Culture
DISPARITION

Hommages à Arnaud Dubus, 30 ans correspondant en Thaïlande

Arnaud Dubus, correspondant en Thaïlande durant 30 ans. (Crédit : DR)
Arnaud Dubus, correspondant en Thaïlande durant 30 ans. (Crédit : DR)
Arnaud Dubus, correspondant à Bangkok pendant trente ans et écrivain érudit, nous a quittés le 29 avril dernier. Voici quelques mots de ceux qui l’ont connu, accompagné dans ses reportages ou ses enquêtes, de ceux qui ont partagé avec lui des moments inattendus et drôles, de ceux qu’il a simplement inspirés.

Hommages

Céline Boileau, journaliste et fondatrice d’AlterAsia, site d’information sur la société civile en Asie du Sud-Est
L’annonce du décès d’Arnaud est venue de Malaisie. Un lien. Sans un mot, pour ne pas risquer de trahir l’émotion. Arnaud y était connu pour avoir eu le courage d’écrire sur « l’Affaire Altantuya », du nom d’une mannequin dont la mort violente était présumée liée à l’ex-Premier ministre malaisien. Arnaud avait ainsi, le premier, donné à cette affaire un retentissement international, alors qu’en Malaisie, il était quasiment impossible d’en parler sans risquer la prison, pour ne pas dire pire.
Quand j’ai couvert cette affaire quelques années plus tard, à l’ouverture d’une enquête par le parquet français, Arnaud s’est révélé, plus qu’une boussole, un véritable phare. Il savait garder la tête froide dans les moments de pression très forte, et la confiance que l’on pouvait lui accorder constituait un océan de calme au milieu de la tempête. Une affaire de ce niveau générait beaucoup d’informations à vérifier, inlassablement, pendant des années, y compris en provenance de « nos meilleurs ennemis »…
Nous avons ensuite commencé à écrire un livre sur cette affaire, lui sur le versant asiatique, moi sur le versant français. Preuve de son humilité, il m’a toujours traitée en égale alors qu’il avait bien plus d’expérience que moi de l’Asie, du terrain et était bien plus renommé… même si nous avions débuté en même temps à Radio France Internationale.
Lorsque j’ai créé un site d’informations sur l’Asie du Sud-Est, j’ai eu la joie de le faire partir en reportage au Laos. Je dis « la joie » car je savais qu’il aimait partir en reportage et que cela lui manquait. Je m’étais démenée pour trouver des financements… Et là encore, la magie opéra. Non seulement il pouvait parler avec les Laotiens dans leur langue, mais malgré des conditions de reportage parfois difficiles, il savait toujours nous faire rire. Le rendu impeccable de ses papiers montrait aussi le travailleur infatigable… et surtout passionné, qu’il était. Son humour incroyable, fin et toujours inattendu, détendait immédiatement l’atmosphère. Son départ laisse place à une tristesse infinie… et si j’espère qu’il est enfin en paix, pour moi l’Asie ne sera plus vraiment la même sans lui.

Cynthia Gabriel, fondatrice de l’ONG Centre to Combat Corruption and Cronyism (C4), basée à Kuala Lumpur
Arnaud a révélé l’affaire du Scorpène, nous n’oublierons jamais ce qu’il a fait ! Quel excellent journaliste d’investigation ! Mes condoléances.

