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Élections en Inde : l'ennemi pakistanais, plus utile que jamais

Le Premier ministre pakistanais Imran Khan et son homologue indien Narendra Modi. (Source : FT)
Le Premier ministre pakistanais Imran Khan et son homologue indien Narendra Modi. (Source : FT)
Les élections générales en Inde ont débuté ce jeudi 11 avril un marathon de 6 semaines. Narendra Modi joue sa réélection. Les résultats sont attendus pour le 23 mai. Parmi les enjeux de ce scrutin gigantesque qui rassemble 900 millions d’électeurs, les relations avec le Pakistan. Le 14 février dernier, un véhicule suicide lancé par l’organisation jihadiste Jaish-e-Mohammed (JeM) sur un convoi de paramilitaires indiens mobilisés au Cachemire a fait 40 morts. En représailles, New Delhi a envoyé des avions chasseurs en territoire pakistanais, une première depuis une demi-siècle, pour bombarder un supposé camp d’entraînement du JeM. Le lendemain, la chasse pakistanaise opère une manoeuvre similaire en territoire indien. L’escalade profite à Modi qui pince à fond la corde du nationalisme pour mobiliser les électeurs. Retour sur ce besoin partagé par l’Inde et le Pakistan de se fabriquer un ennemi pour survivre.
Retrouvez tous nos articles sur les élections en Inde et sur la vie politique et économique du pays dans notre dossier spécial « Où va l’Inde de Narendra Modi ».

le quinquennat des illusions perdues ?

*Excepté en 1999, où la Chine subissait plus que l’Inde les contrecoups de la crise économique asiatique de 1997.
Avec l’arrivée au pouvoir du Parti du peuple indien (Bharatiya Janata Party, BJP) au printemps 2014, l’Inde appréciait son « effet Modi », du nom du nouveau Premier ministre issu de la droite nationaliste hindoue. D’une part, la stratégie économique « gouvernement minimum, gouvernance maximum » semblait libérer la croissance du PIB, qui pouvait enfin dépasser celle de la Chine, une première en un quart de siècle*. D’autre part, Narendra Modi avait convié les chefs d’État et de gouvernement de la région à son investiture et la présence du Premier ministre pakistanais, Nawaz Sharif, fut certainement le symbole le plus fort : jamais depuis l’indépendance des deux États en 1947 un tel évènement n’avait eu lieu.
*D’abord la perte du Bihar en 2015 puis du Pendjab en 2017. **Premières élections depuis la mort d’Indira Gandhi en 1984 où un parti disposait d’une majorité absolue à la Lok Sabha (chambre basse du parlement). Pire défaite du parti du Congrès, qui ne put obtenir le statut de parti d’opposition en raison d’un nombre trop faible de sièges (44 sur 545, alors qu’il en fallait 55). ***Kerala, Tamil Nadu, Andhra Pradesh, Telangana, Orissa, Bengale-Occidental, Bihar.
Cinq années plus tard, cet état de grâce « historique » s’est largement dissipé. Sur la scène politique intérieure, Narendra Modi doit affronter une situation délétère, avec une série de défaites toujours plus conséquente lors d’élections dans les États fédérés. Les dernières en date ont marqué en décembre 2018 la perte de bastions historiques du BJP, le Rajasthan, le Chhattisgarh et le Madhya Pradesh, au profit du parti du Congrès national indien*. Cette opposition, laminée en 2014**, a depuis retrouvé des couleurs, d’abord sous la houlette de Rahul Gandhi, dirigeant du Congrès, mais surtout grâce à la vigueur des partis régionaux de tous bords, qui contrôlent sept États fédérés d’importance*** et ont décidé de former avec le Congrès une grande alliance contre le BJP en vue des scrutins à venir.
*Acche din aane waale hain, en hindi, slogan électoral du BJP de Modi en 2014. **Initiative lancée par Modi en septembre 2014 afin de promouvoir le développement d’une base manufacturière indienne. ***Selon le rapport « Doing Business » de la Banque mondiale, le pays est passé de la 134ème place en 2014 à la 77ème en 2019. ****Fin 2016, le gouvernement a retiré de la circulation les plus gros billets de banque, soit plus de 80 % de la masse monétaire, afin officiellement de lutter contre la corruption.
