Culture
Livres d'Asie du Sud

Littérature indienne : Bombay, façon kaléidoscope

Vendeurs de rue à Mumbai. (Source : The Wire)
Vendeurs de rue à Mumbai. (Source : The Wire)
Roman d’Altaf Tyrewala, Aucun dieu en vue trace, en juxtaposant de nombreuses esquisses de personnages, un fascinant portrait des multiples réalités de la mégapole indienne.
Bombay – ou, selon son appellation contemporaine, Mumbai – est un formidable objet littéraire. L’une des deux mégapoles indiennes avec Delhi, c’est la ville de tous les extrêmes. On y trouve les plus beaux exemples d’architecture coloniale britannique d’Inde et les ensembles de bureaux les plus modernes du pays, les quartiers de villas les plus somptueuses et le plus grand bidonville d’Asie, Dharavi. Mukesh Ambani, l’homme le plus riche d’Inde, y a fait construire une tour entière pour lui, ses enfants et leurs centaines de domestiques, tandis que plus de la moitié des quelque vingt millions d’habitants habitent dans des bidonvilles. Capitale financière qui concentre les marchés boursiers et les activités bancaires, et centre de la production cinématographique de Bollywood, Bombay est cosmopolite à tous les niveaux : de nombreux étrangers y résident tandis que l’agglomération attire les populations déshéritées de tout le pays. Une authentique ouverture culturelle internationale coexiste avec les partis politiques les plus farouchement nationalistes au sens local du terme, défendant par la violence la suprématie des Maharashtriens (les habitants du Maharashtra, État dont Mumbai est la capitale).
Pas étonnant qu’un tel grouillement de communautés, de religions, de langues constitue une source d’inspiration pour les écrivains. Parmi les œuvres les plus marquantes, citons Bombay Maximum City de Suketu Mehta (Buchet-Chastel), portrait urbain aussi foisonnant que fascinant ; Annawadi de Katherine Boo (Buchet-Chastel), hallucinant reportage dans le bidonville de l’aéroport ; ou encore, dans un registre très différent, le palpitant thriller Le seigneur de Bombay de Vikram Chandra (Pocket).
Couverture du livre "Aucun dieu envue" d'Altaf Tyrewala, Actes Sud. (Copyright : Actes Sud)
Couverture du livre "Aucun dieu envue" d'Altaf Tyrewala, Actes Sud. (Copyright : Actes Sud)
A cette brève liste, on peut ajouter Aucun dieu en vue. Pour évoquer l’extraordinaire diversité de Bombay, ce petit roman adopte un parti pris de morcellement extrême : ses 200 pages sont réparties en 47 chapitres longs chacun de dix lignes à quelques pages. L’auteur, Altaf Tyrewala, utilise en outre une technique aussi originale que séduisante qui fait immanquablement penser au jeu du Marabout, où s’enchaînent mots et expressions reliés phonétiquement par la dernière syllabe du premier mot et la première du deuxième : marabout – bout d’ficelle – selle de cheval – cheval de course, etc.
Ce procédé est mis en évidence dès le début. Le premier chapitre évoque en quelques lignes les réflexions d’une femme qui pense notamment à son mari. Le deuxième met en scène ce mari, qui pense à son fils. Le troisième, le fils qui pense à sa sœur. Le quatrième, la sœur, qui prépare un avortement. Le cinquième suit l’avorteur, et ainsi de suite. Au fil de ces mini-chapitres, le lecteur voit défiler un vaste échantillon de la population de Bombay. Il y a ce médecin raté spécialisé dans les avortements à 300 roupies, sans illusion sur lui-même – « dans ce métier, soit vous êtes compétent, soit vous êtes prudent. Moi je suis très, très prudent » – et hanté par les enfants morts. Il y a son père, vieil homme qui travaille dans un magasin de chaussures et qui est obsédé par le décès de son épouse. Et le propriétaire, musulman, du magasin qui organise l’expatriation aux États-Unis de toute sa famille pour fuir la montée du fondamentalisme hindou.
L'écrivain indien Altaf Tyrewala. (Crédit : DR)
L'écrivain indien Altaf Tyrewala. (Crédit : DR)
