Culture
Entretien

Corée du Sud : "1987" de Jang Joon-hwan, le devoir de mémoire contre le recul de la démocratie

Scène du film "1987, When the day comes » de Jang Joon-Hwan. (Crédit : Jang Joon-Hwan)
Scène du film "1987, When the day comes » de Jang Joon-Hwan. (Crédit : Jang Joon-Hwan)
1987, c’est l’année où tout bascule pour la démocratisation en Corée du Sud. L’année où les soulèvements populaires arrivent à faire reculer la dictature militaire et permettent le rétablissement de l’élection du président de la République au suffrage universel direct. Trente ans plus tard, un long-métrage réalisé par Jang Joon-hwan retrace cette année charnière : « 1987, When the day comes » a réuni plus de sept millions de spectateurs dans les cinémas coréens alors que la jeunesse du pays renversait à son tour la présidente Park Geun-hye, fille de l’ancien dictateur Park Chung-hee. Plusieurs mois après sa sortie coréenne, le film a remporté le prix du public du 13ème Festival du Film Coréen à Paris (FFCP), qui s’est déroulé du 30 octobre au 6 novembre dernier. Rencontre avec le réalisateur Jang Joon-Hwan venu présenter son dernier film au public français.

Entretien

Né en 1970 à Jeonju, Jang Joon-hwan commence par étudier la littérature anglaise à l’université Sungkyunkwan de Suwon. Il rejoint ensuite la prestigieuse Korean Academy of Film Arts où il côtoie notamment un certain Bong Joon-ho, fut auteur de Memories of Murder ou Okja. Après quelques courts métrages, Jang débute sa carrière comme assistant sur le tournage de Motel Cactus, une comédie de Park Ki-yong, puis en tant que scénariste sur le thriller remarqué Phantom: The Submarine de Min Byung-cheon. En 2003, à 33 ans, il réalise enfin son premier long métrage : Save the Green Planet. Ce film hybride louvoyant entre thriller et série B sera un échec commercial malgré un succès d’estime dans divers festivals. Dix ans et un mariage avec l’actrice et réalisatrice Moon Sori plus tard, il revient à la réalisation et tourne Monster Boy: Hwayi, un thriller qui trouve cette fois son public. Mais ce n’est véritablement qu’avec 1987 : When the day comes que Jang Joon-hwan s’affiche en haut du box office, réunissant plus de sept millions de spectateurs sud-coréens à l’hiver 2017-2018.