Richard Werly, correspondant à Paris du Temps (Suisse), ancien correspondant à Bangkok (1990-1996)
Impossible d’évoquer le souvenir d’Arnaud sans essayer de comprendre ce qui l’avait poussé, depuis trente ans, à choisir la Thaïlande et à y consacrer sa vie professionnelle.
Volonté, sans doute, de s’éloigner le plus possible de la France où il peinait toujours à retrouver ses marques lors de ses retours. Goût de l’altérité de cet Orient lointain, si compliqué à déchiffrer. Et surtout, passion pour ce métier de correspondant qui fait de vous, à l’autre bout du monde, une sorte de vigie : un traducteur des moeurs, de l’actualité et des habitudes locales. Arnaud adorait être cet interprète de la Thaïlande et des pays voisins pour Radio France, Libération ou Le Temps, qui furent ses principaux employeurs. Le plaisir qu’il prenait à expliquer le royaume l’avait rapproché de nombreux universitaires, dont il était devenu le compagnon de route, comme en témoignent ses récentes publications à l’Irasec, l’institut de recherche basé à Bangkok.
Arnaud avait noué avec la Thaïlande une relation différente de celle qui nous anime, journalistes et « simples » correspondants. Il aimait être à la confluence des mondes : celui de la Thaïlande officielle, celui de l’opposition thaïlandaise en exil, celui des « chemises rouges », mais aussi celui des classes populaires siamoises dont il regrettait qu’elles demeurent exploitées, utilisées, bernées par le système de pouvoir en vigueur dans le pays. Son départ pour l’Ambassade de France à Bangkok, en ce sens, était presque logique. Arnaud aspirait à continuer de témoigner dans une position plus stable et rémunératrice que celle de journaliste pigiste, confronté à l’égoïsme et aux difficultés des rédactions centrales.
En a-t-il conçu ensuite de vives frustrations ? S’est-il rendu compte que le métier de reporter et celui de diplomate n’ont juste rien à voir ? Ces interrogations vont continuer de vivre en nous. Arnaud faisait partie de notre Thaïlande. Nous nous connaissions depuis son arrivée à Bangkok, en 1989. Nos appréciations sur le pays divergeaient, mais nous savions que nos chemins, toujours, s’y retrouveraient. Il était arrivé au bout du sien. Mais sur cette route, nous allons continuer de marcher ensemble. Lui ailleurs. Nous ici.

Stéphanie Gée, ancienne journaliste et correspondante à Phnom Penh
Arnaud promenait une allure d’éternel étudiant, qui se mariait bien avec sa curiosité insatiable. Il avait toujours des dizaines de sujets en tête, et autant de reportages programmés dans plusieurs pays de la région. Quand on se rencontrait à Phnom Penh, je le quittais toujours avec cette impression que, forcément, je ne devais pas être une journaliste aussi passionnée que lui, sans doute trop laxiste en comparaison de tout ce qu’il faisait, et avec un enthousiasme renouvelé. C’est comme si, pour lui, renoncer à une sorte de frénésie dans le travail serait revenu à transiger sur le niveau d’exigence qu’il s’imposait.
Je me souviens d’une vieille discussion avec lui où l’on s’épanchait sur nos difficultés à maintenir un français de qualité dans nos articles, à force d’être exposés à d’autres langues au quotidien. Et il avait avoué sur le ton le plus sérieux lire tout – absolument tout – ce que ses yeux croisaient comme texte écrit en français, fût-ce un slogan publicitaire assorti de la composition rédigé sur le couvercle d’une boîte de camembert…

Alain Devalpo, journaliste indépendant et ancien correspondant en Asie et en Afrique pour RFI et Radio France
Nous sommes en 2011. C’est la saison des chemises rouges. Et aussi des chemises jaunes. Depuis 2009, je passe régulièrement à Bangkok avant de partir vers la frontière documenter mon projet Little Burma, sur les travailleurs birmans en Thaïlande. À chaque fois, j’ai le plaisir de boire une bière avec Arnaud.
Cette fois, je l’ai branché sur la piste des joueurs de foot africains au Royaume de Siam. Je travaille au livre Chair à ballons et l’enquête nous conduit vers la ville de Chumphon, au sud de Bangkok. Arnaud m’accompagne pour un article à paraître dans Libération. C’est lui qui conduit. Comme souvent, son téléphone ne cesse de sonner.
« – C’est RFI, ils veulent un direct.
– On s’arrête et tu enregistres.
– Pas le temps, on va être en retard. »
Moi-même ancien correspondant de la Radio mondiale, ayant dû parfois enregistrer des papiers dans des conditions ubuesques, je suis bluffé de le voir, le smartphone calé dans le creux de l’épaule, faire son direct avec Paris, les mains sur le volant sans perdre des yeux le trafic chaotique.
Chapeau, maestro Arnaud !