Ce climat politique incertain pour le gouvernement actuel est notamment le fruit de la déception des électeurs face au bilan économique et social. Élu sur une campagne de « jours meilleurs à venir »*, Narendra Modi a largement communiqué sur les mesures phares de son programme économique : initiative « Make in India »** en faveur de l’emploi, meilleure attractivité pour les investisseurs***, lutte contre la corruption à travers la campagne de « démonétisation »****, mise en place d’une taxe nationale unique sur les biens et services. Derrière cette façade, la réalité du développement apparaît plus contrastée. Créations d’emplois insuffisantes, investissements directs étrangers en baisse, paupérisation des campagnes, le tout dans un contexte de manipulation et de politisation croissance des statistiques qui rend ardue toute appréhension chiffrée et objective du quinquennat Modi.
*Voir la réécriture des manuels scolaires selon des lignes « hindoues », les actions de « vigilantisme » contre les musulmans, accusés de pratiquer un « love jihad » ou de manger du bœuf, les campagnes de « protection de la vache », ou encore l’intimidation d »activistes, journalistes ou opposants « séculiers », c’est-à-dire progressistes.
Face à cette usure du pouvoir, Narendra Modi s’est tourné vers des domaines où il sait pouvoir mobiliser les masses et en tirer un bénéfice politique. D’un point de vue intérieur, il s’agit d’utiliser l’hindutva (« hindouité ») comme un marqueur identitaire dirigé contre les non hindous et les étrangers, en faisant appel à des valeurs religieuses et nationalistes*. Cet appel à la nation et au peuple dans le but de galvaniser le corps électoral se cristallise tout particulièrement dans le domaine extérieur sur les relations avec le Pakistan, ce mauvais jumeau qui condamne l’Inde à une cohabitation sous tension.

Une guerre pour des élections  ?

*Alors même qu’avant 2014, dans l’opposition, Modi avait critiqué les tentatives de dialogues entre le Premier ministre congressiste Manmohan Singh et son homologue Nawaz Sharif.
Le début du mandat de Narendra Modi est marqué par une « politique de bons sentiments » et d’ouverture vis-à-vis du Pakistan. Les contacts ministériels sont fréquents et une volonté de détente est partagée jusqu’au sein de l’Association des volontaires nationaux (Rashtriya Swayamsevak Sangh, RSS), matrice du nationalisme hindou, qui parle alors du Pakistan comme d’un frère. C’est à cette époque que Narendra Modi rend une « visite surprise » au Premier ministre pakistanais à l’occasion de son anniversaire et du mariage de sa petite-fille à Lahore, le jour de Noël 2015*.
D’aucuns voient alors cette lune de miel comme trop romantique pour la realpolitik : il importe de se vêtir à nouveau des vieux habits de la raison d’État. C’est ainsi qu’une semaine après cette rencontre cordiale, un groupe militant basé au Pakistan, l’Armée de Mahomet (Jaish-e-Mohammed, JeM) de Masood Azhar, lance une attaque suicide contre une base de l’armée de l’air indienne au Pendjab, à Pathankot. Les échanges de halwa et banquets de mariage entre New Delhi et Islamabad peuvent désormais céder la place aux trompettes guerrières.
A l’automne 2016, le JeM lance une nouvelle attaque, cette fois-ci contre le quartier général d’une brigade de l’armée indienne à Uri au Cachemire. Le gouvernement indien riposte quelques semaines plus tard en opérant des « frappes chirurgicales » au Pakistan afin de détruire les bases arrière des terroristes. La mécanique conflictuelle relancée, elle se nourrit ensuite de ses propres engrenages, composés d »attaques et de contre-attaques. Début 2019, c’est à nouveau le JeM qui lance un véhicule suicide sur un convoi de paramilitaires indiens mobilisés au Cachemire, faisant 40 victimes. Il n’en fallait pas plus pour que l »armée indienne envoie des chasseurs en territoire pakistanais, une première depuis un demi-siècle, bombarder un supposé camp d’entraînement du JeM . Le lendemain, en retour, la chasse pakistanaise opère une manœuvre similaire en territoire indien. L’escalade est contenue après un appel à la retenue et au dialogue du Premier ministre pakistanais, Imran Khan, et la libération d’un pilote indien capturé par l’armée pakistanaise.
