Politique
Entretien

"La Thaïlande doit regarder la vérité en face"

Photo de Sulak Sivaraksa
Sulak Sivaraksa, expert du bouddhisme et intellectuel thaïlandais, dans sa maison traditionnelle à Bangkok le 7 juillet 2015. (Copyright : Arnaud Dubus)
Rencontre rare avec Sulak Sivaraksa, 82 ans, l’un des plus célèbres intellectuels en Thaïlande, militant chevronné des luttes contre les dictatures et les puissances économiques dans son pays. Cet expert du bouddhisme dresse un bilan sans concession de la situation politique à Bangkok. Plus d’un an après le coup d’Etat militaire, il confie à Arnaud Dubus ses plus virulentes critiques contre la junte au pouvoir et le système monarchique.

Entretien

Sulak Sivaraksa, l’un des intellectuels militants les plus connus de Thaïlande, habite une simple maison de bois enfouie au milieu des gratte-ciel et des complexes commerciaux du centre de Bangkok. Un vieux drapeau du Siam, figurant un éléphant blanc sur un fond rouge, pend à la palissade. Nous le surprenons en train de faire une réussite en écoutant de la musique bouddhique assis dans un patio décoré de photos de bonzes et d’affiches offertes par des amis artistes.

A 82 ans, il a derrière lui de nombreuses décennies de lutte contre les dictatures et les consortiums économiques qui ont régné sur la Thaïlande depuis la Seconde Guerre mondiale. La conversation part sur la détention de 14 étudiants opposés à la junte au pouvoir et qui ont été arrêtés en juin pour avoir manifesté contre le régime militaire malgré l’interdiction des rassemblements de plus de cinq personnes. Sulak leur avait prêté ses bureaux pour qu’ils puissent se réunir et c’est là que la police est venue les chercher dans la nuit.

Cet entretien a eu lieu le 7 juillet dernier, quelques heures avant que le tribunal militaire, pliant devant les nombreuses critiques de la société civile thaïlandaise et de la communauté internationale, ne décide de relâcher les étudiants, tout en maintenant leur procès. Ils sont passibles d’une peine maximale de sept ans de prison.

Pensez-vous que l’arrestation des 14 étudiants et la mobilisation qui s’en est suivie constituent un tournant ? On se rappelle, bien sûr, que les grandes manifestations et le massacre du 14 octobre 1973 avaient aussi été déclenchés par l’arrestation d’étudiants. Est-ce un grave faux pas de la junte ?
Oui, tout à fait, c’est une grave erreur. Comme vous vous en souvenez, le 14 octobre a aussi commencé avec l’arrestation de plusieurs étudiants, et cela a ensuite dégénéré. Dans le cas actuel, ce faux pas pourrait entraîner l’effondrement de la junte. Je pense que c’est un tournant. Même au sein de la junte, il y a des divisions sur ce sujet. Certains généraux disent qu’il faut les libérer, sinon cela va avoir des conséquences négatives, mais d’autres disent qu’il faut les punir. Globalement, Prayuth [le général Prayuth Chan-ocha, chef de la junte et Premier ministre, NDLR] est quelqu’un de sympathique, mais qui n’est pas un vrai leader. Il est médiocre et écoute l’un puis l’autre, les faucons puis les colombes. Il n’a pas d’avis bien à lui et manque d’esprit de décision. Il n’y a personne d’intellectuellement valable au sein de cette junte.

Une grande partie de la population serait probablement prête à accepter le régime militaire pour un certain temps si le gouvernement ne se montrait pas aussi répressif et laissait un peu de lest. Pourquoi la junte ne le comprend-elle pas ?

Comme je vous l’ai dit, ils ne sont pas très intelligents. Ils ont une certaine chance jusqu’à présent : ils sont au pouvoir depuis un an et les membres de la classe moyenne sont globalement contents de la situation, car ils en avaient assez des Chemises rouges, des Chemises jaunes et des manifestations incessantes dans les rues. Mais ces gens ne se rendent pas compte que beaucoup d’autres personnes ont été arrêtées an niveau local et que beaucoup souffrent à travers le pays, car il y a de nombreux mouvements populaires de revendication. Mais cela n’est pas rapporté dans les médias, lesquels sont très fiers de leur faculté d’autocensure.

Il y a de nombreuses années, vous avez écrit un livre intitulé Siam in Crisis. Quels sont les éléments de cette crise ?