Jean-Pierre Boris, journaliste à RFI et présentateur de l’émission « Éco d’ici Éco d’ailleurs »
Je suis bouleversé par la disparition d’Arnaud. Bien que nous vivions à des milliers de kilomètres l’un de l’autre, c’était une présence forte. J’aimais sa voix un peu traînante. J’aimais son mélange de fragilité et de force.
Lors du tournage de « Main basse sur le riz » en 2008, avec le réalisateur Jean Crépu, nous l’avions côtoyé au quotidien pendant près de deux semaines. Jean et moi étions arrivés en plein mouvement des chemises rouges, peu de temps avant le blocage de l’aéroport et l’équipe technique, chef opérateur et preneur de son, n’a jamais pu arriver. Nous avions recruté une équipe locale composée de professionnels allemands pas à la hauteur de nos espérances et cela avait encore renforcé la complicité avec Arnaud.
Nous nous étions rendu tous les trois, lui, Jean Crépu et moi à l’aéroport occupé par les chemises rouges pour tourner quelques images et nous rendre compte. Arnaud en avait besoin pour ses correspondances. Nous avions laissé la voiture à quelques centaines de mètres des terminaux et au retour, impossible de faire demi-tour pour des raisons que j’ai oubliées. L’autoroute dans le sens retour était bloquée, fermée.
Nous voilà donc obligés de remonter vers Bangkok à contre-sens, en marche arrière. D’une main, Arnaud conduisait. De l’autre, il téléphonait un papier à RFI en l’improvisant. Naturellement, dans ces circonstances, nous avons heurté un manifestant, heureusement sans dommage.
A un autre moment, lassé des embouteillages, Arnaud a pris un raccourci et nous avons été interpellé par une patrouille de police. Arnaud est descendu de voiture, furibard, et a commencé à apostropher les policiers en thaï, à leur grande surprise. Il a exigé d’aller voir leur chef au commissariat. Le voilà donc parti sur la moto des flics. Et de retour 15 minutes plus tard, hilare et ayant échappé à tout PV.
Cette pratique aguerrie de la société thaïlandaise s’accompagnait d’un sens politique très aigu. Alors que l’opinion internationale encensait la résistante Aung Sang Su Ki, alors qu’on s’apprêtait à la nobéliser, il disait sa défiance face à cette femme. Il ne croyait pas en elle, ne voyait pas en elle l’espoir d’une Birmanie démocratique et apaisée.
Nous avions été reçu chez lui aussi par son épouse et je m’étais installé quelques instants à son fauteuil, dans son bureau. Un instant, derrière son ordinateur, j’avais été Arnaud Dubus correspondant de la presse française en Asie du Sud-Est, j’avais eu sa force. Malheureusement, sa fragilité l’a emporté.

Stephff, dessinateur
Ce qui caractérisait Arnaud, c’était la gentillesse et la disponibilité pour donner des explications. Je le connaissais depuis 1990 et c’était l’ancien correspondant de Libé, son prédecesseur Alain Lebas qui me l’avait presenté. Je l’appréciais beaucoup justement et simplement parce que j’aime bien les gens gentils – ils sont des petites perles sur lesquelles les gens ordinairement cons marchent. Un truc pas très courant chez les journalistes, il ne disait jamais du mal de personne et encore moins des collègues. Il ne démolissait jamais le travail des autres comme c’est monnaie courante dans les médias. Il se contentait de dire pourquoi il n’était pas d’accord avec tel ou tel analyse. Il n’avait pas un ego démesuré comme c’est trop souvent le cas dans les rédactions et il ne prenait jamais de haut les nouveaux jeunes journaleux. Au contraire, il leur donnait un peu de son temps. Bref, il ne se la pétait jamais et franchement, il aurait pu se la péter un peu plus car il connaissait vraiment bien l’Asie.
On n’a jamais été très proches – je vais vous l’avouer – parce qu’on avait des personnalités assez différentes. Mais c’est plus parce que je le trouvais un peu triste. Il n’était pas du genre franc rigolard et même quand il riait, c’était avec énormément de pudeur, de retenue. D’ailleurs il ne pratiquait jamais le cynisme ou l’humour vache – c’est pourtant souvent ce qui sert de blindage ou de soupape aux gens qui côtoient des choses parfois difficiles au quotidien comme les reporters.
Il aimait beaucoup ce pays et il était vraisemblablement et sincèrement affecté par le manque de progrès social. Mais il ne sécrétait jamais ce venin d’aigreur que tant d’expats étalent dans les forums de Thai Visa après que le miroir aux alouettes de la Thaïlande s’est brisé sous leur yeux.
Je sais qu’il n’appréciait que très rarement mon travail (à peu près zéro « like » en quelques années de Facebook), mais il avait la pudeur de ne pas me le dire car il respectait le travail des autres. J’étais d’ailleurs loin d’être toujours d’accord avec lui moi-même, mais c’est le genre de type que l’on respecte toujours car il faisait son travail avec coeur et conscience. En fait, il avait une grande qualité mais malheureusement c’est le genre de qualité qui n’est pas reconnu dans le monde des requins de la presse : être hypersensible. Donc peut-être une possibilité à creuser dans ta prochaine réincarnation Arnaud : devient Poète !
Ciao Arnaud !
(Copyright : Stephff)
(Copyright : Stephff)