Ce dernier épisode guerrier a été largement relayé par les médias et réseaux sociaux indiens sur une tonalité belliqueuse. Narendra Modi décrétait alors l’union nationale face au Pakistan et mobilisait le peuple grâce à une rhétorique nationaliste et agressive. Auparavant en perte de vitesse dans les sondages, le Premier ministre a donc brandi l’épouvantail pakistanais pour se projeter avec succès en homme fort, seul à même de garantir la souveraineté et la puissance indiennes. Il se plaçait ainsi en position favorable dans la campagne pour les législatives du mois d’avril.
Ce récent cycle de tensions continue d’interroger sur les raisons qui poussent l’Inde et le Pakistan à ne pas normaliser leurs relations et à prolonger depuis soixante-dix ans un statu quo fait de rivalité et d’hostilité. À première vue, c’est du côté pakistanais que le gain politique du maintien de la confrontation avec l’Inde paraît le plus évident. C’est également le mieux documenté par les chercheurs et analystes des think tanks occidentaux*.

L’Inde, ennemi d’hier, d’aujourd’hui et de demain ?

*Économie qui a un besoin criant d’investissement dans l’éducation, les infrastructures énergétiques et l’appareil productif. Pour y répondre, le projet de « corridor économique sino-pakistanais » lancé en 2015 investit plus de 50 milliards de dollars dans les transports, les infrastructures numériques, la production d’électricité ou encore la création de zones économiques spéciales. **L’armée est aussi présente dans la finance, la banque (Askari Bank), l’immobilier (Defense Housing Authority) ou l’industrie (Fauji Foundation, avec des intérêts dans le ciment, les intrants agricoles, l’énergie, l’agroalimentaire). Voir cette liste du Sénat pakistanais de 2016. ***Soit 17 % du budget gouvernemental, contre 9,1 % pour l’Inde et 4 % pour la France – le Pakistan compte dans les dix premiers pays au monde. L’éducation, elle, représente 14 %.
L’appareil d’État pakistanais est structurellement sous tutelle de l’armée, véritable pilier national, et ce dès l’indépendance du pays. Sur les sept décennies d’existence du Pakistan, l’armée a tenu directement les rênes du pouvoir plus de la moitié du temps, passant l’autre moitié à façonner en coulisses une politique qui sied à ses intérêts. C’est cette méthode de contrôle indirect qui est aujourd’hui favorisée, symbolisée par l’arrivée au pouvoir d’Imran Khan, ancien homme lige de l’armée, notamment dans son combat contre Nawaz Sharif, accusé d’être trop amical envers l’Inde et de vouloir émanciper son pays de la tutelle des généraux. Sharif avait compris que cet establishment militaire surdimensionné représentait un lourd fardeau pour l’économie nationale, au point d’hypothéquer le développement du pays depuis des décennies*. L’armée pakistanaise opère en effet tel un État dans l’État, ou plus justement, comme la composante visible d’un puissant complexe militaro-industriel, édictant selon ses intérêts les lignes de conduite à tenir pour les gouvernements qui se succèdent à Islamabad. Cette militarisation du pays est rendue possible par le poids économique de l’armée : en sus de son empire de firmes industrielles et de services**, les militaires disposent en propre d’un budget de plus de 10 milliards de dollars en 2017, l’équivalent de 3,5 % du PIB***, soit le niveau le plus élevé de tous les pays d’Asie et plus du double de l’Inde.
*En 1965, Zulfikar Ali Bhutto déclarait que « le Pakistan se battra pour avoir la bombe », quitte à ce que les Pakistanais « mangent de l’herbe ou aient faim ». Le programme nucléaire militaire, opérationnel depuis 1998, s’est appuyé dès les années 1970 sur l’aide française puis chinoise. **C’est ainsi que les Talibans virent le jour au début des années 1990, afin que l’Afghanistan post-soviétique ne tombe pas dans l’escarcelle indienne. Plus récemment, le Pakistan entend bien peser dans l’Afghanistan post-américain grâce aux mêmes Talibans, opérant depuis les zones tribales pakistanaises et acteurs incontournables de l’avenir du pays.
