Politique
Expert - Géopolitique de l'Asie centrale

Afghanistan : pourquoi la paix est désormais possible

Des Taliban afghans avec des habitants de Jalalabad lors d'un cessez-le-feu au 2ème jour du Ramadan le 16 juin 2018. (Source : Vox)
Des Taliban afghans avec des habitants de Jalalabad lors d'un cessez-le-feu au 2ème jour du Ramadan le 16 juin 2018. (Source : Vox)
Les Américains commencent à se rendre à l’évidence. La voie d’abord militaire pour régler la crise en Afghanistan, choisie par le président Trump le 21 août 2017, est un piteux échec. Ils semblent comprendre, comme l’administration Obama avant lui, que l’Afghanistan ne pourra être pacifiée que par un compromis politique. Compromis auquel Kaboul comme Washington ont dû commencer à se plier, pour lancer un début de processus de paix crédible. En effet, après avoir clamé que seul le dialogue était possible entre le gouvernement légal afghan et les rebelles, les Américains ont accepté une demande des Taliban, à savoir un dialogue direct, entre eux et la rébellion. Diplomates américains et représentants des Taliban se sont rencontrés au Qatar depuis le mois de juillet dernier, et en particulier le 26 janvier. Si les obstacles nationaux et géopolitiques demeurent, la paix n’est plus une chimère.
Ce n’est pas ce que dit officiellement la diplomatie afghane. Pourtant, c’est bien un fait accompli qui a été imposé à Kaboul. Mais contrairement à 2015, année pendant laquelle le pouvoir légal afghan a pu faire capoter un dialogue direct entre Américains et Taliban, cette fois, le gouvernement d’Ashraf Ghani et Abdullah Abdullah est obligé d’accepter les faits. Parce qu’à Kaboul aussi, on rêve de faire du processus de paix une réalité, de tourner enfin la page d’une guerre civile de près de quarante ans, d’une façon ou d’une autre.
Dans cet effort collectif pour la paix, l’action de Zalmay Khalilzad se distingue. Suite à la demande des Taliban mais aussi de Kaboul, l’envoyé spécial des États-Unis pour l’Afghanistan a obtenu le 24 octobre dernier du Pakistan la libération du mollah Baradar, l’ancien bras droit du mollah Omar. Certains évoquent aussi une implication directe du gouvernement du Qatar dans cette libération. Pourquoi un tel intérêt pour un combattant emprisonné maintenant depuis février 2010 ?

Qui est le mollah Baradar ?

Pour comprendre l’importance de cette libération, il faut savoir qui est le mollah Baradar. Il a été, de tout temps, un pilier du mouvement des Taliban, particulièrement actif sur les questions militaires. On sait qu’il était très proche du mollah Omar : il a épousé sa sœur, symbole d’une forte amitié entre les deux hommes. Amitié ancienne, qui date de l’époque où ils ont combattu dans le même groupe de moudjahidines contre les Soviétiques dans les années 1980. Par la suite, il est devenu le numéro 2 du ministère de la Défense de « l’Émirat » des Taliban. La relation amicale entre Baradar et Omar ne s »est jamais démentie : contrairement à l »image sévère qu »on se fait d’eux, ils étaient connus pour se lancer des traits d »humour et des défis sportifs.
Baradar a été présenté un peu vite, lors de son arrestation, comme un modéré. Un qualificatif typique de l’analyse occidentale sur les principaux acteurs politiques afghans, très souvent manichéenne, mais éloignée de la réalité. Comme beaucoup d’autres à l’intérieur des Taliban, face à l’évolution sur le champ de bataille notamment, il a su prendre en compte le rapport de forces tel qu’il est. Il a donc été associé, avec d’autres membres importants du mouvement, à l’une des plus importantes tentatives de paix définitive entre Taliban et nouveau régime afghan soutenu par les Américains, fin 2001. En effet, avec des personnages aussi importants qu’Abdul Razaq (ministre de l’Intérieur des Taliban) ou mollah Obaidullah (ministre de la Défense), il a fait une proposition à Hamid Karzai : l’amnistie pour les Taliban contre une promesse de ne plus s’engager en politique, et la reconnaissance de la légitimité du pouvoir du nouveau président. Mais c’était l’époque du triomphalisme militaire américain : l’appel n’a donc pas été entendu.
Le contact avec la famille Karzai n’a pas été totalement rompu, bien au contraire. Karzai et Baradar appartiennent à la même tribu pachtoune des Popalzai, certainement un facteur dans la capacité de garder un contact informel. Par contre, est-ce que ce contact a été maintenu et développé dans la recherche de la paix ? Il semblerait que mollah Baradar ait rencontré au moins un frère d’Hamid Karzai. L’hypothèse de pourparlers secrets a été le plus souvent mise en avant dans les médias occidentaux. Or rien n’est moins sûr : en Afghanistan, certains analystes ont mis en parallèle le fait qu’Ahmed Wali Karzai a été accusé d’être associé au trafic de drogues, et que le mollah Baradar était lui-même impliqué dans ce business lucratif. Donc le dialogue qui aurait eu lieu entre eux relevait plus d’une négociation visant à empêcher que le trafic de drogues soit gêné par la guerre, plutôt qu’un processus de paix sérieux.
Quoi qu’il en soit, les pourparlers ont été rompus avec l’arrestation du mollah Baradar le 8 février 2010, au petit matin, dans une madrasa (école religieuse) près de Karachi.