Pascale Trouillaud, correspondante de l’AFP à Rio de Janeiro
J’ai côtoyé Arnaud quand je dirigeais le bureau de l’AFP à Bangkok de 2001 à 2005. A cette époque, il nous impressionnait déjà par sa connaissance encyclopédique et fine de la Thaïlande, mais aussi des pays voisins comme le Cambodge ou l’Indonésie.
Je n’ai pas d’anecdote à livrer concernant Arnaud. Je ne suis pas sûre d’ailleurs que c’était un homme à anecdotes, mais je me souviens de son immense professionnalisme, de journées entières consacrées à des reportages qu’il était parfois le seul à faire, de sa disponibilité à transmettre son savoir.
Je me souviens de discussions sur son statut de pigiste qui lui rendait la vie si difficile. Arnaud était un homme d’une grande douceur et délicatesse, d’une modestie rare dans ce métier, avec un regard ironique sur les choses. Un regard souvent triste aussi.

Philippe Le Corre, ancien correspondant de RFI en Asie
J’ai appris avec tristesse la mort d’Arnaud Dubus à Bangkok, où il vivait depuis trente ans. Nous ne nous étions pas revus depuis longtemps, mais avions été collègues pendant une dizaine d’années lorsque j’étais correspondant de RFI à Hong Kong. Nous avions couvert ensemble un ou deux coups d’État en Thaïlande (notamment celui de 1992 qui avait été particulièrement violent), et Arnaud analysait les faits avec minutie et professionnalisme.
Humainement, il était toujours ouvert et serviable. Un excellent confrère qui s’était patiemment installé dans le paysage des correspondants étrangers en Asie… pendant trois décennies. Lui et moi étions arrivés en Asie la même année, je crois, 1988, et avions « pris nos fonctions » (un terme très grandiloquent car nous étions pigistes) respectivement à Bangkok pour lui, et Taipei-Pékin-Hong Kong pour moi.
Je suis sûr qu’il manquera beaucoup aux auditeurs de RFI, à tous ses amis de par le monde, et avant tout en Thaïlande, ce pays qu’il connaissait si bien.

Yoon Hye-jeong, journaliste à KBS World Radio (Corée du Sud)
C’est avec beaucoup d’émotion que j’ai appris la disparition d’Arnaud Dubus. Il n’y a pas de mot pour exprimer ma stupéfaction. J’ai travaillé avec Arnaud à Séoul il y a trente ans. Nous partagions le même micro à Radio Korea International.
Je ne garde que de très bons souvenirs de lui. Je me souviens en particulier de quelqu’un de doux, de calme et professionnel. Je regrette de ne pas avoir pris de nouvelle de lui plus souvent. Condoléances à son épouse Nou. Je partage son chagrin. Tristement.