Le réalisateur sud-coréen Jang Joon-Hwan. (Créidt : Jang Joon-Hwan)
Le réalisateur sud-coréen Jang Joon-Hwan. (Créidt : Jang Joon-Hwan)
Quel est votre premier souvenir de cinéma ?
Jang Joon-hwan : Mon premier souvenir ? Je devais avoir 7 ou 8 ans car c’est le premier film que j’ai vu en salle : Superman. Un film de ce genre-là sur grand écran, avec la lumière qui s’allume et s’éteint sur les spectateurs, j’avais trouvé ça extraordinaire. C’est un souvenir vraiment resté gravé dans ma mémoire parce que, imaginez, j’étais gosse et je vois un film comme Superman, j’étais fou ! Quelques années plus tard, vers mes années de collège et de lycée, quand je n’avais pas trop envie de réviser, je disais à mes parents que j’allais à la bibliothèque et je filais en douce au cinéma. À l’époque, avant la séance de 11 heures, certaines salles passaient des films de genre sur des petits écrans. C’était des films de série B, des films un peu choquants, un peu gore, des films érotiques ou des films d’horreur du type Massacre à la tronçonneuse, vous voyez… J’y ai découvert qu’il existait un autre cinéma que ce qu’on pouvait voir à la maison.
Comment êtes-vous devenu réalisateur ?
Si on exclut mes petites escapades adolescentes, je ne suis pas vraiment un cinéphile à l’origine. Petit, j’aimais plutôt dessiner : j’ai même été primé au collège. Mais par la suite, mes parents ont refusé que je fasse des études d’arts, alors je me suis orienté vers des études de littérature anglaise à l’université. Cependant, l’envie de créer et de partager les choses étaient toujours en moi et j’ai beaucoup douté de ce que je voulais faire après les études. Lors de ma dernière année de fac, je suis entré par coïncidence dans un club de cinéphiles. Ils m’ont fait découvrir les films européens ou de Hayao Miyazaki, alors qu’on ne pouvait pas voir de films japonais à l’époque. L’idée de rejoindre la KAFA [Korean Academy of Film Art, NDLR] a germé dans mon esprit et c’est ce que j’ai fait après mes études littéraires. Pour autant à la KAFA, je ne savais pas encore quel métier j’allais vraiment faire. Je me demandais si j’allais me tourner vers la publicité ou vers la télévision parce que ce sont des milieux où on peut gagner bien plus d’argent mais où tout doit aller très vite. Heureusement, j’ai commencé à écrire des scénarios et à travailler dans des équipes de réalisation. Avec le recul, je pense que j’ai bien fait de rester dans le cinéma pur. Je n’aurais pas supporté à un milieu commercial. Ce n’est pas mon caractère : j’aime trop prendre le temps.
Scène du film "1987, When the day comes » de Jang Joon-Hwan. (Crédit : Jang Joon-Hwan)
Scène du film "1987, When the day comes » de Jang Joon-Hwan. (Crédit : Jang Joon-Hwan)
Vous vous êtes essayé à de nombreux styles différents comme la comédie, l’horreur, le thriller. Qu’est-ce qui vous a poussé à tourner un film historique ?
Si on parle de mes goûts, c’est mon premier film Save the green planet qui est le plus adapté à mes envies de réalisation. Il a ce petit côté film expérimental de série B qui diffuse un message sérieux et c’est quelque chose que j’ai encore envie de faire plus tard. Néanmoins, si ce film a été un succès critique, il n’a pas du tout marché auprès du public et il m’a fallu dix ans avant de tourner mon second film, Hwayi. Depuis, je me suis marié, j’ai eu un enfant et je suis arrivé à un stade où j’ai envie de laisser des traces aux générations futures. Mon point de vue sur le monde est beaucoup plus large qu’auparavant, je regarde la société sud-coréenne actuelle et son histoire, et j’ai eu envie de parler de la démocratisation qui a eu lieu dans les années 1980. Je voulais que mon enfant, quand il grandira, puisse savoir ce qu’il s’est passé.
Je voulais également que la société actuelle puisse discuter de l’avenir. J’ai mis en avant une chanson dans le film dont le titre pourrait se traduire par Quand ce jour viendra. Je voulais qu’à travers elle, on puisse se poser la question de ce que nous sommes devenus maintenant, nous, cette génération qui s’est battu pour la démocratisation. Sommes-nous toujours en train de vivre le jour J ? Comment a-t-on réussi à changer l’histoire de la Corée du Sud ? L’idée n’était donc pas de faire l’éloge du passé mais plutôt de se le remémorer, de laisser une trace aux générations futures et de discuter de la façon dont nous pouvons encore avancer ensemble.
Scène du film "1987, When the day comes » de Jang Joon-Hwan. (Crédit : Jang Joon-Hwan)
Scène du film "1987, When the day comes » de Jang Joon-Hwan. (Crédit : Jang Joon-Hwan)
Où étiez-vous en 1987 ?
En 1987, j’avais 17 ans, j’étais en terminale. Un peu comme le personnage de Yeon Hee, j’ai vu la vidéo de Jürgen Hinzpeter lors d’une petite projection dans une église. J’étais curieux de voir ce que c’était, donc je suis rentré et j’en suis ressorti complètement terrifié. J’avais pu voir c’est ce qu’il s’était réellement passé en Corée du Sud dans les années 1980 : une réalité brute, sans figurant. A cette époque-là, ma génération ignorait complètement ce qu’il s’était passé à Gwangju, les adultes n’en parlaient pas du tout, la réalité nous avait été cachée. C’est peut-être aussi ce choc de la découverte qui m’a donné l’envie de réaliser 1987 en plus de tous les autres événements qui se sont déroulés par la suite pour la démocratisation.

Comment la Corée du Sud s'est démocratisée

Le 26 octobre 1979, le général Park Chung-hee à la tête de la Corée du Sud depuis dix-sept ans est assassiné après une fin de règne de plus en plus répressive. Le 12 décembre de la même année, le général Chun Doo-hwan renverse le faible gouvernement civil mis en place à la mort de Park, et instaure de nouveau la dictature militaire. A la proclamation de l’état d’urgence et à la censure des médias répondent les manifestations et grèves spontanées dans tous le pays. Le 17 mai 1980, Chun Doo-hwan décrète la loi martiale, la troupe bat la campagne, les opposants sont arrêtés et les universités bouillonnantes sont fermées. Le même jour face à la nouvelle, la ville de Gwangju s’embrase. Des dizaines de milliers d’étudiants et de citoyens défilent contre la dictature et prennent le contrôle de la ville jusqu’à ce que l’armée l’encercle et réprime le mouvement dans le sang. Certaines estimations parlent de deux milles morts tandis que l’État étouffe l’affaire.

