Politique
Tribune

Chirac l'Asiatique, pour le pire et le meilleur

L'ancien président français Jacques Chirac recevant un champion de sumo sur le perron de l'Élysée à Paris. (Source : RMCSPORT)
L'ancien président français Jacques Chirac recevant un champion de sumo sur le perron de l'Élysée à Paris. (Source : RMCSPORT)
Que reste-t-il de la politique asiatique de Jacques Chirac ? Une stratégie de VRP au détriment d’un discours sur les droits de l’homme, diront les uns. Pour l’ancien ambassadeur Yves Carmona, l’ancien président de la République a imprimé des changements profonds dans les relations de la France avec l’Asie et dans la promotion de ses intérêts économiques.
Depuis le décès de Jacques Chirac le 26 septembre dernier, un flot d’informations a été déversé sur la personnalité, les goûts asiatiques de l’ancien président, les forces et faiblesses de sa politique.
Amené par ma carrière diplomatique à observer le président et parfois servir à son contact immédiat, voici quelques remarques tirées de mon expérience pour compléter le tableau qui est fait de lui. Opposant de toujours à la droite, je suis d’autant plus à l’aise pour souligner le virage décisif qu’il a apporté à la diplomatie française en faveur de l’Asie et de la promotion de nos intérêts économiques.

Dialogue euro-asiatique

Après Mitterrand, focalisé sur les relations Est-Ouest, les voisins immédiats de la France et les schémas hérités de la Deuxième Guerre mondiale, Chirac a très vite imposé un regard plus complet sur le monde, qu’a illustré sa promotion d’un « monde multipolaire », bien au-delà de la dénonciation de l’unilatéralisme américain.
Quelques marqueurs tirés de mes souvenirs. Dès juillet 1995, l’agenda du président récemment élu comportait un sommet France-Japon et Japon-UE, dont la France exerçait la présidence. Les fonctionnaires présents m’ont relaté avec stupéfaction sa leçon d’Histoire sur les origines sibériennes du peuple japonais attestées par les symboles de l’empire nippon, leçon administrée au Premier ministre japonais Murayama qui n’en croyait pas ses oreilles. Reflet de sa curiosité exercée de longue date pour la Russie comme pour le Japon et début d’une relation empreinte de respect mais aussi d’exigence.
Dans le même temps prenait forme, sous son impulsion décisive, le rapprochement euro-asiatique qui allait déboucher sur la création de l’ASEM (Asia-Europe Meeting), le dialogue euro-asiatique. Initiative à l’origine du Premier ministre singapourien Goh Chok Tong, il visait à équilibrer le triangle Amérique-Europe-Asie dont le côté euro-asiatique était de loin le moins consistant. Chirac s’y rallia avec enthousiasme et soutint le projet. Il effectua un voyage en Asie du Sud-Est qui le conduisit en 1996 à Bangkok pour le premier sommet de l’ASEM, où il prononça un discours stratégique sur les relations Europe-Asie.
L’ASEM n’est pas une institution mais un forum dans lequel les interactions personnelles jouent un plus grand rôle que les décisions formelles. Ce qui convient particulièrement aux dirigeants asiatiques alors que les Occidentaux dédaignent ce style de réunion ne débouchant pas sur une prise de décision. J’en ai été acteur pendant les quelques heures du sommet de l’ASEM à Vientiane en 2012 qui a donné au président Hollande récemment élu l’occasion de la première visite d’un chef de l’État français au Laos et de nombreux contacts en marge de la réunion avec les dirigeants asiatiques qui le découvraient.
Malgré les difficultés d’organisation et le manque de moyens financiers, l’ASEM a su faire de la place à tous les pays d’Asie, riches et pauvres. Elle a contribué ainsi à une approche multilatérale qui s’est déployée lors de la crise de 2008 avec l’instauration du sommet du G20. Celui-ci fait aux Asiatiques, notamment la Chine, une place beaucoup plus conforme à leur poids que le G7. Chirac a frayé la voie vers cette meilleure association de l’Asie à l’organisation du monde.

