Economie
Expert - Le Poids de l'Asie

La Thaïlande menacée par un "tsunami gris", le vieillissement à grande vitesse

La Thaïlande doit se mobiliser pour éviter de connaître la situation de la Corée du Sud, où la moitié des séniors, souvent des femmes, vivent en dessous du seuil de pauvreté. (Source : Wikipedia)
La Thaïlande doit se mobiliser pour éviter de connaître la situation de la Corée du Sud, où la moitié des séniors, souvent des femmes, vivent en dessous du seuil de pauvreté. (Source : Wikipedia" rel="noopener" target="_blank">Wikipedia)
En moins d’une génération, la Thaïlande est passée de la catégorie des pays vieillissants à celle des pays âgés. La baisse de la natalité et l’allongement de l’espérance de vie, de 61 ans en 1980 à 72 ans en 2015, pourraient déclencher un « tsunami gris », comme dans d’autres pays asiatiques.

La démographie de la Thaïlande au miroir de la France

*D. de Vizé, Voyage des ambassadeurs de Siam en France, 1686.
À la fin du XVIIème siècle, un ambassadeur du Siam (Thaïlande) fit un long séjour en France. Les mœurs l’y étonnèrent davantage que le faste du Roi-Soleil à Versailles*. A-t-il vanté la grandeur du Siam à Louis XIV ? Nul ne le sait, mais le roi aurait pu lui faire la même réponse qu’un souverain indien à un autre ambassadeur du Siam : « Certes, le Siam est vaste, mais reconnaissez que je gouverne des hommes alors que votre roi règne sur des moustiques et des forêts. » En effet, à l’époque, Louis XIV règne sur 20 millions de Français alors que le Siam, occupant la même superficie, est cinq fois moins peuplé.
Deux siècles plus tard, lorsque le Siam signe le traité de Bowring et s’ouvre aux échanges avec l’Occident, sa population a augmenté de deux millions au lieu de 17 millions en France. Une natalité et une mortalité élevées alors que les guerres avec la Birmanie expliquent ce faible dynamisme démographique. À partir de la fin du XIXème siècle, la population du Siam augmente moins vite que celle des colonies européennes d’Asie du Sud-Est. Un écart qu’une mission de la Société des Nations attribue à la faiblesse des dépenses publiques de santé du Royaume. Pendant la Seconde Guerre mondiale, alliée du Japon, la Thaïlande souffre moins que les autres pays – l’Indonésie et le Vietnam, notamment. En 1950, sa population atteint 21 millions d’habitants.
Évolution de la population en Thaïlande et en France entre 1650 et 2050. (Crédits : Jean-Raphaël Chaponnière/Asialyst)
Évolution de la population en Thaïlande et en France entre 1650 et 2050. (Crédits : Jean-Raphaël Chaponnière/Asialyst)
Dans les années 1950, la démographie thaïlandaise décolle et la population augmente en vingt ans (1950-70) autant qu’en un siècle (1850-1950) ! La fertilité reste élevée avec six enfants par femme, tandis que l’amélioration des conditions sanitaires a divisé par deux la mortalité infantile. En 1975, le National Economic and Social Development Board avertit que cette tendance aboutira à 88 millions d’habitants en 2000 et que l’instauration du planning familial pourrait ramener la population à 70 millions. La Thaïlande est l’un des premiers pays à s’engager sur cette voie qui est bien acceptée par la société. En 2000, la population thaïlandaise est de 63 millions. Diminuant beaucoup plus vite que prévue, la fertilité passe en 1990 sous le seuil de renouvellement (2,1) et elle n’est plus que d’1,4 en 2015. La baisse de la nuptialité (12 % des femmes quadragénaires sont célibataires, dont 20 % à Bangkok) contribue à cette baisse dans un pays où la naissance d’enfant hors mariage est exceptionnelle.
Le passage d’une situation de natalité et de mortalité élevée à une situation de natalité et de mortalité faible – la transition démographique – provoque un accroissement rapide de la population en âge de travailler (15–64 ans). L’économie créant suffisamment d’emplois, la Thaïlande bénéficie du dividende démographique et sa croissance est l’une des plus dynamiques d’Asie, avec près de 10 % entre 1986 et 1996. À la veille de la crise asiatique, la Banque mondiale publiait « Le Miracle Thaïlandais ».

