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Analyse

Japon : le pacifisme engagé de Miyazaki, du "Vent se lève" aux bases d'Okinawa

Extrait du manga animé "Le Vent se lève" du réalisateur japonais Hayao Miyazaki. (DR)
Extrait du manga animé "Le Vent se lève" du réalisateur japonais Hayao Miyazaki. (DR)
Hayao Miyazaki est l’un des plus grands maîtres du cinéma d’animation japonais. Mais le réalisateur est aussi un étonnant porte-drapeau de la résistance contre la présence militaire américaine à Okinawa. Loin d’être anodin, cet engagement reflète le pacifisme chez l’auteur du Vent se lève et dans les oeuvres du Studio Ghibli qu’il a co-fondé. Pour autant, le rejet de la domination et de la violence ne se limitent pas chez Miyazaki aux bons sentiments. Son pacifisme n’est pas une abstraction angélique, il s’agit plutôt de « tenter de faire au mieux ». Écologie, féminisme et dignité humaine sont au cœur de sa réflexion sur la non-violence.

Okinawa, un engagement antimilitariste

*Lire « Studio Ghibli no Takahatasan ‘Okinawa no koto senbushiji shiteiru’ shinkichi kyôko ‘yurushi nikui’ », 2015, in Ryukyu Shimpo.
Déjà connu pour ses prises de position sur le nucléaire et la protection de la Constitution pacifiste du Japon, Hayao Miyazaki s’est publiquement opposé au déménagement de bases militaires américaines à Okinawa. L’icône du cinéma d’animation n’a pas seulement offert un soutien de principe aux contestataires. En 2015, lors d’une conférence de presse au Tokyo Foreign Correspondant Club, il est annoncé comme le représentant officiel du Henoko Funds, une organisation soutenant l’opposition aux bases à Okinawa. A cette occasion, il exprime aussi son rejet du projet d’amendement de la constitution et des politiques de remilitarisation du Japon menées par le Premier ministre Shinzo Abe. En parallèle, le studio Ghibli annonce le financement et la construction d’un parc naturel dédié aux enfants, sur l’île de Kumejima à Okinawa. Ce projet n’est pas anodin : la question d’Henoko est à la fois militaire et écologique. Isao Takahata, autre réalisateur phare du Studio, disparu récemment, s’était aussi rendu à l’Université d’Okinawa pour mener une conférence sur le déménagement des bases*.
Le studio Ghibli a joué un rôle pour rendre le débat plus visible sur le pacifisme, au japon comme à l’étranger. Au-delà d’une simple prise de position par une personnalité, cet événement est un exemple de la place de la culture populaire dans la société japonaise et de l’influence politique ou idéologique qu’elle exerce sur elle. Alors que reprend la polémique sur les bases américaines, revenons sur l’engagement du réalisateur et sur son esthétique antimilitariste.
En 2003, Le Voyage de Chihiro est le premier dessin animé non américain à recevoir l’Oscar du Meilleur Film d’Animation. Avec 23 millions d’entrées, le film est le plus gros succès au box-office de l’histoire du cinéma japonais. Mais Miyazaki refuse de se rendre à la cérémonie de Los Angeles pour protester contre l’intervention des États-Unis en Irak. Plus tard, en 2008, lorsque sort Ponyo sur la Falaise, le réalisateur n’hésite pas critiquer un essai défendant les actes du Japon pendant la guerre, écrit par un ancien général déchu de la Japan Air Self-Defense Force, Tamogami Toshio. « Nous devons libérer nos enfants du nationalisme », déclare-t-il. A ses yeux, seul importe le travail de mémoire, en particulier la reconnaissance des crimes de guerre.