Stéphane Lagarde, correspondant de RFI à Pékin, co-fondateur d’Asialyst
La danse devrait être enseignée dans les écoles de journalisme. C’est ce que je me suis dit ce soir-là, en voyant Arnaud Dubus lancé dans un six temps effréné avec son épouse dans un club de Phnom Penh. Nous sommes en 2009. C’est le début du procès des Khmers Rouges. Depuis une semaine, les juges décrivent avec détails les horreurs du centre de détention S-21 dirigé par l’affreux Kang Kek-leu, alias Douch. Il y a là une poignée de consœurs et de confrères. C’est Arnaud qui nous a réunis, c’est lui qui a choisi l’endroit. Des journalistes sur la piste de danse ! J’entends déjà rugir les trolls : mais comment peuvent-ils après ça ? Eh bien on peut. Pour décompresser, certains scotchent à la vodka Red Bull, quand d’autres dansent. Arnaud dansait. Et il dansait bien, après nous avoir longuement parlé du Cambodge un pays dans lequel il revenait régulièrement. L’élégance du corps et de l’esprit.
Comme tous les journalistes qui ont un peu vadrouillé dans la région ces dernières décennies, j’étais à la fois heureux de voir un bon camarade de reportages, mais surtout fasciné par cette silhouette qui me faisait penser à un mélange de Tintin et de Nic Dunlop. On ne devient pas intime en quelques rencontres, j’étais juste fan de celui dont j’entendais parler depuis mes débuts en Corée du Sud où là aussi il avait laissé un très bon souvenir. Admiration pour la vivacité d’esprit et la qualité d’une correspondance au très long cours, admiration aussi pour celui qui a le courage d’être libre et de rester sur son terrain de prédilection malgré la précarité du statut de freelance. Le désespoir commence lorsqu’on attache une grande importance à ce que l’on fait, disait Bertrand Russel. Malgré l’usure de la pige, Arnaud a toujours pris son travail très à cœur. La déprime des tropiques vaut largement celle des moquettes grises et des open spaces des rédactions parisiennes.
La tristesse n’est pas moins dure au soleil, mais au moins il reste la danse : art de l’esquive et de savoir contourner les barrages qui empêchent de faire le métier d’informer, mais aussi celui d’embrasser le monde, les paysages traversés et surtout de celles et de ceux que l’on rencontre. Arnaud avait définitivement le goût de l’autre. Personnellement, je n’ai jamais rencontré un occidental contaminé à ce point par la douceur du Sud-Est asiatique. Je ne sais pas comment ont dit « Bonjour tristesse » en thaï, du coup je te dis au revoir et merci, camarade. Car si la gentillesse n’est pas une armure, qu’est-ce que tu as fais du bien aux autres et à ce métier.

Thibaud Mougin, photojournaliste indépendant à Bangkok
Je me souviens, lorsque j’étais encore étudiant, du choc qu’avait été pour moi la découverte des ouvrages d’Arnaud Dubus : La longue marche des chrétiens khmers, Armée du Peuple, Armée du Roi… Pour la poignée d’entre nous à Paris 8 qui avions choisi de nous spécialiser sur l’Asie du Sud-Est et sa géopolitique, le nom d’Arnaud Dubus représentait l’aboutissement du journalisme de terrain, le goût de l’aventure et l’audace. Un mélange qui ne pouvait que nous séduire.
De passage à Bangkok en 2015, je me décide à le contacter car je me sens de plus en plus attiré par la carrière de reporter. Je me rappelle du trac épouvantable qui m’éreintait avant notre première rencontre. Je m’attendais à rencontrer le type même du baroudeur en Asie du Sud-Est, un visage mal rasé, une chemise froissée et une voix âpre… Je découvre un homme courtois, sensible, à la voix fluette. Alors que la conversation s’engage, je suis transpercé par ses yeux bleus, et saisi par la finesse de ses connaissances sur la région.
Le courant ayant bien passé, nous décidons de rester en contact. Pendant quatre années, au cours de mes allées et venues entre la Chine et la Thaïlande, nous avions pris l’habitude de nous rencontrer à Bangkok, « pour discuter ». Arnaud répondait à chacune de mes questions, n’hésitant pas à me recommander au cercle incroyable de ses connaissances qu’il s’était constitué pendant ses 33 années de reportages en Asie du Sud-Est.
Je me suis toujours étonné qu’un journaliste d’une telle envergure accorde sa confiance et sa disponibilité à un petit jeune comme moi. Sans doute touchons-nous ici à un point essentiel de la personnalité d’Arnaud Dubus : son envie de transmettre sa passion pour le métier, portée par une très forte intégrité professionnelle. Beaucoup d’entre nous, parmi les plus jeunes, ne serions probablement pas à Bangkok aujourd’hui si Arnaud ne nous avait pas encouragé et guidé par ses conseils et sa gentillesse.
Arnaud vivait par le journalisme et pour le journalisme, animé par un farouche désir d’indépendance : « Chaque minute compte, c’est pour cela que c’est le plus beau métier du monde », m’avait-il dit un jour.
Dans ces derniers ouvrages, il s’était recentré sur le bouddhisme et ses réseaux politiques en Thaïlande. « Tout est impermanent », m’avait-il ainsi rappelé avec malice au cours de l’un de nos derniers déjeuners.
Aussi, plutôt que de tomber dans le piège de la mythologie pour évoquer sa mémoire, regardons vers l’avant et continuons d’écrire en nous inspirant de ce qu’a été le parcours d’Arnaud Dubus : le modèle d’une vie accomplie de journaliste.