La recherche d’un travail par une femme de ménage permet d’explorer les appartements d’un immeuble et d’y croiser un tueur à gage, un fakir et un handicapé que ses parents veulent marier à toutes forces. On voit également un jeune désœuvré extorquant quelques milliers de roupies à une famille riche en leur faisant croire qu’il est professeur d’ourdou, langue dont il ignore tout. Ou encore un employé insignifiant capturé et tué par la police dans une mise en scène de démantèlement d’un groupe terroriste imaginaire.
Ce faisant, l’auteur livre une multitude de petits tableaux : une boucherie dans un bazar, une boîte de nuit sordide, un mini-bidonville édifié sur le toit d’une tour d’habitation de bon standing… Avec des notations sur la vie quotidienne, du genre de ces appartements où une famille s’entasse dans une seule pièce et où du coup « tout le monde se change sur le balcon. On se déshabille aux yeux du monde extérieur pour que ceux qui comptent, à l’intérieur, ne nous voient pas tout nus. » A la fin du livre, comme tout jeu du Marabout mené à son terme, on se retrouve au début, avec la scène de l’avortement de la jeune fille.
Si ce procédé d’une multitude de petits textes liés entre eux de façon plus ou moins lâche fonctionne si bien, c’est parce qu’Altaf Tyrewala réussit à croquer des portraits express, convaincants et vivants, en quelques lignes. Des personnages prennent corps autour des petites difficultés ou des grandes crises de leur vie, personnages auxquels on s’attache immédiatement – au point de regretter souvent de ne pas savoir ce qui leur arrivera par la suite. Les thèmes de ces mini-drames tournent souvent autour du statut des musulmans à Bombay, ville qui a connu de terribles émeutes communautaires par le passé. Un bon nombre des personnages du roman appartiennent à cette confession, tout comme l’auteur.
Cette nouvelle publication de Aucun dieu en vue accompagne la parution d’un autre livre d’Altaf Tyrewala : Le ministère des sentiments blessés. Beaucoup de ressemblances sur le fond entre les deux livres : là aussi il s’agit d’une évocation des multiples aspects de Bombay, depuis les difficultés de la vie quotidienne jusqu’aux tensions religieuses et politiques. La forme, en revanche, est très différente puisque Le ministère des sentiments blessés est une « chronique poétique » écrite en vers. Un type d’écriture exigeant auquel ce chroniqueur avoue ne guère être sensible. Pour le lecteur pressé, Aucun dieu en vue présente un atout incontestable : sa brièveté. De quoi effectuer facilement une première plongée dans l’univers de Bombay avant d’enchaîner sur les « pavés » que sont Bombay Maximum City ou Le seigneur de Bombay.
Par Patrick de Jacquelot
Couverture du livre "Le ministère des sentiments blessés" d'Altaf Tyrewala, Actes Sud. (Copyright : Actes Sud)
Couverture du livre "Le ministère des sentiments blessés" d'Altaf Tyrewala, Actes Sud. (Copyright : Actes Sud)

A lire

Aucun dieu en vue d’Altaf Tyrewala, traduction de Marc Royer, Actes Sud, 208 pages, 7,70 euros.

Le ministère des sentiments blessés d’Altaf Tyrewala, traduction de Bee Formentelli, Actes Sud, 80 pages, 13,50 euros.

A propos de l'auteur
Patrick de Jacquelot
Patrick de Jacquelot est journaliste. De 2008 à l’été 2015, il a été correspondant à New Delhi des quotidiens économiques La Tribune (pendant deux ans) et Les Echos (pendant cinq ans), couvrant des sujets comme l’économie, le business, la stratégie des entreprises françaises en Inde, la vie politique et diplomatique, etc. Il a également réalisé de nombreux reportages en Inde et dans les pays voisins comme le Bangladesh, le Sri Lanka ou le Bhoutan pour ces deux quotidiens ainsi que pour le trimestriel Chine Plus. Pour Asialyst, il écrit sur l’Inde et sa région, et tient une chronique ​​"L'Asie dessinée" consacrée aux bandes dessinées parlant de l’Asie.