La capture du mollah Baradar

L’arrestation est devenue un sujet d’intérêt pour les médias non pas à cause de discussions de paix réelles ou supposées, mais parce qu’après 2001, le mollah Baradar est devenu, de fait, le leader des Taliban. Mollah Omar vivant caché, c’est lui qui aura été le visage du leadership pour les commandants rebelles. C’était lui qui expédiait les affaires courantes, organisait la rébellion militairement. Surtout, il était en charge de l’argent de la rébellion, des centaines de millions de dollars venant du trafic de drogue ou d’autres actions de type mafieuses (enlèvement ou racket de commerçants). Son impulsion aurait été déterminante pour faire en sorte que les Taliban soient non seulement une force armée efficace, mais aussi un mouvement capable de « gagner les cœurs et les esprits » des Afghans eux-mêmes. C’est lui qui a imposé à tous les rebelles sous l’autorité du mollah Omar un « code de conduite » censé éviter les dommages collatéraux dans la population civile. En bref, le jour de son arrestation, les rebelles afghans ont perdu un grand leader, en partie responsable de leurs succès jusqu’à aujourd’hui. A l’intérieur de la rébellion, la vieille garde a perdu un de ses meilleurs porte-paroles, face à une nouvelle génération de Taliban, montée en grade après 2001, jugée plus extrémiste, et plus proche des djihadistes d’Al Qaïda (et aujourd’hui, de Daech).
Mais il ne faudrait pas faire la même erreur que l’armée américaine. Cette dernière a toujours vu les rebelles comme dépendants de leurs hiérarchies. En fait, les Taliban, comme d’autres rébellions politiques et nationalistes dans le monde, dépendent beaucoup de forces locales. Les commandants des forces régionales ont continué leur lutte, leurs motivations et leurs capacités financières n’ayant pas disparu avec la capture d’un homme. Au plus, l’annonce de l’arrestation du mollah Baradar a pu entraîner une baisse de moral chez certains combattants. Mais visiblement pas assez pour durablement affaiblir la rébellion.
On peut s’amuser, aujourd’hui, des nombreuses réactions de « spécialistes », universitaires ou journalistes, qui ont tenté de faire sens de l’arrestation. Elles nous prouvent les ravages de l’information en continu, et l’oubli, par bien des analystes, du nécessaire emploi du conditionnel quand on parle de sujets sécuritaires récents et difficilement vérifiables, même quand on est sur place. Maints articles nous ont expliqué ce que cette arrestation voulait dire à propos des relations américano-pakistanaises, de la stratégie pakistanaise, du rapport des services pakistanais avec les Taliban. Mais en réalité, l’arrestation du mollah Baradar était probablement le fait du hasard, lors d’une action menée par la branche anti-terroriste de l’ISI.
L’idée la plus souvent mise en avant était que le Pakistan avait capturé le mollah Baradar pour empêcher un processus de paix lancé sans influence pakistanaise. Cette idée a pu sembler raisonnable sur le moment. Et elle ne peut pas, bien entendu, être totalement mise de côté. Le caractère accidentel possible de l’arrestation affaiblit une telle analyse, bien sûr. Mais au-delà, cet argument est moins solide qu’il n’y paraît. D’abord, les arrestations qui ont eu lieu dans la madrasa dans laquelle s’est trouvé pris le mollah Baradar sont le résultat… d’informations américaines, et non pakistanaises. Surtout, il y a contradiction : ou bien le Pakistan a une grande influence sur les Taliban, et dans ce cas-là, exclure le pays du processus de paix ne pourrait avoir lieu, de toute façon ; ou bien l’influence pakistanaise sur les Taliban a été exagérée à Kaboul et en Occident, et dans ce cas, une arrestation ne pourrait pas, à elle seule, changer la donne. Les capacités pakistanaises semble ici surévaluées par l’Occident dès qu’on évoque le dossier afghan.
Cette arrestation doit être vue pour ce qu’elle est : une prise inattendue au cœur de la guerre en Afghanistan, avec un impact symboliquement fort mais limité sur la rébellion contre Kaboul.

