Politique
Entretien

Odon Vallet : "Paris a fait l'erreur stratégique de préférer Pékin à Hanoï"

Drapeaux vietnamiens agités lors d'une marche de protestation devant le consulat de Chine à Manille le 25 février 2016
Drapeaux vietnamiens agités lors d'une marche de protestation devant le consulat de Chine à Manille le 25 février 2016, contre le déploiement par la Chine d'une système de missile sol-air sur l'île Woody, revendiquée par le Vietnam et Taïwan dans l'archipel des Paracels en mer de Chine du Sud. (Crédit : AFP PHOTO / NOEL CELIS)
Les relations entre le Vietnam et la Chine n’ont jamais été au beau fixe. Mais l’escalade des tensions en mer de Chine méridionale, appelée mer de l’Est par les Vietnamiens, a provoqué une nouvelle donne stratégique étonnante. Face à l’expansionnisme chinois, notamment dans les îles Paracels que Hanoï revendique, le Vietnam a non seulement demandé à la Chine de « se calmer »; mais surtout, pour la première fois, un sous-marin japonais escorté de deux destroyers se rendra au mois d’avril dans la baie de Cam Rhan au large des côtes vietnamiennes, après une escale aux Philippines (voir notre article). Une alliance contre la Chine se constitue entre Tokyo, Manille et Hanoï, avec les Américains à la manoeuvre en coulisses.
Malgré ce bouleversement stratégique, la France n’avance plus ses pions au Vietnam. Elle n’est aujourd’hui que son 14ème partenaire commercial. Et pour cause, les investissements français dans la région se concentrent bien davantage sur la Chine. Quant aux relations diplomatiques, elles se sont détériorées car Paris semble avoir choisi Pékin dans le conflit maritime en Mer de Chine du Sud. C’est ce que pense Odon Vallet, spécialiste des religions et grand connaisseur du Vietnam. Stéphane Lagarde l’a rencontré.

Entretien

Seuls quelques objets trahissent la passion du propriétaire pour les voyages au long cours. Pour le reste, le modeste appartement situé dans un immeuble voisin d’une université du centre de Paris est tout ce qu’il y a de plus sobre. Nous attrapons du regard quelques masques africains, une laque venue d’Extrême-Orient et une anthologie de Clint Eastwood noyée dans un océan d’ouvrages. Mais la visite sera pour plus tard. Notre hôte semble aussi pressé que les vibrations de son smartphone et nous invite à nous asseoir. Diplômé de l’École Nationale d’Administration, spécialiste des religions, Odon Vallet a depuis longtemps fait le choix des livres et du savoir. Une vie au service de l’éducation qui l’a conduit a placer l’intégralité de la fortune héritée de son père au service des élèves issus de milieux modestes. Via la Fondation de France, il distribue chaque année plus de 3000 bourses notamment aux meilleurs élèves des lycées vietnamiens.

Odon Vallet, spécialiste des religions et grand connaisseur du Vietnam, chez lui à Paris, le 19 mars 2016.
Odon Vallet, spécialiste des religions et grand connaisseur du Vietnam, chez lui à Paris, le 19 mars 2016. (Copyright : Stéphane Lagarde)
Voilà quinze ans que vous aidez les élèves vietnamiens à poursuivre leur scolarité dans les grandes écoles à l’étranger, quel bilan tirez-vous de cette expérience ?
Odon Vallet : D’abord, j’ai connu le Vietnam au travers de ses monuments historiques et de ses sites classés au patrimoine mondial de l’Unesco. Dans le cadre de mon travail sur l’histoire des religions, j’ai notamment été intéressé par ses nombreux temples bouddhistes et la religion des Cao Dai. Ce n’est qu’à partir de l’an 2000, que j’ai commencé à remettre des bourses aux élèves vietnamiens. Nous avons distribué près de 29 000 bourses entièrement financées dans le cadre de l’association Rencontre du Vietnam. Nous avons eu 150 polytechniciens vietnamiens et 350 médaillés aux olympiades mondiales de maths, physiques, chimie, biologie et informatique. Beaucoup sont dans de grandes universités américaines telles que Stanford, Harvard ou le MIT. Certains ont même de bonnes chances de décrocher un prix Nobel.
Est-ce à dire que le système éducatif vietnamien est un modèle ?
C’est sûrement le meilleur pays du monde sur le plan des études par rapport aux rendements financiers. Pour une même somme d’argent investie vous aurez de meilleurs résultats que partout ailleurs dans le monde. La morale de Confucius et le respect du professeur sont passés par là.
Au Vietnam, la tradition confucéenne du culte des Lettrés s’est transformée aujourd’hui en culte des scientifiques.
Comment s’inscrit le système éducatif français dans ce terreau visiblement si fertile aux meilleurs élèves ?
Je dois répondre malheureusement que la présence française ne cesse de se réduire. La France n’est plus que le 14ème partenaire économique du Vietnam. La Francophonie devient quasiment inexistante, il n’y a pas un Vietnamien sur mille qui parle le français. Le nombre de classes bilingues français-vietnamien a été divisé par deux en cinq ans. Quant aux relations diplomatiques entre Paris et Hanoi, elles se sont dégradées notamment en raison des problèmes liés à la mer orientale que les géographes français ont appelé mer de Chine. Je dirai plus globalement que le prestige français au Vietnam est nettement retombé.