Toutes les considérations stratégiques de l’armée pakistanaise sont orientées vers ce voisin indien, rival inaliénable auquel il importe de tenir la dragée haute en toute circonstance, quel qu’en soit le coût. Les vecteurs opérationnels de cette volonté sisyphéenne sont multiples : développement du nucléaire militaire pour obtenir une parité dans l’armement non conventionnel, recherche d’une « profondeur stratégique » dans l’arrière-cour afghane, avec l’installation de gouvernements amis à des groupes militants séparatistes, quête d’alliés pour soutenir et financer cet aventurisme militaire (Arabie saoudite ou Chine).
L’anathème jeté sur chaque désir de détente entre les deux États fournit une illustration de cette stratégie de la tension perpétuelle. Ainsi, des opérations « terroristes » ou militaires faisant dérailler opportunément tous prolégomènes de processus de paix sont chose familière dans l’histoire des relations bilatérales. En 1999, le Premier ministre indien Atal Bihari Vajpayee traverse la frontière pour rencontrer son homologue, un certain Nawaz Sharif, afin d’entamer des discussions de paix. Quelques mois plus tard, le chef d’état-major de l’armée pakistanaise, Pervez Musharraf, déclenche une offensive limitée dans le secteur de Kargil, au Cachemire. En 2001, ce même Pervez Musharraf, qui a renversé Sharif lors d’un coup d’État pour devenir chef du gouvernement, est invité à Agra, en Inde, par Atal Bihari Vajpayee, pour relancer le dialogue entre les deux nations. Peu de temps après, des militants du JeM et de « l’Armée des pieux » (Lashkar-e-Taiba, LeT) attaquent le parlement à New Delhi. Enfin, en septembre 2008, le président pakistanais Asif Ali Zardari alors fraîchement élu tente un rapprochement avec l’Inde. Mais deux mois plus tard, des attaques terroristes menées par le LeT à Bombay font 166 victimes.
*Sur les liens étroits et continus entre l’ISI et l’armée pakistanaise d’un côté et les groupes djihadistes sud-asiatiques de l’autre, lire Ghost Wars de Steve Coll, Deadly Embrace de Bruce Riedel, Descent into Chaos d’Ahmed Rashid ou encore Pakistan: Between Mosque and Military de Husain Haqqani.
A chaque tentative de normalisation des relations répond de manière quasi méthodique une opération de déstabilisation faisant capoter tout dialogue. Cette stratégie du choc émane d’abord de l’appareil sécuritaire pakistanais, en premier lieu de la Direction pour le renseignement interservices, plus connu sous son acronyme ISI, sous contrôle militaire. En dépit des dénégations officielles, l’ISI reste le principal géniteur et parrain des groupes terroristes opérant dans la ceinture pachtoune et au Cachemire, qu’il s’agisse des Talibans, du réseau Haqqani, du Parti des saints combattants (Hizbul Mujahideen), du JeM ou du LeT*.
*Donald Trump a annoncé fin 2018 que les États-Unis limiteraient leur aide militaire au Pakistan, comme Barack Obama à la fin de son mandat, sans altérer les liens militaires historiques entre les deux États.
Sortir de cette impasse militariste impliquerait de réduire le rôle de l’appareil sécuritaire dans la vie politique pakistanaise. Cela passe aussi bien par un renforcement des institutions civiles, aujourd’hui passablement affaiblies, que par l’arrêt des aides militaires étrangères : les États-Unis fournissent chaque année depuis 2001 plusieurs centaines de millions de dollars à l’armée pakistanaise* ; la Chine est de son côté le premier fournisseur d’armes du Pakistan et son principal soutien au Conseil de sécurité des Nations Unies, bloquant par exemple toute tentative de désignation de Masood Azhar comme « terroriste mondial ».