Sous le septennat de Chun Doo-hwan, l’économie sud-coréenne se développe avec succès mais les inégalités se renforcent, et à la contestation politique s’ajoute la contestation sociale. Dans les universités, une cassette vidéo tourne sous le manteau, celle du reportage effectué par le journaliste allemand Jürgen Hinzpeter lors des massacres de Gwangju, alimentant la conscience politique de toute une génération. En 1985, le régime remporte les élections législatives en empêchant les principales figures de l’opposition de se présenter tandis que les rumeurs de corruption et de collusions avec les grands patrons ne cessent d’augmenter. En 1987, année d’élection présidentielle, Chun Doo-hwan revient sur sa promesse de scrutin au suffrage direct au profit d’une élection indirecte bien plus favorable à son successeur désigné, son bras droit, le général Roh Tae-woo. Dans le même temps, l’opinion publique apprend la mort sous la torture policière de l’étudiant Park Jong-chul. Quelques jours plus tard, un autre étudiant décède : Lee Han-yeol, tué par une grenade lacrymogène lors de manifestations contre le pouvoir. Ce double martyre soulève définitivement la population qui se rallie en masse aux étudiants et oblige le gouvernement à consentir à des élections présidentielles au suffrage direct en décembre 1987.

Est-il plus facile aujourd’hui qu’il y a dix ans, après la destitution de Park Geun-hye, de réaliser un film sur la démocratisation du pays ?
Oui, il y a dix ans cela aurait été difficile. Mais encore de nos jours, cela n’a pas été si facile parce que les protagonistes de cette époque, que ce soit du côté des victimes, comme du côté des bourreaux, sont toujours en vie. Le sujet est donc toujours très sensible à traiter. Une de mes motivations pour faire ce film, c’est qu’avec les deux gouvernements précédents de Lee Myung-bak et Park Geun-hye, on avait l’impression que la démocratie était en train de régresser complètement. On voyait beaucoup d’injustice dans la société et on a eu besoin et envie de contrer cela. Il a fallu ce courage-là pour passer le pas et faire ce genre de film. Par exemple, j’ai dû travailler dans le plus grand secret lors de l’écriture du scénario. Normalement, il aurait fallu d’abord rencontrer les victimes et faire des interviews très tôt pour préparer le film au mieux. Mais nous savions que si des bruits commençaient à courir, il y avait de forts risques pour que l’on vienne nous mettre des bâtons dans les roues. Heureusement, c’est pile à ce moment-là que les scandales autour de Park Geun-hye ont éclaté et cela nous a permis de travailler plus sereinement et de donner plus de visibilité au film.
Scène du film "1987, When the day comes » de Jang Joon-Hwan. (Crédit : Jang Joon-Hwan)
Scène du film "1987, When the day comes » de Jang Joon-Hwan. (Crédit : Jang Joon-Hwan)
Votre épouse, l’actrice-réalisatrice Moon Sori joue dans votre film, paraît-il, mais on ne la voit pas. Est-ce une légende ?
(Rires) Non, elle est bien là ! En fait, à la fin du film, quand Kim Taeri est montée sur le bus, on entend quelqu’un qui harangue la foule : « A bas la dictature ! » et c’est elle. On la voit juste après en minuscule dans le fond de l’image. Je pense que c’est le seul film où elle a joué où on ne la voit pas de près ! Pour la petite histoire, comme elle a beaucoup plus d’expérience du militantisme que moi, et qu’elle est également réalisatrice, elle m’a beaucoup aidé à diriger tous les figurants pour tourner ces scènes de manifestations !
Propos recueillis par Gwenaël Germain, avec Kim Ah-ram pour la traduction
A propos de l'auteur
Gwenaël Germain
Gwenaël Germain est psychologue social spécialisé sur les questions interculturelles. Depuis 2007, il n’a eu de cesse de voyager en Asie du Sud-Est, avant de s’installer pour plusieurs mois à Séoul et y réaliser une enquête de terrain. Particulièrement intéressé par la question féministe, il écrit actuellement un livre d’entretiens consacré aux femmes coréennes.