Le dernier grand ambassadeur que la France ait eu, c’était Claude Blanchemaison il y a une vingtaine d’années. Depuis, le poste d’Hanoï n’est plus tout à fait ce qu’il était. A cela s’ajoute, et je l’ai rappelé aux autorités françaises, le déclin tragique de l’influence française dans ce pays. Un exemple : le meilleur lycée de la planète pour les olympiades de maths, physique, chimie et informatique, c’est le Lycée Hanoi-Amsterdam, financé au départ par la mairie d’Amsterdam. J’ai d’ailleurs mis en relation l’école polytechnique en France et ce lycée. C’est un établissement en grande partie anglophone et sa proviseur est une ancienne professeure d’anglais. Les lycées français au Vietnam, comme presque partout en Asie ou en Afrique, ont vu leur niveau baisser. Il n’y a plus un seul agrégé, c’est devenu trop cher. La baisse des moyens, à la fois en personnel en matériel, se fait cruellement sentir.

Ces difficultés des institutions scolaires françaises au Vietnam sont-elles à mettre en parallèle avec la multiplication des investissements réalisés par ces mêmes institutions chez le voisin chinois ? En clair, est-ce qu’on a déshabillé le Vietnam pour habiller la Chine ?
Oui, et c’est un problème majeur. Les grandes écoles et les universités françaises ont effectivement noué des relations très étroites avec des établissements d’enseignement supérieur chinois, mais cela de manière parfois excessive en engageant beaucoup d’argent. Du coup, on a un peu oublié le Vietnam, en se disant que c’est plus petit et, qu’après tout, la deuxième économie du monde pèse plus que tout. C’est de mon point de vue une erreur tragique, car il eut été beaucoup plus facile de nouer des partenariats au Vietnam. Cela eut exigé, c’est vrai, une certaine humilité. Il ne faut surtout pas croire que parce que le Vietnam a été une colonie française, les Français ont forcement une longueur d’avance sur tout le monde. C’est à cause de cet orgueil mal placé que les Français ont raté de nombreux partenariats économiques, et notamment la fameuse ligne de chemin de fer Saïgon-Hanoi qui n’aurait jamais dû échapper à la France.
Est-ce que vous vous intéressez à la politique vietnamienne ?
Bien entendu. Nous parlons d’un pays communiste politiquement et capitaliste sur le plan économique comme la Chine. D’une certaine manière, le parti communiste vietnamien est celui qui maintient la paix sociale et l’unité du pays entre Annam, Tonkin, Cochinchine, et entre le Nord et le Sud. C’est aussi ce que pensent les entreprises étrangères implantées au Vietnam. Malgré cela, il est également souhaitable qu’il y ait des formes d’ouverture, de décentralisation et un certain pluralisme dans la manière d’envisager les choses. C’est d’ailleurs déjà en partie le cas.

Contrairement à une idée reçue, l’Assemblée nationale vietnamienne n’est pas une simple chambre d’enregistrement. Les députés ont refusé par exemple les projets de TGV coréens et japonais qui ont été jugés beaucoup trop coûteux. Ces mêmes projets avaient pourtant été acceptés par le gouvernement. L’Assemblée nationale a aussi obtenu il y a quelques années, un étalement dans le temps de l’augmentation des frais universitaires décidée par le gouvernement. Donc oui, une certaine forme de pluralisme existe, sachant que dans chaque province les autorités locales disposent aussi d’une relative autonomie.

Beaucoup d’hommes d’affaires français ont commis l’erreur de croire qu’avec la recommandation d’un ministre ont obtenait tout ce qu’on voulait. Il faut avoir des bonnes relations avec les organisations nationales et les institutions locales pour faire des affaires dans ce pays. Et si le parti communiste verrouille le système par crainte de voir une partie du pouvoir lui échapper, diverses formes d’ouvertures devraient voir le jour à l’avenir. On a par exemple désormais une Gay Pride à Hanoï et les autorités vietnamiennes envisagent d’autoriser le mariage pour tous.

