme a moins d’importance qu’autrefois. Or, je pense que c’est toujours important parce que l’on découvre tous les jours de nouveaux problèmes dont on n’avait pas conscience auparavant. Hier par exemple, j’évoquais la difficulté de parler de la sexualité des femmes d’un certain âge et en en discutant après la conférence, j’ai réalisé que cette situation pouvait exister aussi en France. Des préjugés existent toujours sur la sexualité féminine à Taïwan mais aussi ailleurs. Les féministes ont toujours à faire et je vais continuer à être féministe.
Lors de votre conférence à l’Inalco, deux étudiantes taïwanaises vous ont interpellée sur votre liberté de parole autour de la sexualité. Elles laissaient entendre qu’il n’était pas aussi facile d’en parler que vous ne le disiez et que les mentalités leurs semblaient moins ouvertes que votre propos. Quelle est l’éducation sexuelle aujourd’hui à Taïwan ?
D’abord, je pense que les connaissances sexuelles ne viennent pas forcément de l’école mais qu’elles viennent de la société, de la famille. Hier, j’ai été vraiment étonnée que deux jeunes Taïwanaises aient montrée une attitude assez conservatrice envers cette question. J’ai le sentiment que leur génération a reçu l’éducation sexuelle qu’il faut à Taïwan parce que c’est inclus dans le programme éducatif. Il s’agit peut-être plus d’un problème personnel que sociétal. Malgré tout, la sexualité féminine n’est pas aussi bien acceptée que la sexualité masculine. Par exemple, si un homme a de nombreuses maîtresses, il ne rencontrera pas de souci particulier. Par contre, la société verra d’un mauvais œil qu’une femme ait de nombreux amants.
Qu’est-ce qui nourrit la sensualité des femmes à Taïwan ? Regardent-elles de la pornographie ?
C’est un sujet dont on a beaucoup parlé dans les années 90. À l’époque, les étudiantes revendiquaient le droit de regarder des films pornos en groupe dans les dortoirs. Bien sûr, l’université n’a pas donné son accord mais le débat est passé dans la sphère publique. Les revendications étaient très claires : qu’on ne se cache pas à la maison pour regarder des films pornos mais qu’on puisse le faire ouvertement à l’université. C’est devenu quelque chose de banal de regarder du porno pour les Taïwanaises depuis les années 90, mais ce qui est intéressant pour moi, c’est que de façon naturelle et contrairement aux hommes, les femmes n’aiment pas trop regarder de films pornos. Pour les femmes, je pense que l’amour est quand même plus important que le sexe. Je ne sais pas si c’est une raison physique ou culturelle. Avant, je ne me posais pas beaucoup la question, nous luttions pour l’égalité des sexes. Mais aujourd’hui, je pense qu’il existe de vraies différences entre les hommes et les femmes.
A Taïwan, considère-t-on cette différence comme naturelle ou est-ce une construction sociale ?
C’est-à-dire que nous luttions pour l’égalité, pour que la société cesse de réprimer nos libertés. Depuis la naissance, nous sommes conditionnées par la famille, l’entourage, l’école, les médias. Nous n’étions pas très conscientes de la part d’influence de la société sur nos choix personnels, mais avec l’ouverture de celle-ci, on arrive à trouver peu à peu le « moi » originel, le « moi » qui est naturel. J’ai soutenu des mouvements féministes et LGBT ; j’ai écrit beaucoup d’articles pour les soutenir ; j’ai participé à des manifestations et c’est à travers ces luttes que nous arrivons à nous comprendre nous-mêmes.
En Europe, la question des femmes d’Asie orientale est souvent liée au confucianisme qui les subordonne aux hommes. Est-ce un cliché occidental ?
Pour ma génération effectivement, nous étions dominés par le confucianisme, par le biais de nos parents ou de nos professeurs. Nous avons été éduqués dès l’enfance à cette philosophie de vie et toute la société nous l’imposait. Nous étions vraiment sous contrôle de la pensée confucianiste mais avec l’ouverture de la société et les progrès sociaux, les influences occidentales ont largement dépassé l’influence confucianiste. C’est aussi lié à notre vie politique puisque le parti qui a longtemps été le parti d’opposition, le parti démocrate-progressiste, une fois au pouvoir a procédé à la réécriture des programmes scolaires pour éliminer cette influence.