« Pas question d’amender la Constitution »

Miyazaki décide d’aller plus loin dans son engagement public. En 2013, il publie un essai intitulé Constitutional Amendment is Out of the Question (« Pas quesiton d’amender la Constitution »). Le texte paraît dans Neppu, le magazine publié par le studio Ghibli, qui consacre alors une édition spéciale sur la révision de la Constitution nippone. Neppu aborde régulièrement des thématiques sociales et politiques, principalement la question du nucléaire. Si le réalisateur est alors déjà connu pour ses opinions antimilitaristes et antinationalistes, cette publication officialise la prise de position du studio. Lors d’une conférence en juillet 2013 à l’occasion de la sortie du film Le Vent se lève aux thèmes politiques et historiques controversés, les membres du studio s’opposent publiquement à la modification de l’article 9, qui donne son caractère « pacifiste » à la constitution japonaise.
*Avant de travailler dans l’animation, Hayao Miyazaki a d’abord étudié l’économie et écrit une thèse sur l’industrie japonaise. **En août 2015, à l’occasion des 70 ans de la fin de la guerre, le Premier ministre Shinzo Abe a utilisé le terme « agression » en référence aux actions du Japon, ce qui a divisé les membres de la Japan Conference, une association politique de droite conservatrice très influente, sur son soutien au gouvernement du Parti Libéral Démocrate. Cf. « The Quest to Revise Japan’s Constitution », in The Diplomat. ***Discours du Premier ministre Tomiichi Murayama (Parti Démocrate du Japon) lors du cinquantenaire de la fin de la guerre, le 15 août 1995, resté célèbre pour ses excuses pour les souffrances causées aux peuples asiatiques, notamment aux voisins coréens et chinois. ****Le contenu des livres d’histoires de l’enseignement secondaire reste controversé. Cf. « Why Japan’s textbook controversy is getting worse », in The Diplomat.
Dans son essai, Miyazaki ne se contente pas de donner un avis sur la révision de la constitution et le réarmement. Il parle de sujets aussi variés que l’économie* et la politique du Japon après 1945, abordant sa relation ambiguë avec le patriotisme nippon et les Forces d’Auto-Défense. Mais avant cela, il médite sur son expérience de la Seconde Guerre mondiale. Un sentiment de « guerre stupide », « pathétique », évoque-t-il. Mentionner la guerre de telle ou telle façon au Japon n’est pas anodin, dans un contexte où même la légitimité des excuses publiques du gouvernement est largement débattue**. Miyazaki désapprouve la « fierté pour la guerre » telle qu’elle se manifeste encore dans son pays à travers des polémiques comme celle autour du cimetière Yasukuni. Il n’existe pas d’honneur dans la guerre : les sentiments d’héroïsme cachent, selon lui, les fautes et responsabilités du Japon, de « l’incident de Mandchourie » au massacre de Nankin, sans oublier les « femmes de réconfort » coréennes. Le gouvernement japonais doit s’excuser et donner des compensations, insiste-t-il, dans la continuité de la « déclaration Murayama »***. Pour le réalisateur, il faut souligner l’importance du travail de mémoire et de l’éducation, il faut prendre conscience de la différence entre la réalité de la guerre et ce que les Japonais en pensent ou ce qu’ils en ont appris. Une allusion directe à la controverse sur les manuels scolaires et l’objectivité des cours d’histoire****.
Avouant sa haine des gouvernements militaristes, l’auteur du Voyage de Chihiro distingue l’amour du territoire ancestral de l’amour du drapeau. Il se dit impressionné par les Forces d’Auto-Défense lorsqu’elles viennent au secours des victimes de catastrophes naturels, et par leur absence de recours à la violence. Réaliste, il ne plaide pas pour une démilitarisation complète, montrant en exemple la Suisse et la Suède. Il faut seulement tendre au maximum vers la non-militarisation. Malgré le contexte actuel en Asie orientale, contrebalancer l’expansionnisme de certains pays ne doit pas être une raison systématique d’entrer en guerre. « Les contradictions de la Chine sont les contradictions du monde entier, souligne Miyazaki. Donc on ne peut pas résoudre le problème en transformant les Forces d’Auto-Défense en armée nationale. » Thème récurrent de l’essai, le pacifisme reste difficile à défendre dans un contexte international belliqueux, mais il demeure nécessaire de contrer le militarisme et le nationalisme, qui menacent la société.
Il faut s’imaginer que chaque intervention du réalisateur est extrêmement commentée et attendue. Aussi une telle publication se distingue-t-elle par sa rareté et sa singularité. Elle introduit les vues socio-politiques du studio Ghibli. Ce qui servira de prélude à son soutien en 2015 aux contestations antimilitaristes à Okinawa.