Quelle est la place de l’Église au Vietnam ?
Les relations entre l’Église et Hanoï sont compliquées, car le catholicisme a longtemps servi de prétexte à l’armée française pour investir le pays. C’était ce qu’on appelait « la politique de la canonnière et des missionnaires ». C’est ainsi que Jules Ferry le franc-maçon, a envoyé l’armée française défendre les catholiques vietnamiens dans le nord du Tonkin. Il a ensuite été renversé par la chambre des députés et Clémenceau aux cris de : « Ah bas Ferry de Tonkin ! » D’autre part, en 1946, le bombardement de Haïphong [qui a fait 6 000 morts essentiellement parmi les civils et marque le début de la guerre d’Indochine, NDLR] a été ordonné par un religieux catholique, en la personne de l’amiral Thierry d’Argenlieu. Les dirigeants vietnamiens ne l’ont pas oublié.

Ce qui n’empêche pas les progrès aujourd’hui. On a construit beaucoup d’églises catholiques au Vietnam et certains séminaires sont de grandes dimensions. Pas un seul diocèse français ne dispose d’un séminaire aussi vaste et aussi confortable que le séminaire de Hanoï à côté de la cathédrale. On a donc pu constater des progrès réels en matière de liberté religieuse ces dernières années. L’actuel archevêque de Hanoï a de meilleurs relations avec les autorités vietnamiennes que son prédécesseur. Il reste toutefois des problèmes que rencontrent notamment certains pasteurs protestants sur les hauts plateaux, une région où les Américains avaient envoyé des missionnaires lutter contre le parti communiste. Mais globalement encore une fois, je dirais que le sort des religions s’est amélioré. Même remarque pour la caodaïsme qui a construit de nombreux temples et le bouddhisme où les noviciats des monastères font le plein en ce moment. Il y a de plus en plus de novices bouddhistes et de séminaristes catholiques au Vietnam.

Le blogueur Nguyen Huu Vinh, 60 ans, plus connu sous son nom de clavier « Anh Ba Sam », a été condamné le 23 mars dernier a cinq ans de prison pour avoir osé critiquer le régime. La liberté religieuse s’améliore, dîtes-vous, mais qu’en est-il de la liberté d’expression au Vietnam ?
Bien entendu la liberté d’expression n’est pas au même niveau qu’en France. Cela a plusieurs effets d’ailleurs. Les caricatures du Prophète au Vietnam c’est impossible à envisager, pas plus qu’on ne se moquerait du Pape d’ailleurs. Dans le même temps, jamais on n’accepterait que les représentants d’un culte prennent publiquement position contre l’Etat. Il s’agit d’une liberté contrôlée, dirons-nous.
Au sujet de la mer de chine méridionale ou mer orientale comme l’appellent les Vietnamiens, des manifestations anti-chinoises ont été autorisées encore récemment par Hanoï. Quelle est la position vietnamienne sur la question ?
Il y a une très grande inquiétude du côté des autorités de Hanoï sur ces questions maritimes. Et là aussi, c’est une véritable faiblesse de la diplomatie française. L’année dernière Paris a commis des erreurs monumentales en sous-estimant le problème. François Hollande devait effectuer une visite au Vietnam et aux Philippines au printemps 2015. Finalement, le président français s’est arrêté uniquement à Manille. Les dirigeants vietnamiens l’ont très mal pris. Hanoï n’a pas apprécié que la France ne soutienne pas ses positions et celle des différents pays de l’ASEAN (Association des nations de l’Asie du Sud-est) concernant la liberté de circulation dans la mer dite de Chine du sud. Les autorités françaises et les diplomates français ont sous-estimé l’importance de ce problème, à l’inverse de Barack Obama et John Kerry. Pour ce qui concerne les îles Paracels, situées juste en face de Đà Nẵng, s’il n’y avait pas liberté des mers, liberté de l’espace aérien, les avions ne pourraient plus décoller de Đà Nẵng. Voilà pourquoi un chef d’etat major américain a pu promettre la protection aérienne au Vietnam, alors qu’il y a encore un demi-siècle, les avions américains partaient de Đà Nẵng pour bombarder le Nord Vietnam. C’est une question éminemment stratégique, et c’est la même chose pour les îles Spratleys plus au Sud. Il faut bien comprendre qu’il s’agit pour le Vietnam d’une question vitale.
Y-a t-il un risque d’escalade entre Hanoi et Pékin ?
L’escalade est déjà là et ce conflit peut être dangereux. Il y a déjà eu des incidents avec des morts et si des escarmouches s’aggravaient, elles pourraient déboucher sur de plus vastes confrontations armées. Il est donc absolument nécessaire que tous les pays riverains, y compris la Chine, se mettent d’accord autour d’une solution pacifique à ce conflit lié en partie aux richesses sous-marines et notamment aux hydrocarbures. Il faudra probablement envisager une gestion commune des richesses pétrolières pour éviter qu’un seul pays ne les monopolise.
Propos recueillis par Stéphane Lagarde
A propos de l'auteur
Stéphane Lagarde
Stéphane Lagarde est l'envoyé spécial permanent de Radio France Internationale à Pékin. Co-fondateur d'Asialyst, ancien correspondant en Corée du Sud, il est tombé dans la potion nord-est asiatique il y a une vingtaine d’années.