*Le partenariat bilatéral est troublé par l’extra-territorialité du droit américain, notamment la loi CAATSA qui prévoit des sanctions pour les pays commerçant avec des partenaires sous le coup de sanctions américaines, en l’occurrence la Russie et ses liens militaires historiques avec l’Inde. **Notamment via l’accord sur la livraison de 36 chasseurs Rafale pour près de 8 milliards de dollars, décidé en 2016 entre François Hollande et Narendra Modi et actuellement objet d’allégations de corruption et de conflits d’intérêts fragilisant le gouvernement indien. ***Désignée sous le vocable IDDM : Indigenously Designed, Developed and Manufactured.
En Inde également, toute une série d’acteurs tire profit de la persistance d’une conflictualité avec le voisin pakistanais. La montée en puissance progressive d’un complexe militaro-industriel indien est un facteur qui tend à rapprocher les deux voisins dans leur vue militaire des problématiques régionales. L’Inde dépense chaque année plus de 60 milliards de dollars pour sa défense, ce qui représente le 5ème budget militaire mondial. L’industrie de la défense indienne a par ailleurs noué des liens solides avec la Russie, Israël, les États-Unis* ou encore la France**, afin d’accroître ses capacités opérationnelles et la projection de ses forces dans la région. Le programme « Make in India » doit ainsi créer une base manufacturière locale dans le domaine militaire***, afin de se doter des attributs souverains d’une grande puissance. La construction de sous-marins nucléaires lanceurs d’engins « made in India » en apporte une démonstration manifeste.
Surtout, l’appareil militaire indien ainsi que la classe politique nationale continuent de construire le Pakistan comme un adversaire qu’il convient de contenir et de contrer, plutôt que d’apaiser au travers d’un hypothétique processus de paix, analyses validées selon elle par le double jeu de l’ISI. Le résultat est que les Indiens eux-mêmes ne perçoivent dans leur voisin qu’une menace et non un potentiel partenaire régional. En outre, pour l’Inde, toute avancée bilatérale, sans parler de réconciliation, achoppe nécessairement sur la question-clé du Cachemire.

Le Cachemire, éternelle pomme de discorde

Du point de vue pakistanais, le Cachemire est un territoire disputé* entre les deux États, rejoignant en cela la position des Nations Unies, qui souhaitent depuis 1948 et la résolution 47 du Conseil de sécurité que la question cachemirie soit résolue par un « plébiscite libre et impartial » de ses habitants, posant comme préalable « l’évacuation » des forces armées indiennes et pakistanaises du territoire. Sept décennies plus tard, cette condition n’ayant jamais été réunie, les Cachemiris attendent toujours leur plébiscite.
Division du territoire de l'État princier du Jammu-et-Cachemire après 1947. (Crédits : Alexandre Gandil/Asialyst)
Division du territoire de l'État princier du Jammu-et-Cachemire après 1947. (Crédits : Alexandre Gandil/Asialyst)
*Sur la situation conflictuelle au Cachemire juste après la Partition des Indes, lire Perry Anderson, Why Partition?. **Le Pakistan a en outre cédé en 1963 la vallée de la Shaksgam à la Chine, qui occupe une autre portion du Cachemire, l’Aksai Chin, depuis la fin des années 1950, suite à la guerre sino-indienne de 1962.
L’Inde, quant à elle, considère le Cachemire comme partie intégrante de son territoire, sur lequel elle est en droit d’exercer tous les attributs de sa souveraineté. Elle se fonde sur l’instrument d’accession signé, dans des circonstances controversées*, par le Maharaja du Jammu-et-Cachemire en 1947, afin que son État intègre l’Union indienne nouvellement indépendante. Sa position n’a pas évolué depuis, bien qu’elle ne contrôle qu’une partie du Cachemire, le reste étant sous souveraineté pakistanaise depuis la guerre entre les deux États sur ce territoire montagneux, de 1947 à 1949**. Au Cachemire, l’Inde ne saurait donc tolérer une autre autorité que la sienne. Déjà le Mahatma Gandhi écrivait en 1947 qu’il « ne verserait pas de larmes si les forces indiennes étaient battues, telles des spartiates, défendant avec bravoure le Cachemire. […] Des hommes et femmes, tombant à leur poste, qui seront des exemples glorieux pour le reste de l’Inde ». Pour sa part, le pandit Nehru déclamait à la comtesse Edwina Mountbatten : « Le Cachemire m’affecte de manière particulière, telles la musique ou la compagnie d’une bien-aimée. […] Je veux le Cachemire. »
*17 de ses 22 districts sont à majorité musulmane, principalement dans la vallée du Cachemire, abritant la capitale Srinagar, 4 districts sont à majorité hindoue autour de la région de Jammu, un district est à majorité bouddhiste (Leh au Ladakh). **Déclenchée par des fraudes électorales massives du gouvernement indien lors des élections régionales, afin d’empêcher l’accès au pouvoir du parti islamiste séparatiste Muslim United Front. ***Rassemblés et documentés pour la première fois en 2018 dans un rapport du Haut-Commissariat des Nations Unies aux Droits de l’homme.