Manga et contestation

*Lire Helen McCarthy, Osamu Tezuka – le Dieu du Manga, Eyrolles, 2010.
La culture du manga animé porte en elle une certaine tradition contestataire. Moins direct que la presse d’opposition, le médium de la bande dessinée donne plus de liberté. Il a permis au manga d’être partie intégrante des contestations politiques, en particulier dans les années 1970. On peut citer des artistes comme Satoshi Kon ou Osamu Tezuka, considéré comme le mangaka le plus important du Japon. Il est lui aussi connu pour ses thèmes critiques, notamment politiques, pacifistes, parfois féministes*. Le développement d’une littérature autour du manga, puis du dessin animé, a permis aux recherches sur ces sujets contestataires de se développer et d’être légitimées.
Cependant, à partir des années 1980, cette culture populaire a été récupérée par les entreprises et le pouvoir politique. Le gouvernement japonais s’est mis à utiliser régulièrement ses codes dans sa communication publique, imité bien vite par les collectivités locales. Composante majeure du soft power nippon, le terme de « Cool Japan » a fait florès. Pour attirer les jeunes femmes et atténuer l’image violente de l’armée, les Forces d’Auto-Défense elles-mêmes se sont approprié l’esthétique kawaii, communiquant sur des hélicoptères marqués à l’effigie de personnages « mignons ». Aujourd’hui, la culture visuelle au Japon est inondée de références au manga animé, qui depuis fort longtemps ne se réduit plus à un simple divertissement.