La libération de mollah Baradar : un impact positif réel…

La capture du mollah Baradar n’a pas fait dérailler la montée en puissance des Taliban. Par contre, sa libération pourrait aider, de façon non négligeable, le processus de paix. De sa capture est né l’espoir qu’une libération amène un certain nombre de commandants rebelles à accepter le principe d’un dialogue. Pour tous les acteurs engagés dans le conflit, il est considéré comme un leader du camp des « pragmatiques », des partisans d’une paix de compromis, au sein des Taliban.
De fait, il semblerait que la mise en liberté du mollah Baradar soit le signal d’un désir, de la part des pays impliqués, de soutenir les pragmatiques au sein de la rébellion. En effet, quelques jours après la libération de l’ancien bras droit du mollah Omar, cinq Taliban, anciens prisonniers à Guantanamo et jusqu’alors en résidence surveillée au Qatar, ont été associés à la délégation politique des Taliban en charge du dialogue avec les Américains. Ces cinq personnes sont connues pour être proches d’Haibatullah Akhundzada. Le chef de la rébellion est un partisan du dialogue, mais il doit composer avec un leadership plus belliciste, représenté par Sarajuddin Haqqani, leader actuel du terrible et efficace réseau Haqqani.
Si les cinq personnages libérés se retrouvent ainsi avec une influence non négligeable sur le début des négociations, il n’y a guère que le mollah Baradar qui, par son aura, sera vraiment capable de tenir tête à un personnage comme Haqqani. C’est donc sans surprise qu’il a récemment été nommé à la tête des « bureaux » des Taliban au Qatar (une ambassade de fait), en charge des négociations avec les Américains. Une telle nomination confirme son retour à une position d’autorité, et pas seulement en tant que symbole, pour tous les rebelles afghans. Et pour les Américains, c’est l’assurance que cette fois, le dialogue avec les Taliban est bien pris au sérieux par leurs interlocuteurs. Dans les deux camps, par cette nomination, la paix devient soudainement possible. D’autant plus que le mollah Baradar a repris une importance suffisante au sein du leadership des Taliban pour que les négociations avec les Américains soient plus fluides : il a un pouvoir de décision autrement plus fort que ses prédécesseurs. L’idée d’un processus de paix réellement lancé dans les prochains mois n’est plus un rêve, mais une possibilité.
Point également important : il semblerait que la libération du mollah Baradar confirme un alignement des stratégies des différents acteurs-clés dans le conflit afghan. En effet, alors que le dossier Baradar a été, sur plusieurs années, un problème dans les relations afghano-pakistanaises, c’est la première fois que Washington s’implique sur ce sujet. Si Islamabad a pu accepter de relâcher certains Taliban à la demande de Kaboul et de Washington par le passé, les Pakistanais avaient été jusque-là réticents à en faire de même avec le mollah Baradar. Il y a même eu une vraie fausse libération il y a quelques années… Pourtant, la véritable libération a été obtenue très rapidement, semble-t-il, par Zalmay Khalilzad. En fait, tout le monde souhaite la même chose du mollah Baradar : qu’il aide le dialogue politique en Afghanistan. Alors que le président Ashraf Ghani avait suscité un certain espoir lors de son arrivée au pouvoir, les incertitudes des prochaines élections présidentielles afghanes (normalement en 2019) et une situation sécuritaire difficile durant tout son mandat le poussent à agir. Les Américains ont largement eu le temps de voir que le choix de la politique militariste de Trump était un cuisant échec, et sont revenus à un désir de tourner la page du conflit afghan. Même si cela signifie céder à des demandes des Taliban, notamment la libération de quelqu’un comme le mollah Baradar.
Du côté du Pakistan en particulier, cette remise en liberté montre un désir de soutien au processus de paix inter-afghan. En réalité, depuis la fin de la période Musharraf, Islamabad a un désir clair d’apparaître en Afghanistan comme partie de la solution et non du problème. L’élection d’Imran Khan a pu confirmer ce désir d’aider à stabiliser le voisin afghan, stabilisation nécessaire aussi pour apaiser les grandes puissances américaine – le dossier afghan peut adoucir les relations Washington-Islamabad – et chinoise – l’instabilité afghane inquiète Pékin pour les nouvelles Routes de la Soie, dont le Corridor Économique Chine-Pakistan. Après la libération du mollah Baradar, Islamabad a continué à prouver, concrètement, son intérêt pour le processus de paix. Ainsi, ce sont les Pakistanais qui auraient fait pression sur le réseau Haqqani pour qu’il participe directement aux discussions avec les Américains. Enfin, il semblerait qu’Islamabad fasse pression directement sur les Taliban pour qu’ils acceptent un dialogue direct avec Kaboul. Dans ses anciens geôliers, le mollah Baradar pourrait donc trouver des alliés indispensables pour mener à bien les pourparlers de paix. Cependant, s’il ne va pas forcément, à lui seul, amener la paix à l’Afghanistan, le fait même que les principales forces en présence aient soutenu sa libération, et qu’ils soient tous prêts à soutenir sincèrement un processus de paix, lui donne la possibilité d’avoir un impact positif non négligeable sur l’avenir proche de son pays.