Or, le Cachemire indien est peuplé aux deux tiers de musulmans*, cas unique parmi les États de l’Union. En outre, les Cachemiris ont formulé un projet politique indépendantiste depuis les années 1930, sous la houlette du Sheikh Abdullah et de son parti, la Conférence nationale. Cette velléité sécessionniste ne s’est jamais démentie depuis, revêtant au contraire un caractère violent à partir des années 1980 et qui se poursuit jusqu’à ce jour. Face à cette lutte nationaliste, l’appareil d’État indien a opté pour une réponse principalement militaire. Depuis 1987, date du début du soulèvement actuel**, le conflit a entraîné la mort d’au moins 45 000 personnes et la disparition de plusieurs milliers d’autres. L’armée indienne a utilisé tous les moyens à sa disposition pour mater la contestation*** : exécutions sommaires, actes de torture, disparitions forcées, violences sexuelles, restriction des libertés civiles, impunité des forces armées ou encore recours à des milices paramilitaires.
*Victoria Schofield, Kashmir on the Crossfire, IB Tauris, 1996, cité dans Perry Anderson, The Indian Ideology, Three Essays Collective, 2013.
Au tournant des années 1980 et 1990, alors que l’insurrection faisait rage, le gouverneur du Jammu-et-Cachemire, installé par New Delhi, Jagmohan Malhotra, déclarait que la région n’est qu’une « vallée de scorpions »« tous les musulmans sont des militants […] favorables à une sécession de l’Inde » et où « les balles sont l’unique solution »*. Pourtant, trois décennies sont passées et la population de cette même vallée continue de se soulever périodiquement contre une présence indienne estimée à plus d’un demi-million de soldats, vécue comme une occupation, afin de revendiquer son droit à l’autodétermination. Cette démarche séditieuse, répétons-le, est soutenue par le Pakistan, trop heureux d’offrir son soutien à des groupes militants cachemiris pour enferrer l’armée indienne dans une guerre asymétrique épuisante, où elle use ses hommes et ses moyens militaires pour étouffer une révolte sans fin.
Au Cachemire, la paix est improbable, l’indépendance impossible. Cette impasse est avant tout celle du peuple cachemiri, sacrifié sur l’autel du Moloch étatique, puisque nombreux sont ceux qui, à New Delhi et Islamabad, ne voient aucun intérêt à trancher le nœud gordien du Cachemire, préalable à toute paix globale dans le sous-continent.
La doctrine indienne du "cold start" avec le Pakistan. (Crédits : Alexandre Gandil/Asialyst)
La doctrine indienne du "cold start" avec le Pakistan. (Crédits : Alexandre Gandil/Asialyst)

La fraternité perdue

*Pour reprendre les termes de Pierre Conesa, dans son ouvrage La fabrication de l’ennemi, ou comment tuer avec sa conscience pour soi, Robert Laffont, 2011.