Le problème essentiel en Thaïlande est que nous ne regardons pas la vérité en face. Dans le Bouddhisme, le Bouddha enseigne les quatre nobles vérités et la première de ces vérités est celle de la souffrance. En Thaïlande, les gens souffrent, particulièrement ceux en bas de l’échelle sociale, à cause du réchauffement climatique, des inondations, de la répression, mais nous trouvons que notre pays est formidable. Il n’y a pas d’éducation réelle : l’éducation est une vaste opération de lavage de cerveau orientée vers le renforcement du nationalisme et l’obsession de l’ascension sociale.

L’une des raisons pour laquelle personne n’ose dire la vérité est l’article 112 du code pénal portant sur le crime de lèse-majesté, et qui punit toute critique envers la monarchie d’une peine allant jusqu’à 15 ans de prison. Comme vous le savez, je suis moi-même accusé d’un tel crime et je peux être envoyé en prison à n’importe quel moment, mais cela ne m’empêchera pas de continuer à dire la vérité.

Non seulement l’article 112 empêche les gens de dire la vérité, mais il aide aussi les gens proches du palais royal à exploiter les autres économiquement et politiquement. C’est dangereux pour la monarchie elle-même et dangereux pour le pays.

En théorie, la Thaïlande est une monarchie constitutionnelle, mais dans les faits, le roi dispose de pouvoirs extra-constitutionnels et l’article 112 bloque toute discussion à ce sujet…

Exactement. Depuis le coup d’Etat de 1947 qui a ramené le maréchal Phibunsongkhram à la tête du pays, nous n’avons pas pu discuter ouvertement de la signification de la monarchie constitutionnelle. Et en 1957, après la chute de Phibunsongkhram et la prise de pouvoir par le maréchal Sarit Thanarat, le roi a été divinisé. Le Crown Property Bureau est devenu intouchable. Actuellement, vous ne pouvez pas mettre en cause les projets royaux de développement. Beaucoup d’argent du gouvernement est dépensé pour ces projets, mais il n’y a pas de transparence.

Il semble y avoir un nouvel élément concernant le régime militaire actuel. Depuis les années 1960, tous les dirigeants militaires qui s’étaient emparés du pouvoir étaient, d’une certaine manière, sous l’autorité du roi. Mais cette fois-ci, pour des raisons évidentes liées à la santé du roi, Prayuth semble diriger le pays sans personne pour limiter son pouvoir…

Ce n’est pas tout à fait exact. Le roi est bien sûr très malade, mais ces gens (c’est-à-dire les membres de l’élite conservatrice, y compris les militaires) ont fait de la monarchie quelque chose de sacré, et ils ont peur de ce qui est sacré. En outre, Prayuth a le sentiment d’être appuyé par le prince héritier Vajiralongkorn. Comme vous l’avez peut-être remarqué, le prince lui a fait parvenir des fleurs pour son 61ème anniversaire. Il y a aussi des militaires attachés au prince au sein de la junte, donc Prayuth n’est pas totalement libre. Il est peut-être l’objet de moins de restrictions que les dirigeants militaires du passé, mais son pouvoir est tout de même limité.

Comment, selon vous, le rôle de la monarchie va évoluer après le décès – ou l’abdication – du roi actuel ?

Cela dépend de l’armée. Si l’armée et les principaux médias appuient le prince héritier, le nouveau roi sera soutenu. Les gens ne l’aimeront peut-être pas personnellement, mais il est le meilleur dont on dispose, car la princesse Sirindhorn n’aspire pas à monter sur le trône. Le prince, lui, est au moins un homme de décision. Mais bien sûr, l’influence politique de la monarchie sera amoindrie.

Vous vous êtes battus toute votre vie pour établir l’égalité et la démocratie en Thaïlande. Mais après soixante ans, il n’y a pas eu beaucoup de progrès. Comment le ressentez-vous ?

Pour moi, les gens en bas de l’échelle sociale représentent l’avenir du pays. Ils se battent contre les projets de mines, contre les gros projets économiques dans de nombreuses régions du pays. Mais les classes moyennes ne le remarquent pas. Je dis toujours que les Chemises rouges et les Chemises jaunes devraient apprendre de ces gens-là. Ne leur demandez pas leur vote, mais allez les aider. Ne leur enseignez pas, mais apprenez d’eux. Je pense que la démocratie sera établie à partir de la base et non pas à partir du sommet. C’est mon espoir, mais c’est peut être seulement un rêve.

Propos recueillis par Arnaud Dubus

A propos de l'auteur
Arnaud Dubus
Durant trois décennies correspondant de la presse francophone puis diplomate en Thaïlande, Arnaud Dubus est décédé le 29 avril 2019. Asialyst lui rend hommage. Il couvrait l’actualité politique, économique et culturelle en Asie du Sud-Est pour plusieurs médias français dont Libération et Radio France Internationale et est l’auteur de plusieurs livres sur la région.