Culture
Livres d'Asie du Nord-Est

Faut-il encore lire les "Mémoires d’une geisha" d’Arthur Golden ?

L'actrice chinoise Zhang Ziyi dans le film "Mémoires d'une Geisha" de Rob Marshall, adapté du best-seller d'Arthur Golden. (Source : Endslate)
L'actrice chinoise Zhang Ziyi dans le film "Mémoires d'une Geisha" de Rob Marshall, adapté du best-seller d'Arthur Golden. (Source : Endslate)
Dix-sept ans avant le best-seller mondialement connu d’Arthur Golden sortait un autre livre du même titre, écrit par Inoue Yuki. De vraies mémoires, cette fois, écrites par une femme japonaise et non un homme américain. Plus fiables historiquement, les Mémoires d’une geisha d’Inoue évitent le double écueil de l’orientalisme et de l’érotisme bon marché, sur lequel Golden se fracasse allègrement.
Mémoires d’une geisha : les deux ouvrages, sortis respectivement en 1980 et en 1997, ont le même titre, un propos similaire et une construction identique. Tous deux commencent par le récit de la rencontre (réelle ou fantasmée) entre l’auteur et la geisha âgée, désormais au crépuscule de sa gloire. Ils racontent ensuite la vie de cette geisha, de sa petite enfance à ses vieux jours – prétexte, en réalité, à la peinture des quartiers de plaisirs japonais sous l’ère Meiji.

Des « Mémoires » fictives

Il semble absurde de comparer des mémoires véritables – celles de Kinu Yamaguchi dans l’ouvrage d’Inoue Yuki – à la fiction d’Arthur Golden. C’est pourtant cette dernière qui l’a emporté dans la mémoire collective – d’autant plus qu’elle a été adaptée au cinéma en 2005 par Rob Marshall. Mentionnez les Mémoires d’une geisha à n’importe quel lecteur, le nom d’Arthur Golden lui viendra spontanément aux lèvres. Celui d’Inoue Yuki reste enfoui, lui, sous la poussière des librairies d’occasion.
Plus problématique, Golden met tout en oeuvre pour dissimuler le caractère fictionnel de son ouvrage jusqu’au dernier moment – en fait, jusqu’aux remerciements, qui sont rarement lus. Il ajoute même un préambule signé d’un certain Jacob Haarhuis, « professeur d’histoire du Japon », qui aurait recueilli le témoignage de sa « chère amie » Nitta Sayuri, geisha pur jus expatriée à New York. « Il pourrait bien ne pas exister de meilleur témoignage que le sien sur la vie de geisha, écrit fort modestement ledit Jacob Haarhuis. Et pour une fois, du moins sur un sujet d’une telle originalité, personne n’aura aussi bien connu le personnage principal que l’auteure elle-même. » Rappelons que Nitta Sayuri n’existe pas, pas plus que Jacob Haarhuis. Mais s’il ne lit pas les remerciements, ou s’il ne se fend pas d’une petite recherche sur Internet, le lecteur croira à une histoire vraie, et surtout à une description authentique du métier de geisha.

Orientalisme et sexisme

Dans son roman, Golden s’efforce toujours de rendre la couleur locale : les descriptions de l’okiya, des kimonos, des arts traditionnels et des maisons de thé sont crédibles et séduisantes. Avouons-le, les Mémoires de Golden sont plus agréables à lire que celles d’Inoue. C’est tout le problème des histoires vraies : le récit est moins cohérent, les personnages moins attachants que dans les romans. L’exotisme bon marché de Golden, renforcé par des détails réels, fait facilement mouche à nos yeux d’Occidentaux. Car c’est pour eux que le livre est écrit, ne nous y trompons pas. Les Mémoires d’Inoue Yuki ont été rédigées en japonais, avant d’être traduites en français par Karine Chesneau. S’adressant à un public japonais aussi bien qu’occidental, elles visent à instruire plus qu’à divertir. Celles de Golden, en revanche, ont été écrites par un Américain dans sa langue natale, et dans une démarche clairement orientalisante. Flattant la fascination du lecteur occidental, il « glamourise » le métier de geisha dont il gomme les réalités les plus sordides – l’esclavage, la prostitution. « Une vraie geisha n’entachera pas sa réputation, lance-t-il crânement, en passant un arrangement avec un homme pour la nuit. »
Sayuri n’a donc qu’une poignée de partenaires au cours de sa vie : le vieux docteur qui remporte son mizu-age (la vente aux enchères de sa virginité), son danna (protecteur) qui l’entretient, deux amants de jeunesse et son cher « Président », un homme d’affaires rencontré à 12 ans et dont elle est restée folle amoureuse. « Si j’imaginais [en dansant] que le Président me regardait, mes mouvements prenaient une telle intensité expressive, qu’il m’arrivait de tous les lui dédier. […] Et quand je refermais mon éventail, un peu plus tard, dans ma danse, je lui disais : rien ne m’importe autant que de vous plaire. » Jeune femme pure et passionnée, éprise toute sa vie d’un seul homme – de 33 ans son aîné -, elle est soumise, totalement inculte quoique rompue à tous les arts traditionnels japonais et, cela va sans dire, d’une beauté parfaite. Détail significatif, elle a les yeux… bleus. Qui peut encore croire qu’il s’agisse d’un personnage historique, et non d’un fantasme d’Occidental ?
« Ce que j’espérais depuis si longtemps se réalisait enfin ! J’en avais l’estomac noué, les mains moites. J’allais pénétrer dans un salon plein d’hommes, vêtue d’un beau kimono ! » Le rêve de toute jeune fille, en effet.