L’Inde et le Pakistan ont, semble-t-il, chacun besoin de se « fabriquer en ennemi »* l’un de l’autre, afin de survivre et de perdurer dans le concert des nations. Les deux frères ennemis évoluent dans un jeu à somme nulle, où ils trouvent plus à gagner dans le conflit que dans la coopération. Sur le plan géopolitique, cela passe par une quête éperdue d’appuis et d’alliés afin de faire pièce aux plans du voisin. Quand l’Inde regarde vers les États-Unis afin d’associer la plus grande démocratie du monde à la plus vieille et constituer un « Indo-Pacifique libre et ouvert », le Pakistan tend les bras à la Chine, pour créer une amitié « plus haute que les montagnes, plus profonde que les océans, plus forte que l’acier et plus douce que le miel ». Dans le Golfe, Islamabad va chercher conseil à Riyad, quand New Delhi se tourne vers Dubaï. En Afghanistan, à l’heure du retrait annoncé des forces militaires américaines, les deux rivaux tentent de façonner l’avenir politique du pays, l’Inde renouvelant son soutien au président Ashraf Ghani, tandis que le Pakistan continue de miser sur les Talibans.
*De l’ordre de 800 millions de dollars par an pour le Pakistan contre 1,5 à 3 milliards pour l’Inde.
Dans la stratégie militaire aussi, de nouvelles applications éminemment désirables pour les peuples des deux pays sont mises au point, qu’il s’agisse d’inventer une doctrine militaire dite du « démarrage à froid » pour envahir son voisin, ou de développer des armes nucléaires tactiques afin d’y répondre. Les populations concernées apprécieront, elles dont les enfants sont les plus émaciés, dont les femmes sont les plus anémiées, parmi lesquelles les retards de croissance sont les plus prévalents, le tout dans des proportions à faire peur à l’Afrique subsaharienne. À l’heure où le sous-continent indien s’impose comme la région du monde au plus fort taux de croissance économique, les dividendes de cette richesse se ressentent plus dans les commandes d’armements* que dans le quotidien des Indiens et des Pakistanais, dont les hôpitaux peuvent encore laisser des nouveau-nés mourir par dizaines faute d’oxygène et fournir aux patients des médicaments contrefaits qui les condamnent à mourir intoxiqués.
*Moins d’1 % du commerce indien se fait avec le Pakistan et vice versa. **Les premiers partenaires commerciaux du Pakistan sont la Chine, les Émirats arabes unis et les États-Unis ; il en est de même pour l’Inde (cf. UN Comtrade, 2017). Les vols internationaux les plus fréquentés depuis les aéroports indiens et pakistanais se dirigent d’abord vers le Golfe (Dubaï, Riyad, Mascate ou Doha) et dans une moindre mesure vers l’Occident et la Chine.
Malgré l’existence théorique d’un accord de libre-échange entre leurs économies, l’Inde et le Pakistan, qui partagent plus de 3 000 kilomètres de frontière, ne commercent quasiment pas*. Résultat, l’Asie du Sud est la région du monde la moins intégrée commercialement. Pourtant, si l’on s’en tient aux lignes aériennes les plus fréquentées ou aux partenaires commerciaux**, les deux frères ennemis regardent dans des directions similaires : vers un Occident fantasmé pour sa modernité libérale, vers une Chine crainte et admirée pour sa puissance internationale et sa réussite économique, vers des pays du Golfe qui sont une seconde patrie pour des millions de travailleurs migrants. Enfin, les deux peuples vibrent avec la même intensité au rythme des batteurs et lanceurs de cricket, dont la balle est désormais dans le camp des dirigeants politiques. À eux d’apprendre la sagesse afin que le sous-continent indien, cimetière des empires, ne devienne pas celui des espérances à jamais déçues.
Par Guillaume Gandelin
A propos de l'auteur
Guillaume Gandelin
Diplômé de l’Institut d’études politiques d’Aix-en-Provence, Guillaume Gandelin est spécialiste de l’Asie du Sud, avec une prédilection pour l’Inde où il a vécu et étudié. Chercheur au Laboratoire d’études prospectives et d’analyses cartographiques (Lépac) depuis 2012, il assure la préparation et le suivi scientifique de l’émission "Le Dessous des Cartes", diffusée chaque semaine sur Arte et participe au développement du projet de géopolitique prospective Les Futurs du Monde. Il est par ailleurs régulièrement sollicité pour intervenir dans le cadre de conférences, tables rondes et séminaires de formation, aussi bien en français qu’en anglais.