… mais insuffisant pour apporter la paix à l’Afghanistan

Certes, la libération du mollah Baradar pourrait aider le processus de paix. Mais il serait bon de ne pas surestimer son importance. Déjà pendant la présidence d’Hamid Karzai, certains en Afghanistan n’hésitaient pas à affirmer qu’avec Baradar impliqué dans un projet de réconciliation nationale, 80% du problème posé par les Taliban au pouvoir central serait résolu. Ici aussi, il convient d’être prudent : ce type d’affirmation à Kaboul est surtout associé à la critique du Pakistan, explication pour le moins simpliste. Le fait est qu’il n’y a pas d’accord entre Pakistan et Afghanistan pour l’échange de prisonniers, et qu’il y a entre les deux pays une vieille méfiance fondée sur la géopolitique : la question de la ligne Durand, frontière entre les deux pays, non reconnue par les nationalistes afghans, principalement pachtounes.
Kaboul a également refusé par le passé de remettre à Islamabad des prisonniers importants dans la lutte pakistanaise contre le terrorisme – par exemple, Latifullah Mehsud et Haji Faqir Muhammad, des chefs du TTP, le groupe taliban anti-pakistanais. Les tensions entre les deux pays autour du mollah Baradar nous rappellent surtout une réalité qu’il sera difficile de mettre de côté dans les mois à venir : la pacification de l’Afghanistan passera forcément par un apaisement des relations entre Afghans et Pakistanais en particulier, et en Asie du Sud en général. La libération du mollah Baradar aura un impact forcément secondaire si le dialogue entre les deux pays est impossible sans la pression permanente des États-Unis.
On l’a vu, le Pakistan agit actuellement pour soutenir le processus de paix inter-afghan. Et le président Ghani a récemment reconnu l’impact positif d’Islamabad dans ledit processus. Mais la « guerre froide » entre Indiens et Pakistanais en Afghanistan semble destinée à continuer, signifiant une entente entre Kaboul et New Delhi contre Islamabad, un cauchemar géopolitique pour les Pakistanais. D’autres évoquent aujourd’hui une opposition géopolitique entre deux blocs. D’une part, les États-Unis et le Pakistan font pression sur les Taliban pour qu’ils acceptent le dialogue. De l’autre, Qatar et Iran soutiendraient plus fermement les rebelles afghans, se refusant à faire pression sur eux. Une information difficilement vérifiable, mais qui rappelle que les jeux géopolitiques pèsent toujours sur l’avenir de l’Afghanistan dans son environnement régional, au-delà de la seule Asie du Sud.
Tout cela amène, globalement, à douter d’un apaisement des tensions géopolitiques régionales dans un avenir proche. Or sans entente régionale, une paix entre Afghans semble bien improbable. La pacification en Afghanistan aurait besoin d’une « neutralité perpétuelle » inspirée de celle de la Suisse. Sans doute le seul moyen de l’arracher à un jeu géopolitique sud-asiatique dominé par la rivalité indo-pakistanaise, et à un jeu géopolitique international dominé par les tensions entre États-Unis et pays s’opposant à l’influence occidentale.
L’autre problème, non négligeable, c’est le risque d’un manque de stratégie du côté de Kaboul. Sous Hamid Karzai, l’idée d’un processus de paix était simple : il s’agissait de retourner un certain nombre de commandants et leaders des Taliban, guère plus. Il ne s’agissait donc que de réussir par la ruse ce qui n’est pas possible par les armes : l’emporter sur le champ de bataille. Aujourd’hui encore, le gouvernement légal n’opère pas ce travail de remise en question, qui l’amènerait à prendre en compte les raisons du ralliement d’un certain nombre d’Afghans à la rébellion. Le dialogue avec les leaders des Taliban n’aura qu’un impact limité sans prise en compte de la mauvaise gouvernance de Kaboul, surtout de l’impact de la corruption.
