Culture
Entretien

Cinéma sud-coréen : "Petite Forêt" de Yim Soon-Rye, ou le retour à la terre

Extrait du film sud-coréen "Petite Forêt" de Yim Soon-Rye. (Crédits : Borealiafilms)
Extrait du film sud-coréen "Petite Forêt" de Yim Soon-Rye. (Crédits : Borealiafilms)
Entre petits boulots, études compliquées et déception sentimentale, Hyewon ne trouve plus sa place dans la frénésie de Séoul. Sur un coup de tête, elle décide d’arrêter le temps et de retourner vivre dans le village de son enfance. Seule dans la maison familiale, elle redécouvre les plaisirs simples que lui offre la nature, les amis et se tourne avec passion vers la cuisine traditionnelle. Véritable Feel Good movie, Petite Forêt nous propose de faire une pause dans la course effrénée de la vie citadine sud-coréenne. Une ode au retour à la simplicité, qui a attiré plus d’un 1,5 million de spectateurs coréens dans un pays où 82 % de la population est urbaine. Repéré en novembre dernier au Festival du Film Coréen à Paris, l’adaptation du manga de Daisuke Igarashi sortira dans les salles françaises le 3 juillet prochain. Rencontre avec la réalisatrice multi récompensée Yim Soon-Rye.

Entretien

Née en 1961 à Incheon, Yim Soon-rye fait partie des rares femmes à s’être imposées en tant que réalisatrices dans l’univers très masculin du cinéma sud-coréen. Après des études en littérature anglaise à l’université de Hanyang à Séoul, la jeune réalisatrice quitte son pays à la fin des années 1980 pour suivre un cursus de cinéma à Paris 8. Diplômée en 1992, elle écrit un mémoire à propos du réalisateur japonais Mizoguchi Kenji.

Rentrée dès 1993 en Corée du Sud, la jeune femme débute sa carrière aussitôt en assistant le jeune réalisateur Yeo Kyun-dong sur son premier film Out of the world. Elle réalise un premier court métrage l’année suivante : Promenade in the Rain évoque déjà les préoccupations de la réalisatrice sur la question féminine, puisqu’il met en scène une femme d’une trentaine d’année devant rencontrer son blind-date. Il faudra attendre ensuite 1996 pour que Yim Soon-Rye réalise son premier long métrage, Three friends, puis 2001 pour que sorte le second Waikiki Brothers. Les deux films s’attachent cette fois à décrire de jeunes hommes en marge de la société. Malgré un succès critique et festivalier, les deux productions sont des échecs commerciaux. Très engagée, la jeune femme réalisatrice se tourne alors vers les documentaires et les films militants sur la place des femmes dans le cinéma coréen, la cause animale ou encore les discriminations en entreprise.

Très respectée dans le monde du cinéma, Yim Soon-rye gagne enfin les faveurs du public en 2008 avec son troisième long métrage Forever the moment qui retrace la victoire olympique de l’équipe féminine de handball coréenne aux Jeux Olympiques d’Athènes en 2004. C’est un succès commercial. La réalisatrice alterne ensuite les projets de films grand public (Rolling Home with a Bull en 2010, Sound Bound en 2013 et The Whistleblower en 2014) et les documentaires ou les films militants (Fly, Penguin en 2009, Sorry, Thanks en 2010 et Ari Ari the Korean Cinema en 2012). Petite Forêt est son huitième long métrage de fiction.