Chirac, le sumo et les relations avec le Japon

La passion de Chirac pour le sumo était dévorante et a suscité dans son exercice présidentiel le pire et le meilleur. Le pire : un calendrier de visites officielles calé sur les dates de tournois, au-delà du bon sens. Ainsi n’a-t-il renoncé que trois jours avant la date de l’ultimatum américain à Saddam Hussein en 2003 à effectuer un voyage présenté comme mi-officiel mi-privé et bien calé sur un tournoi.
Meilleur fut le choix de venir à l’occasion de sa visite de l’Expo universelle d’Aichi en 2005, dédiée au développement durable. Inaugurant le pavillon français en présence des industriels qui l’avaient financé, il leur administra une volée de bois vert en commentaire d’un film, réalisé pour l’occasion, qui dénonçait le saccage de la planète par la pollution. C’était la suite cohérente du message de Johannesbourg et un terrain d’entente de choix avec le Japon.
Mais pour le pire, il y avait dans le même voyage un tournoi de sumo, à Osaka. Chirac y retrouva ses amis et sponsors du groupe de presse Fuji-Sankei, lié à l’extrême droite, à qui il réserva ses faveurs, snobant le grand quotidien de centre gauche Mainichi Shimbun à qui revenait le privilège tournant de l’interview…
Tel a été Chirac dans sa relation avec le Japon : ambigu, mû par des intérêts obscurs (un bureau permanent de la ville de Paris dont la principale fonction était d’organiser ses voyages quand il était maire, un banquier douteux, un ascenseur secret dans son hôtel réservé à des privautés…). Ambigu aussi dans la rivalité sino-japonaise, ce qui lui valut de vives récriminations nippones quand il fit mine de renverser l’embargo sur l’armement vers la Chine en vigueur depuis Tian’anmen 1989…
Mais il a mis le Japon sur la carte des grandes puissances, éclipsée par son successeur pour des raisons tout aussi obscures puis pleinement remise en lumière par les présidents suivants. Après les invectives de Mme Cresson, ce signal politique a contribué aux succès de nos entreprises de part et d’autre.

Chirac a donné ses lettres de noblesse à la promotion de nos intérêts économiques

Jacques Chirac a été le premier à faire de la promotion des entreprises françaises une tâche noble et permanente de l’État, à commencer par son président. Véritable représentant de commerce, parfaitement informé des contrats convoités par nos entreprises à l’étranger, il payait sans hésiter de sa personne pour les promouvoir auprès de ses interlocuteurs au plus haut niveau et exigeait de ses ministres qu’ils fassent de même.
C’était particulièrement vrai de l’industrie aéronautique et de défense, mais aussi du nucléaire civil et autres enjeux, notamment de haute technologie. Il était prêt à laisser son confort de côté dans ce but. Ayant eu la chance d’accompagner une visite officielle aux Émirats arabes unis, je l’ai vu se lancer avec une totale mauvaise foi dans un panégyrique du thé que lui servait son homologue (il réédita en ma présence auprès de l’empereur du Japon quelques années plus tard) et évoquant de manière opportuniste sa rencontre avec le général de Gaulle qui n’a jamais eu lieu. Objectif de ce candide jeu d’acteur : la promotion d’avions de chasse et autres équipements de défense, ainsi que d’une centrale nucléaire – ce qui aboutit au moins en partie à des succès commerciaux.
Pas plus que Fabius qui en fit plus récemment son éphémère titre de gloire, il n’a inventé la diplomatie économique. Mais plus que tout autre président avant lui, il s’y est engagé de manière systématique, fondant en partie la stratégie de la France sur cet objectif. Il s’y est investi avec la même chaleur humaine que celle déployée sur la scène politique française. Son engagement ne pouvait toujours pallier nos carences industrielles – « tes avions sont trop chers », admonestait-il Serge Dassault au retour des Émirats… Mais il lui est souvent arrivé de faire la différence face aux concurrents et c’est en partie à son héritage que l’on doit nos (trop maigres) succès récents à l’exportation et l’obligation pour le président de s’y investir.
Par Yves Carmona
A propos de l'auteur
Yves Carmona
Ancien élève de l’ENA et diplomate, Yves Carmona a passé la plus grande partie de sa carrière en Asie : conseiller des affaires étrangères au Japon à deux reprises, premier conseiller à Singapour et ambassadeur au Laos puis au Népal (2012-2018). Dans ces postes comme dans ceux qu’il a occupés à Paris, il a concentré son attention sur l’évolution très rapide des pays d’Asie et de leurs relations avec la France et l’Europe. Désormais retraité, il s’attache à mettre son expérience à disposition de ceux à qui elle peut être utile, notamment étudiants et entreprises.