Avoir une stratégie à Kaboul sera d’autant plus difficile avec les élections présidentielles qui doivent avoir lieu en juillet prochain. Les élections précédentes ont été des périodes de divisions et de tensions entre forces politiques et ethniques en Afghanistan. Tensions nourries par des manipulations électorales claires, qui ont sans doute amener à empêcher à deux reprises le Dr. Abdullah Abdullah, « représentant » des Tadjiks, de devenir président. En 2014, l’auteur de ces lignes a pu constater, sur le terrain, à quel point l’influence des Américains a été essentielle pour éviter que les manipulations électorales ne débouchent sur une guerre civile entre forces pro-Ghani et pro-Abdullah. Si de nouveau, les forces s’opposant aux Taliban se divisent, et vont jusqu’à s’affronter, l’idée d’un dialogue inter-afghan pourrait mourir dans l’œuf.
Bien sûr, il n’y a pas que des divisions dans le camp soutenant le gouvernement légal afghan. Pour l’instant, les partisans d’un processus de paix au sein du leadership des Taliban ont l’avantage. Mais l’équilibre entre pragmatiques et radicaux est fragile : le mollah Baradar est un atout pour les premiers au sein des Taliban, mais les seconds ne vont pas forcément être si faciles à convaincre des bienfaits de la paix.
Plus important encore, un processus de paix sérieux devrait permettre une remise en cause du modèle d’État défendu depuis 2001. Son caractère centralisateur a historiquement été désastreux pour les relations inter-ethniques dans le pays, sans jamais faire de l’Afghanistan un État fort. Pour éviter les tensions entre ethnies, qui auraient pu dégénérer entre Tadjiks et Pachtounes lors des élections présidentielles de 2014, il n’y a guère qu’un projet de réelle décentralisation qui pourrait compléter un dialogue avec les Taliban. Plutôt qu’un modèle jacobin, un fonctionnement fédéral à la suisse serait peut-être le plus adéquat.
Bien entendu, la paix est possible en Afghanistan. Le fait que les Taliban se soient engagés à refuser qu’Al Qaïda ou Daech puisse utiliser leur pays comme base, et que les Américains aient assuré de leur retrait à l’avenir, prouve que le dialogue peut porter ses fruits. Mais ces derniers paragraphes visent à rappeler une réalité capitale pour l’avenir de l’Afghanistan : après envrion quarante ans de guerre civile, si un dialogue peut être amorcé, une vraie paix, durable, demandera du temps. Et passera par un important travail politique et diplomatique. Après avoir été un échiquier de luttes géopolitiques entre puissances régionales ou internationales, on peut espérer que la communauté internationale acceptera de soutenir ensemble, dans une réelle unanimité, un processus de paix et de reconstruction sans doute plus long qu’on ne le pense. Le dialogue entre Taliban et Américains reprendra, normalement, le 25 février, avec un mollah Baradar important pour le processus de paix, mais incapable à lui seul d’en assurer le succès. On ne peut qu’espérer voir les deux camps utiliser les prochaines semaines pour préparer de nouveaux compromis assez conséquents pour permettre au dialogue d’avancer.
A propos de l'auteur
Didier Chaudet
Didier Chaudet est un consultant indépendant, spécialisé sur les questions géopolitiques et sécuritaires en Asie du Sud-Ouest (Iran, Pakistan, Afghanistan) et en Asie Centrale post-soviétique. Il est également le Directeur de la publication du CAPE, chercheur non résident à l’IPRI, l’un des principaux think tanks pakistanais, et attaché scientifique de l’IFEAC (Institut français d’études sur l’Asie centrale). Il intervient régulièrement dans les médias français (France Culture, Huffington Post, entre autres) et tient un blog "Géopolitique sur la Route de la Soie" pour le journal Réforme. D’octobre 2013 à début 2015, il a vécu en Iran, en Afghanistan, et au Pakistan, où il a été chercheur invité par plusieurs think tanks locaux. Auparavant, il a été chercheur à l’ISAS (Institute for South Asian Studies – National University of Singapore) en charge de l’analyse sur le Pakistan et l’Afghanistan, enseignant à Sciences Po (Collègue universitaire), chercheur à l’IFRI (en charge de l’Asie Centrale). Pour Asialyst, il suit principalement les évolutions sécuritaires et géopolitiques de l’Asie Centrale, de l’Afghanistan, et du Pakistan.