Sébastien Falletti, correspondant du Figaro à Shanghai et Séoul
Arnaud avait embrassé la Thaïlande, la connaissait intimement, sans filet, mais avec une humilité d’enfant timide. J’admirais son immersion exigeante dans cette culture si différente de la sienne. Écoutant, observant, vivant patiemment avec empathie l’étrangeté du royaume. Un journaliste alliant le cœur a une exigence professionnelle sans faille.
Nous nous étions rencontrés en 2003, dans un café d’un Soi du côté de Sala Daeng. A Bangkok. Jeune apprenti journaliste, je rêvais de me lancer en Asie du Sud-Est. Je l’avais contacté, tant il était une référence dans la région. Il avait été d’une grande gentillesse, me donnant des conseils avec cette générosité qui était sa marque de fabrique, me proposant même de le seconder lorsqu’il était en reportage. Toujours, nous avions gardé le lien au gré des reportages et de mes visites régulières à Bangkok.
Je me souviens de notre dernier verre en janvier au FCC où il m’avait prodigué ses analyses toujours si nuancées sur l’avenir de « son » pays, et dévoilé quelque états d’âmes. Tant de sensibilité, de gentillesse et de savoir ne peuvent s’éteindre ainsi. Merci et salut Arnaud.

Justine Jankowski, journaliste reporter d’images et correspondante de France 2 à Pékin
Pour une jeune journaliste, Arnaud Dubus était une signature. Je n’ai pas eu l’occasion de croiser son chemin sur les routes de l’Asie bien que basée en Chine depuis 2017. Mais j’ai souvent voire toujours croisé son nom, ses mots, ses histoires et ses rencontres dans les pages de Libération.