Les dessous d’une industrie

Kinu Yamaguchi, elle, n’est pas parfaite. Et pour cause : elle existe vraiment. Victime d’une sinusite chronique, elle est opérée par un chirurgien catastrophique qui lui perfore les cloisons nasales. Pendant des mois, l’un de ses yeux est paralysé, et sa cote auprès des clients baisse en conséquence. Rappelons que la geisha n’a pour elle que son physique et son talent. Faute de l’un, elle s’emploie à cultiver l’autre, et devient une musicienne accomplie. Sa beauté revenue, elle est l’une des geishas les plus populaires de l’okiya. Mais l’auteure ne tait pas les dessous sordides de cette industrie – car c’en est une, ce qu’Arthur Golden semble avoir perdu de vue. Sa Sayuri est très populaire, très appréciée et donc très riche, comme si cela allait de soi. Kinu, elle, apprend rapidement « les astuces du métier. Par exemple : elle participait à un banquet pendant à peine trente minutes puis s’éclipsait, avant la fin de l’heure en étant payée normalement, sous prétexte de se rendre comme promis dans un autre établissement où l’attendaient des clients. Pur mensonge en réalité, car avant de se présenter au prochain zashiki [salon de thé, NDLR] prévu, elle avait le temps d’en trouver encore un ou deux. C’est ainsi que les geishas augmentaient leurs honoraires et Kinu comprit comment ses aînées s’y prenaient pour faire des affaires. »
Cette industrie du divertissement est aussi une industrie du sexe, les deux allant de pair dans le métier. Le mot « geisha » signifie littéralement « personne qui pratique les arts », censée charmer les hommes par ses talents, sa beauté et sa conversation. Mais n’oublions pas que son entrée dans le monde professionnel s’opère à l’occasion de son mizu-age, sa première expérience sexuelle, souvent traumatisante. « Mais il est fou ? C’est ça, le mizu-age ? raconte Kinu Yamaguchi. Bouleversée, je haïssais cet homme. » Plus loin : « La phase des premiers contacts sexuels de Kinu se répéta plusieurs fois avec le même homme. […] Kinu détestait violemment accomplir cet acte avec un homme pour lequel elle n’éprouvait aucun sentiment amoureux, mais elle y était contrainte. » Elle n’est pas la seule dans ce cas, rappelle Inoue. « Les geishas discutaient souvent ensemble de leur dépucelage, et à tous propos. Toutes exécraient l’homme du premier soir. »

Artistes et travailleuses du sexe

Pour Golden, la frontière entre geisha et prostituée est nette. Les deux professions vivraient dans des quartiers séparés – l’un où vit Sayuri, l’autre où échoue sa soeur aînée, moins jolie et moins chanceuse. « [Les prostituées] attachaient leur obi [bande de tissu faisant office de ceinture, NDLR] devant, et non dans le dos, explique-t-il pour les différencier. Une femme qui doit ôter puis remettre son obi toute la soirée ne peut prendre le temps de le rattacher chaque fois dans son dos. »
En réalité, rapporte Inoue Yuki, chaque okiya voit cohabiter geishas et prostituées, répertoriées comme telles pour des raisons légales. « Sans prostituée officielle, l’établissement ne pouvait obtenir son autorisation d’exploitation. » Quant aux geishas, le sexe n’est pas moins central dans leur activité professionnelle que la danse ou le chant. Kinu entre dans ce monde dès son mizu-age. « Jusqu’à ce qu’on lui ait désigné un protecteur « à vie », [elle] couchait avec un client de temps à autre. Au lit avec un partenaire masculin, elle se disait à chaque fois, pour accepter et supporter la situation : « Allez ! ça fait partie du travail ». »
L’anecdote du obi est exacte, sans que cela empêche les geishas d’avoir des relations sexuelles tarifées – il leur suffit de rester habillées. « Pour une petite heure tout au plus, [Kinu] faisait une passe appelée le konbu-maki-ne. Une image traduisant l’idée que, serrée dans son fourreau de soie, elle était comme un konbu-maki, un petit poisson roulé dans une algue laminaire. Elle se laissait alors prendre par l’homme toute habillée. En se prostituant, une geisha pouvait augmenter de quelques dizaines de yens ses revenus insuffisants avec les seuls honoraires hanadai de zashiki fixés à quinze sens de l’heure. Ainsi pouvait-elle réduire la durée du remboursement de sa dette à l’okiya. » Et s’émanciper plus rapidement de sa condition qui, à compter du jour où ses parents la vendent à l’établissement, est celle d’une esclave. Une réalité que Golden oublie souvent, masquée derrière l’enthousiaste servitude volontaire de Sayuri.
Sur un point toutefois, Arthur Golden avait raison. « Les geishas ne témoignent pas de leurs expériences, écrit-il dans son préambule. [Elles] connaissent des détails privés sur des personnages publics. Il y a donc une garantie de discrétion tacite, ce qui sans doute honore ces papillons de nuit. La geisha qui trahit cette confiance se met dans une position impossible. » Las, lui-même semble l’avoir oublié en citant dans ses remerciements Mineko Iwasaki, célèbre geisha expatriée aux États-Unis. Laquelle a dû faire face à un torrent de critiques et même à des menaces de mort pour avoir violé le silence des okiyas, et a attaqué Golden en justice pour rupture de contrat et diffamation. Elle a ensuite publié elle-même son autobiographie sous le titre de Geisha, a Life, rendant enfin la parole aux premières concernées.
A propos de l'auteur
Marine Jeannin
Basée à Paris, Marine Jeannin est une journaliste presse écrite et numérique. Free-lance, elle travaille pour RFI et le Magazine Littéraire.