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Billet d’humeur

 

Thaïlande : le monde selon Prayuth Chan-ocha

Le Premier ministre Prayut Chan-ocha lors d’une conférence de presse à Bangkok, le 11 septembre 2015. (Crédit : BANGKOK POST PHOTO/Thiti Wannamontha/via AFP)
Fin octobre, le chef de la junte thaïlandaise et premier ministre, le général en retraite Prayuth Chan-ocha, a déclaré lors d’une réunion au parlement qu’il pourrait « fermer le pays » si l’ordre et la paix n’étaient pas rétablis dans le royaume. Devant l’avalanche de critiques dans les journaux les jours suivants, il a tenté de s’expliquer en disant qu’il ne voulait pas vraiment signifier ce qu’il a dit. Puis il s’en est pris aux médias, les accusant comme il l’a fait à de nombreuses reprises, de monter en épingle ses propos.
Qu’est-ce qu’être Prayuth Chan-ocha ? Quelle est sa vision du monde ? Comment perçoit-il les choses qui l’entourent ? Il peut être intéressant d’essayer de pénétrer au-delà de ce visage râblé et sévère, pour mieux comprendre les péripéties parfois étranges qui prévalent au sommet de l’appareil d’Etat.
Quatre principaux traits émergent dans la perspective selon Prayuth.

Le pays est au garde-à-vous

Les Thaïlandais sont des petits soldats, qui doivent se tenir à leur place et faire consciencieusement et patiemment leur devoir, dans le but suprême de bâtir l’unité du pays, c’est-à-dire une société dépourvue de conflits, totalement consensuelle, totalement soumise. Les droits de l’homme, la notion même de droits des citoyens, les mécanismes de la démocratie sont hors du champ de cette vision. Selon cette perspective, le pouvoir absolu du leader, justifié par ses seules bonnes intentions, ne peut pas être contesté.
Et comme la Thaïlande de 2015 ne correspond pas tout à fait à cette vision archaïque, Prayuth et ses lieutenants essaient de « faire rentrer de force » la société dans cette vision restrictive. C’est ce qu’on appelle en philosophie le solipsisme : le fait de croire le monde limité à soi et à ses idées et de « réduire le monde extérieur à la taille de votre esprit ».

Le leader n’a jamais tort

Détenteur d’un pouvoir absolu qu’il manie à sa guise, le leader a une vision claire de l’avenir et sait ce qu’il doit faire pour atteindre l’objectif fixé : le bien de la nation. Il ne peut donc pas faire d’erreur et lorsqu’il semble en faire, c’est simplement une perception erronée des observateurs qui prennent pour une erreur un acte qui est en fait juste et justifié. Aussi, quand le leader parle de « fermer le pays » et que ses propos provoquent des inquiétudes, c’est simplement parce que les gens n’ont pas bien compris le sens profond de ses paroles.

Personne ne nous comprend

Si la perspective selon Prayuth n’est pas automatiquement acceptée par tous, c’est donc qu’il y a un problème de compréhension. D’où la nécessité des « séances d’ajustement » pour ceux qui ont le plus de mal à comprendre : certains universitaires, quelques journalistes, de nombreux activistes politiques… Ce n’est pas à Prayuth, aux généraux, d’ajuster leur vision en fonction de la réalité, mais à la réalité d’être réarrangée, repackagée pour être ajustée à la perspective de la junte. La technique n’est pas nouvelle. Les communistes laotiens ou vietnamiens géraient aussi des « camps de rééducation » où la vérité nouvelle était inscrite de force dans les esprits récalcitrants.
Il n’est toutefois pas possible de procéder de même avec les gouvernements étrangers, lesquels ont aussi parfois du mal à « comprendre la réalité thaïlandaise ». Des séances d’explications sont donc substituées aux séances d’ajustement, mais l’objectif est le même. Très souvent, des membres de la junte thaïlandaise ou du gouvernement militaire déclareront avec satisfaction, après avoir rencontré un diplomate ou un émissaire étranger, que ceux-ci « comprennent » désormais la situation.

Il faut donner le change

Comme, malgré tous les efforts de la junte, l’incompréhension persiste parfois – et que la réalité est tenace –, il faut tenir des propos qui laissent les « mal-comprenants » végéter dans leur vision illusoire de la réalité ; à la fois à l’intérieur du pays pour limiter les tensions, mais surtout à l’extérieur, car la distance spatiale et culturelle rend la compréhension de la juste réalité d’autant plus difficile. D’où les déclarations de Prayuth selon lesquelles la Thaïlande est actuellement « à 99% démocratique » ; ou bien le discours devant l’assemblée générale des Nations unies, en octobre, lors duquel Prayuth a déclaré que les « droits de l’homme constituaient une priorité de son gouvernement », au moment même où un Thaïlandais était arrêté à Bangkok pour avoir offert des fleurs à un manifestant.
Ceux qui, à l’intérieur du pays, n’acceptent pas la vision imposée par la junte deviennent des ennemis qu’il faut combattre, d’autant plus s’ils ont résisté aux « ajustements d’attitude ». Quant à la volonté de « fermer le pays », ce serait peut-être un moyen d’éliminer le facteur gênant du regard extérieur, aussi critique qu’erroné.
Un sondage réalisé début novembre par l’institut Suan Dusit au résultat un peu étonnant montre que 55% de 1 119 Thaïlandais interrogés « à travers le pays » sont d’accord avec le général Prayuth quant à sa volonté de fermer le pays. Est-ce à dire que le déni de réalité gagne du terrain parmi les Thaïlandais ? Ou, dit autrement, que la « compréhension correcte de la réalité » selon la junte progresse ? Comme l’écrivait George Orwell dans 1984 : « La réalité existe dans l’esprit humain et nulle part ailleurs. Non pas dans l’esprit individuel, qui peut faire des erreurs et qui dans tous les cas va bientôt périr : seulement dans l’esprit du parti, qui est collectif et immortel. »
Arnaud Dubus
A propos de l'auteur
Arnaud Dubus
Durant trois décennies correspondant de la presse francophone puis diplomate en Thaïlande, Arnaud Dubus est décédé le 29 avril 2019. Asialyst lui rend hommage. Il couvrait l’actualité politique, économique et culturelle en Asie du Sud-Est pour plusieurs médias français dont Libération et Radio France Internationale et est l’auteur de plusieurs livres sur la région.