Régis Anouil, ancien rédacteur en chef d’Eglises d’Asie, le site et agence d’information des Missions étrangères de Paris (MEP)
Mon cher Arnaud,
De là où tu es, je suis certain que tu liras ces lignes. Je ne rajoute rien à la longue et belle liste des hommages qui te sont destinés ; tous soulignent ta profonde gentillesse, ta générosité et ta disponibilité de tous les instants, pour tous ceux qui passaient par la Thaïlande et savaient trouver auprès de toi aide et soutien. Je ne rajouterai donc rien, sinon pour dire que, lorsque tu avais posé tes valises à Bangkok en 1989, tu avais très rapidement noué une relation confiante et vraie avec les Pères des Missions Etrangères de Paris et leur maison de Silom Road.
Depuis Paris, le Père Guillaume Arotçarena, alors responsable d’Eglises d’Asie, l’agence d’information des MEP, avait su discerner en toi toutes les qualités que tu déploieras ensuite, au long de presque trente ans de journalisme freelance. Au fil de ces années, tu as donné à Eglises d’Asie dossiers et articles qui n’ont pas peu contribué à la réputation de sérieux de cette agence d’information clairement identifiée comme catholique. A ta manière, tu étais devenu ce que sont les Pères MEP de Thaïlande, à savoir des « passeurs », des bâtisseurs de passerelles, entre deux univers culturels et religieux bien différents, entre l’Europe chrétienne et l’Asie du Sud-Est marquée au plus profond par l’hindouisme et le bouddhisme.
Je lis que ces dernières années, toi qui avais si bien su décrypter les relations entre bouddhisme et politique en Thaïlande, tu orientais ta quête spirituelle vers le bouddhisme. Tu étais pourtant du Nord, de Lille, je crois, une terre marquée par le catholicisme. Je ne sais où tu en étais ce funeste 29 avril, lorsque tu enjambas le parapet d’un pont du métro de Bangkok. Je sais seulement que moi – et nous tous qui t’avons côtoyé sans pour autant avoir su te rejoindre dans tes combats intérieurs, toi qui étais si pudique -, nous n’étions pas là, à tes côtés. Je sais aussi que, le 29 avril, partout dans le monde, ceux qui étaient dans des églises ou dans le secret de leurs prières personnelles, ont dit le psaume 102, psaume qui était, ce jour-là, celui des lectures dites « du jour ». De là où tu es, je veux croire que tu as fait tiens ses versets. Ils m’accompagnent et me portent.
« Bénis le Seigneur, ô mon âme,
bénis son nom très saint, tout mon être !
Bénis, le Seigneur, ô mon âme,
n’oublie aucun de ses bienfaits !Car il pardonne toutes tes offenses
et te guérit de toute maladie ;
il réclame ta vie à la tombe
et te couronne d’amour et de tendresse.Le Seigneur est tendresse et pitié,
lent à la colère et plein d’amour ;
Il n’est pas pour toujours en procès,
ne maintient pas sans fin ses reproches ;
comme la tendresse du père pour ses fils,
la tendresse du Seigneur pour qui le craint !
Il sait de quoi nous sommes pétris,
il se souvient que nous sommes poussière.
Mais l’amour du Seigneur, sur ceux qui le craignent,
est de toujours à toujours,
et sa justice pour les enfants de leurs enfants,
pour ceux qui gardent son alliance. »
Arnaud, prie pour nous. Nous prions pour toi, pour ta compagne Nou et sa fille que tu as élevée, pour tes parents et ta famille.

Philippe Grangereau, grand reporter en Asie et ancien correspondant de Libération en Chine
C’était un reporter rigoureux qui allait au fond des choses. Écrivain passionné par le bouddhisme et l’érudition, il avait acquis au fil du temps l’aura d’un universitaire. Comme homme, il était discret, pudique jusqu’au secret. Il est parti avec son mystère.
Voici ce que dit de lui l’un de ses ex-profs, Alain Wallon : « Arnaud fut un de mes étudiants en maîtrise de journalisme/presse écrite au CELSA. Je garde le souvenir d’un être sensible mais incisif, d’une grande rigueur intellectuelle et morale. »

Antoine Richard, co-fondateur d’Asialyst
Dès que l’idée d’Asialyst est sortie de notre chapeau, Arnaud, basé à Bangkok, a toujours soutenu le projet. Il a soutenu le projet comme il a soutenu tous les projets pour faire connaître et découvrir le continent sud-est-asiatique. Pas pour des raisons pécuniaires mais parce qu’il avait vraiment envie qu’on comprenne ce qui se passe dans cette partie du monde. C’est peut-être ce qui m’a le plus marqué : cette volonté désintéressée, financièrement parlant, de raconter ce qu’il voyait avec un œil critique.
On se souvient par exemple de ses articles sur Prayuth Chan-ocha. Il aimait la Thaïlande, mais ce qu’il écrivait disait aussi sans complaisance : même si on aime un pays, on est capable de le voir froidement, de le voir presque chirurgicalement. Ce n’est pas parce que c’est un pays d’Asie du Sud-Est qui subit une dictature ou une monarchie de pacotille que l’on n’a pas le droit d’en parler.
Résultat, pendant toutes les années où Asialyst a marché à plein régime, il a toujours été là. Il a donné de son temps. Il a donné beaucoup de petits coups de main à droite à gauche pour trouver un interlocuteur ou une idée de papier. Tout cela dans un esprit d’équipe, avec toujours en tête que l’important, c’est d’aider les gens à comprendre ce qui se passe sur le terrain. Cette générosité est-elle rare dans le métier ? Elle était bel et bien sa marque de fabrique.
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