Le retournement de 2015 et les conséquences du vieillissement

La baisse de la natalité et l’allongement de l’espérance de vie, de 61 ans en 1980 à 72 ans en 2015, se conjugueront pour déclencher un « tsunami gris » en Thaïlande, comme dans d’autres pays asiatiques. En France, 115 années se sont écoulées pour que le pourcentage des séniors grimpe de 7 % à 14 % de la population. Ce doublement s’est produit en moins de vingt ans en Thaïlande : en l’espace d’une génération, le pays est passée de la catégorie des pays vieillissants à celle des pays âgés.
La démographie réserve de mauvaises surprises à la Thaïlande. Si de nombreux facteurs peuvent expliquer le ralentissement du Japon dans les années 1990 et de la Corée du Sud par la suite, force est de constater qu’il a coïncidé avec la stagnation de la population en âge de travailler. En Thaïlande, après avoir augmenté de 76 % entre 1980 et 2005, le nombre de 15-64 ans évolue lentement. Il diminue de 23 % entre 2015 et 2050. Cette contraction pourrait faire chuter d’un point ou un peu plus la croissance annuelle du PIB.
Comment limiter les dégâts ? L’État peut prendre des mesures. Augmenter le taux de participation des femmes au travail en multipliant les crèches est la mesure qui pourrait donner le plus de résultat. Retarder l’âge de la retraite du secteur formel (55 ans dans le privé et 65 dans le public) est envisageable, car les pensions étant insuffisantes, les salariés continuent de travailler dans des activités moins productives. Autre solution : encourager, en la régularisant, l’entrée de migrants de Birmanie, du Cambodge et du Laos – deux millions officiellement et sans doute deux fois plus réellement. Selon la Banque mondiale, l’adoption de ces trois mesures limiterait à 4 millions au lieu de 11 la baisse de la population au travail d’ici 2050. Selon les estimations, le vieillissement pourrait réduire d’1 à 2 points le taux de croissance.
Cependant, rien ne permettra de rajeunir la population. En 2050, l’âge médian, qui partage la population en deux, sera de 49 ans, plus élevé qu’en France. Les séniors seront plus nombreux en Thaïlande et leur situation plus difficile ! Introduit tardivement et proposant un taux de remplacement de 30 %, le système de retraite du secteur formel est en difficulté financière faute de cotisation suffisante. La majorité se contente de la retraite sociale très modeste : de 600 bahts (17 euros) par mois pour les plus de 65 ans à 1000 bahts pour les plus de 90 ans. Aussi continuent-ils de travailler – 60 % en ville, 90 % dans les zones rurales – et de dépendre en même temps des aides de leurs enfants. Dans les années à venir, l’érosion des solidarités intergénérationnelles et de la corésidence entre parents et enfants, obligera l’État à augmenter les transferts. Parmi les solutions envisagées, la création d’un fonds alimenté par les apports des travailleurs du secteur informel, abondés par une aide variable de l’État. Près de 400 000 Thaïlandais participent à ce programme qui a l’ambition de couvrir 20 millions de travailleurs.
La Thaïlande doit se mobiliser pour éviter de connaître la situation de la Corée du Sud. Bien que le vieillissement a débuté alors que le niveau de revenu était plus élevé, la moitié des séniors sud-coréens, souvent des femmes, vit en dessous du seuil de pauvreté.
A propos de l'auteur
Jean-Raphaël Chaponnière
Jean-Raphaël Chaponnière est membre du groupe Asie21 (Futuribles) et chercheur associé à Asia Centre. Il a été économiste à l’Agence Française de Développement, conseiller économique auprès de l’ambassade de France en Corée et en Turquie, et ingénieur de recherche au CNRS pendant 25 ans. Il a publié avec Marc Lautier : "Economie de l'Asie du Sud-Est, au carrefour de la mondialisation" (Bréal, 2018) et "Les économies émergentes d’Asie, entre Etat et marché" (Armand Colin, 270 pages, 2014).