Dès ma première jeunesse, j’étais déjà une dissidente politique et après cinquante ans de lutte, je constate que la politique et le juridique ont une influence considérable et combien la loi peut changer les mentalités. Par exemple, de nombreux parents ont réussi à accepter l’homosexualité de leurs enfants une fois légalisé le mariage pour tous à Taïwan. C’est parce que la loi avait changé qu’ils ont pu réviser leurs opinions.
Vous parliez d’influence occidentale et en règle générale, les féministes en Asie citent toujours Simone de Beauvoir comme modèle. Pourquoi ne se référent-elles pas plutôt aux féministes asiatiques du début du XXème siècle comme la Chinoise He-yin Zhen ou encore la Japonaise Itô Noe qui ont écrit et tenu des revues féministes bien avant Simone de Beauvoir ?
Pour la simple raison que nous ne les connaissions pas. Les textes japonais, faute de traduction, n’ont jamais été introduits et du côté de la Chine, on peut penser qu’il y a eu de la censure. On n’était pas du tout au courant de ces gens-là alors que nous lisions Simone de Beauvoir parce qu’elle a été traduite très tôt et que le mouvement existentialiste, qu’elle dirigeait avec Sartre, est vite devenu international. D’un côté, on ne connaissait pas les références asiatiques et de l’autre, on ne peut pas nier qu’au cours des XIXème et XXème siècles, l’Occident était un modèle pour nous et qu’on avait une forme d’admiration pour tout ce qui en venait.
Quelles sont justement vos inspirations quand vous écrivez ?
Ces dernières années, je porte beaucoup d’attention à ce qu’ont écrit les femmes. Ce qui est important pour moi, c’est de trouver des écrivaines du monde entier et de lire ce qu’elles ont écrit sur la femme et ce qu’elles ont trouvé en creusant ce sujet. Cela ne fait qu’une centaine d’année que l’on a commencé à écrire et c’est à travers ces écrits qu’on a commencé à chercher à se connaître nous-mêmes. Dans la grande tradition philosophique, les hommes se sont toujours posés ces questions : qui suis-je, d’où viens-je, où vais-je ? Aujourd’hui, je me pose la question en tant que femme de qui je suis, d’où je viens et où je vais, et c’est très différent.
Sur quoi voulez-vous écrire à l’avenir ?
Je pense que l’on peut regrouper mes écrits en différents cycles. Le premier serait un cycle féministe, le deuxième un cycle plus politique et maintenant pour la dernière étape, je reviens à l’essentiel, je vais traiter de cette question essentielle de qui je suis en tant que femme. Je tiens à préciser que je suis très fière d’être taïwanaise et que c’est grâce à la liberté dont on y jouit en tant que femme que je peux écrire tout cela. En ce moment, j’écris un roman sur le cannibalisme mais c’est un cannibalisme jamais abordé auparavant. (Rires)
Avez-vous envisagé de prendre votre retraite ?
Je pense que je ne prendrais jamais de retraite, mais c’est plutôt ma condition physique qui me le dira parce que l’air de rien, cela joue sur ma capacité à écrire. C’est mon plus grand défi. Avant je pouvais écrire un roman en un ou deux ans mais maintenant il m’en faut trois ou quatre. Je suis aussi quelqu’un qui voyage beaucoup et jusqu’il y a peu je pouvais aller dans des pays très difficiles sans problème. Mais maintenant je sais que ce n’est plus possible de voyager sans confort. Il ne me restera plus qu’à voyager en France ou au Japon pour profiter des grands restaurants ! Je regrette que personne ne m’ait avertit de ce que le vieillissement m’empêcherait de faire, sinon j’aurais fait beaucoup plus de choses quand j’étais jeune. Donc Carpe Diem, profitez de vos énergies de la jeunesse ! (Rire)
Propos recueillis par Gwenaël Germain
A propos de l'auteur
Gwenaël Germain
Gwenaël Germain est psychologue social spécialisé sur les questions interculturelles. Depuis 2007, il n’a eu de cesse de voyager en Asie du Sud-Est, avant de s’installer pour plusieurs mois à Séoul et y réaliser une enquête de terrain. Particulièrement intéressé par la question féministe, il écrit actuellement un livre d’entretiens consacré aux femmes coréennes.