Engagement pacifiste et non-violence dans l’œuvre de Miyazaki

La question de la violence est récurrente dans l’œuvre de Miyzaki. A première vue, sa posture antimilitariste est ambiguë : tout en montrant des scènes de guerre comme des « boucheries sanglantes », il témoigne d’une fascination pour l’esthétique militaire. Mais cette ambiguïté est au cœur de son œuvre : Miyazaki préfère, semble-t-il, mettre en lumière les ambivalences des hommes, et les siennes en particulier. Dernier film de sa carrière, Le vent se lève est la biographie romancée de Jiro Horikoshi, l’inventeur du chasseur-bombardier japonais Mistubishi A5M, baptisé le « Zéro » – l’aviation est sûrement le motif le plus récurrent dans l’œuvre du réalisateur. Si le film n’a pas manqué d’être critiqué, Miyazaki a cependant l’honnêteté de reconnaître ses propres incohérences. Il souligne l’ambiguïté : d’un côté, le rêve de construire de « beaux » avions et de l’autre, leur utilisation militaire par le Japon impérial, de l’attaque de Pearl Harbor au bombardement des villes chinoises. A l’image du jeune ingénieur idéaliste, qui dans le film participe indirectement au conflit, la responsabilité des populations en temps de guerre et dans des régimes fascistes est mise en cause.
A voir, bande annonce du film « le Vent se lève » de Hayao Miyazaki :
Dans les oeuvres du Studio Ghibli, les idées les plus symboliques sont d’abord le dénouement, et non pas la victoire. Non pas le cessez-le-feu mais le rejet de la violence et des logiques de domination. Jamais manichéenne, la conception du conflit et de la non-violence n’est pas non plus utopique. Mise en valeur, la difficulté à vivre de façon pacifiste se mêle à la nécessité de toujours réfléchir et participer à la paix. Ces questions se mélangent aussi souvent dans les différents films du studio aux thèmes féministes et écologistes. Autant d’enjeux qui se retrouvent dans les réflexions sur la possibilité d’une paix « structurelle », opposée à une paix « négative », qui serait juste l’absence de guerre.
Isao Takahata, réalisateur et co-fondateur du Studio Ghibli, avait déclaré au sujet du Tombeau des Lucioles (1988) ne pas avoir voulu faire un « film anti-guerre ». Pourtant, ce manga animé est largement considéré comme un plaidoyer pacifiste. De même, Miyazaki ne prétend pas réaliser des films à visée politique ou idéologique. Il est pourtant considéré comme un réalisateur antimilitariste. La forme-même du média est ici en jeu : le cinéma d’animation du studio Ghibli se caractérise par des œuvres de fictions, dont certaines rentrent dans la catégorie des films pour enfants. Mais toutes ont ce point commun : elles montrent plus qu’elles n’expliquent. Les thèmes pacifistes se retrouvent davantage dans la forme de l’histoire et de l’animation que dans des messages politiques explicites.
Pourtant, les idées sont claires. Dans les films de Miyazaki, le conflit ne se dénoue pas lorsqu’un des belligérants gagne, mais lorsque le conflit est désamorcé. « L’honneur » apparaît plus dans la cessation du combat que dans la victoire. Les antagonistes ne sont pas montrés comme des « méchants », qu’il serait légitime de défaire. La morale est plus floue, mais moins manichéenne. Ainsi, dans Nausicaä, la princesse, guerrière mais pacifiste, sauve des vies dans les deux camps ennemis, et fait cesser le combat en cherchant la source de la violence. Ainsi parvient-elle à rompre le cercle vicieux qui pousse deux royaumes à s’entretuer, dussent-ils s’autodétruire dans le seul but d’éliminer l’autre.
De même, dans Le Château dans le Ciel, les héros luttent surtout contre les bellicistes. Le véritable ennemi est l’usage de la violence. Dans Princesse Mononoké, Ashitaka, le personnage principal, ne cherche pas à participer mais à s’interposer dans le conflit entre l’humanité et la nature. Comme une métaphore, la maladie vient d’ailleurs frapper Ashitaka et les kamis, divinités de la religion shinto, après qu’ils ont cédé à la violence.
La guerre est aussi en toile de fond dans Le Château Ambulant. Le personnage principal s’interroge à la vue de navires de combat : « Est-ce un ennemi ou l’un des nôtres ? – Quelle importance ! Stupides meurtriers. » La violence est-elle légitime ? C’est la question récurrente. Même en temps de guerre, il est difficile de justifier les morts, même des ennemis. Dans le film, le personnage principal rumine « cette guerre stupide ». Il fuit le gouvernement pour ne pas combattre, à l’image de Marco, le cochon humanoïde de Porco Rosso, ancien pilote italien de la Première Guerre mondiale qui a quitté l’armée et se refuse à tuer, même au combat.
A l’instar de Nausicaä, Princesse Mononoké et Le Château Ambulant, la victoire finale du Château dans le Ciel ne s’obtient pas par la conquête d’un des belligérants mais par le cessez-le-feu. Bien que la guerre soit inévitable et la démilitarisation impossible, il faut continuer à chercher des solutions pacifistes, même en cas de conflit. Voilà justement ce que prône Miyazaki dans son essai de 2013 : « l’idéalisme rationnel ».
Par Maïlys Pene-Lassus
A propos de l'auteur
Maïlys Pène-Lassus
Spécialiste du Japon, Maïlys Pène-Lassus est chargée d'études à l'Institut de Recherche Stratégique de l'Ecole Militaire (IRSEM). Diplômée en Master de recherche "Asie Orientale Contemporaine" à l'ENS de Lyon et en relations internationales à Sciences Po Lyon, elle travaille sur les questions insulaires et les thématiques maritimes, mais aussi sur la culture populaire et visuelle japonaise et ses enjeux socio-politiques ("cultural studies", études de genre, anti-militarisme).