La réalisatrice Yim Soon-Rye. (Crédit : Lee Hee-yeon)
La réalisatrice Yim Soon-Rye. (Crédit : Lee Hee-yeon)
Quel est votre premier souvenir de cinéma ?
Yim Soon-rye : Cela remonte à l’enfance ! Quand j’étais toute petite à l’école primaire, j’avais une voisine qui habitait près de chez moi et qui avait vécu en Chine auparavant. Elle allait souvent voir des films chinois au cinéma et je l’accompagnais de temps en temps. Donc mon premier souvenir, c’est un film de kung-fu que j’ai été voir avec elle. Par contre, je ne saurais pas vous dire le nom.
Qu’est-ce qui vous a donné envie de faire du cinéma ?
Les films que j’aimais particulièrement, c’était les films de Jackie Chan et les films hongkongais qui avaient beaucoup de succès en Corée. J’aimais aussi les films de Hollywood et les teenage movies, mais le déclic est venu plus tard, quand j’étais à l’université. J’adorais cela, mais à l’époque quand on allait au cinéma, on se faisait attraper par les profs parce que ce n’était pas bien vu. En fait, mon premier contact avec le cinéma français a été très particulier. C’était au début des années 1980, nous étions en pleine dictature et la Corée de l’époque, c’était les manif’ et les lacrymos. Alors j’allais à l’Alliance française, le centre culturel français et j’y ai découvert les films de la nouvelle vague. Quand j’écoutais des chansons ou que je découvrais des films, j’avais une sorte de plaisir coupable à m’épanouir et à apprécier cette culture différente de ma réalité quotidienne. Cette approche de la culture française m’a donné envie de faire des films d’auteurs et d’aller à l’université en France par la suite.
Pourquoi avoir réalisé un mémoire sur le réalisateur japonais Mizoguchi Kenji alors que vous étudiez en France ?
En fait, je n’ai pas regardé beaucoup de films français lors de mes études à Paris alors que j’en avais vu pas mal à Séoul. En Corée, les films japonais étaient interdits pour des raisons diplomatiques – cela ne se passait pas très bien entre les deux pays. Du coup, lorsque je suis arrivée en France, j’ai surtout vu les films que je ne pouvais pas voir en Corée du Sud. J’ai pu découvrir les cinéastes allemands, africains et japonais. Parmi ceux-ci, j’aimais beaucoup les films de Ozu, Kurosawa et Mizoguchi, mais il y avait déjà beaucoup d’articles sur les deux premiers tandis qu’il n’y en avait pas beaucoup sur le dernier et c’est comme ça que j’ai choisi mon sujet de recherche.
Quels sont les réalisateurs qui vous ont le plus influencée ?
J’aime beaucoup Krzysztof Kieślowski et Emir Kusturica. J’aime beaucoup les réalisateurs d’Europe de l’Est mais j’aime aussi Antonioni, Moretti et beaucoup de réalisateurs japonais comme Kurosawa, Ozu, Mizoguchi, Shohei Imamura. Celui que j’aime le plus, c’est Emir Kusturica parce qu’il mélange le réalisme et le fantasme.
Au début de votre carrière, vous étiez scénariste de vos propres films mais depuis un certain temps, vous adaptez des livres, entre autres japonais, ici un manga, et avant, plusieurs romans. Pourquoi ne plus être au scénario depuis une dizaine d’années ?
Mes films comme Trois amis ou Waikiki Brothers dont je suis aussi la scénariste n’ont pas marché et ont fait à peine 100 000 entrées. Mais Forever the moment [adaptation de l’épopée de l’équipe de Corée du Sud de handball féminin championne ilympique en 2004 – NDLR] a fait près de quatre millions d’entrées. J’ai compris à ce moment-là qu’il valait mieux que je me concentre sur la réalisation parce que je n’étais pas capable d’écrire des scénarios visant le grand public. En fonction de la cible, j’écris ou non les scénarios et si c’est un film à gros budget, je n’interviens pas.
Extrait du film "Petite Forêt" de Yim Soon-rye : " Le film est une véritable invitation à passer à table." (Crédits : Borealiafilms)
Extrait du film "Petite Forêt" de Yim Soon-rye : " Le film est une véritable invitation à passer à table." (Crédits : Borealiafilms)
Vous jouissez d’une grande notoriété en Corée. Comment choisissez-vous vos films ?
Je reçois beaucoup de propositions de la part des producteurs et je choisis en fonction de ce que j’aime et de ce que je suis capable de faire.
Qu’est-ce qui vous a séduit dans le projet Petite Forêt ?
Il y a trois ans, quand je regardais les films coréens, il y avait beaucoup de violence. C’était trop agressif pour moi. Donc en voyant ces films, j’ai voulu proposer quelque chose sans violence. Le but n’était pas forcément de faire énormément d’argent parce qu’on avait tablé sur environ 500 000 entrées. J’avais envie de faire un film qui fait du bien à la jeunesse, un film qui puisse la consoler. Par ailleurs, je suis très attirée par la nature et je voulais proposer un film autour d’elle.
Le matériau d’origine est un manga japonais qui, même s’il a lieu à la campagne est très imprégné de la culture nippone. Vous en avez fait quelque chose qui exprime très bien la culture coréenne. Comment fait-on pour adapter une œuvre d’une culture différente ?
C’est vrai qu’on pourrait se demander ce qui est typiquement coréen. C’est compliqué de répondre concrètement à cette question parce que j’ai l’impression de ne pas trop savoir ce qu’est la culture coréenne. Les gens ont une idée de ce qu’est la culture japonaise parce que c’est quelque chose de très ancré dans la vie de tous les jours. Par exemple au Japon, il y a une culture traditionnelle qui perdure dans les campagnes mais cette tradition n’existe plus vraiment dans les campagnes coréennes. Donc je me suis davantage concentrée sur la dimension sociale du film et j’ai surtout essayé d’adapter en termes culinaires en proposant des recettes coréennes. J’ai aussi modifiée l’âge de la protagoniste principale pour la rendre plus âgée lorsque sa mère la quitte. Les Coréens n’auraient pas trouvé normal qu’une mère puisse quitter son enfant aussi tôt que dans le manga et puis, les jeunes Coréens sont beaucoup moins indépendants par rapport aux Japonais. Peut-être que le côté le plus coréen, c’est aussi cette notion d’amitié avec les amis qui viennent passer les soirées à bavarder et s’amuser ensemble.
Il y a quand même une chose que je regrette dans ce film, c’est que l’adaptation japonaise était en deux parties avec un rythme très lent. Personnellement, je trouvais qu’ils avaient eu raison de faire des films contemplatifs et j’aurais aimé pouvoir le faire de la même façon. Quand on a décidé de l’adapter en Corée et à sa culture où tout doit aller vite, je me suis dit que les Coréens n’auraient pas pu supporter de regarder deux films aussi longs. Il a donc fallu que j’arrive à parler de quatre saisons et que je présente seize recettes sur un film sur un rythme assez rapide pour que le spectateur coréen ne s’impatiente pas.
A voir, la bande-annonce du film Petite Forêt de Yim Soon-rye :
Un petit mot sur les actrices. Comment avez-vous convaincu Kim Taeri de jouer dans un film à petit budget alors qu’elle sortait du tournage de deux blockbusters avec Mademoiselle de Park Chan-Wook et 1987 : When the day comes de Jang Joon-Hwan ?
Je voulais vraiment travailler avec Kim Taeri depuis le début du projet parce que je cherchais une actrice très naturelle, sans artifice et il n’y en a pas beaucoup qui ont autant de charme qu’elle. De son côté, je crois qu’elle voulait casser un peu son image de femme fatale qu’elle pouvait renvoyer dans Mademoiselle. Elle se dévoilait beaucoup dans ce film et je pense qu’elle a voulu apparaître dans un rôle de femme beaucoup plus « normale ». Concernant 1987, l’actrice l’a tourné en parallèle du mien parce qu’ils ont tourné des scènes durant l’été, comme nous. D’ailleurs Kim Taeri m’a demandé si elle pouvait se couper un peu les cheveux pour l’autre film et je lui ai interdit bien évidemment car cela n’aurait pas été possible pour le mien.
Vous aviez déjà travaillé avec Moon Sori presque dix ans auparavant. L’avez-vous trouvée changé ?
Au départ, quand je lui ai proposé le rôle, elle était un peu révoltée. Elle m’a dit : « Mais comment ça ? J’ai l’air aussi vieille pour jouer la maman de Kim Taeri qui est déjà adulte ? » J’ai réussi à la convaincre en lui disant que si on imaginait que la jeune fille était lycéenne, ce serait tout à fait possible. Par ailleurs, Moon Sori est très proche d’un des productrices du film [Jenna Ku, la productrice de Petite Forêt et du film de Moon Sori The Running Actress – NDLR] et c’est aussi une de mes amies, donc je lui ai demandé si elle voulait venir nous voir comme une amie ou bien comme une amie mais payée. On ne la voit pas beaucoup dans le film mais elle a été parfaite pour ce rôle parce qu’elle est à la fois un peu étourdie et vraiment touchante. Elle a été encore meilleure que ce que j’imaginais.
Moon Sori (à gauche) et Kim Taeri sont mère et fille dans "Petite Forêt" de Yim Soon-rye. (Crédits : Borealiafilms)
Moon Sori (à gauche) et Kim Taeri sont mère et fille dans "Petite Forêt" de Yim Soon-rye. (Crédits : Borealiafilms)
il y a presque vingt ans, vous avez réalisé un documentaire sur la place des femmes dans le cinéma coréen. Comment jugez-vous la situation aujourd’hui ?
Par rapport à avant, il y a beaucoup plus de femmes dans le milieu. Néanmoins, même si elles sont plus nombreuses, la plupart d’entre elles travaillent majoritairement dans les métiers « secondaires » comme le maquillage ou la lumière et trop peu peuvent avoir un poste de réalisatrice ou un rôle de première importance dans une équipe. Par ailleurs, la plupart des femmes travaillent sur des films à petits budgets. Elles sont souvent exclues des équipes sur les blockbusters. La plupart des femmes font donc du cinéma d’auteur, mais dès qu’il s’agit de rentrer dans le milieu commercial, l’environnement n’est toujours pas propice à leur travail.
Pensez-vous que le mouvement #MeToo suite aux nombreux scandales dans le milieu du cinéma coréen peut changer quelque chose ?
Le problème c’est que Kim Ki-duk n’a toujours pas été sanctionné. Il n’y a pas eu de répercussions juridiques. Je tiens un centre féministe dans lequel on fait beaucoup de prévention éducative par rapport aux violences sexuelles et au harcèlement. On apprend aussi à réagir face à des injustices juridiques, on assiste les victimes juridiquement et on les soutient psychologiquement. Ce genre d’association aide à améliorer la société, à la faire évoluer, mais comme les réalisateurs incriminés ne sont pas sanctionnés, on peut penser que la société n’évolue pas tant que ça.
Quel conseil donneriez-vous à une jeune femme qui veut devenir réalisatrice ?
Avant toute chose, je pense que c’est au système de distribution de changer parce que c’est très compliqué pour les femmes d’accéder à des films à gros budget. La seconde chose, c’est que les réalisatrices ne doivent pas avoir peur de se tourner vers le film de genre plutôt que de rester uniquement sur des projets de films d’auteur et de films personnels à petits budgets.
Propos recueillis par Gwenaël Germain
A propos de l'auteur
Gwenaël Germain
Gwenaël Germain est psychologue social spécialisé sur les questions interculturelles. Depuis 2007, il n’a eu de cesse de voyager en Asie du Sud-Est, avant de s’installer pour plusieurs mois à Séoul et y réaliser une enquête de terrain. Particulièrement intéressé par la question féministe, il écrit actuellement un livre d’entretiens consacré aux femmes coréennes.