Culture
Livres d'Asie

Livre : de l'Indochine au Japon, "Le tour du monde d'un épicier" d'Albert Seigneurie

Porte de la rue Dupuis, à Hanoï (d’après une photographie d'Albert Seigneurie, auteur du "Tour du monde d'un épicier). (Crédits : Tohu Bohu)
Porte de la rue Dupuis, à Hanoï (d’après une photographie d'Albert Seigneurie, auteur du "Tour du monde d'un épicier). (Crédits : Tohu Bohu)
Homme d’affaires français de la fin du XIXème siècle, Albert Seigneurie dresse dans Le Tour du monde d’un épicier – paru en 1897 et réédité début novembre chez Tohu-Bohu Éditions – un tableau saisissant de l’Asie orientale, de la colonisation française en Indochine à la modernisation ultra-rapide de Meiji au Japon. Un ouvrage plein de mordant et de parti pris.
En novembre 1886, Albert Seigneurie s’embarque pour un tour du monde. A la fin du XIXème siècle, les livres de voyage foisonnent. La machine à vapeur rend les traversées maritimes régulières et le creusement du canal de Suez vers l’Orient les écourtent dans un temps, où malheureusement, rares sont ceux qui se déplacent. Ces progrès technologiques et la curiosité du monde qu’éveillent les conquêtes coloniales font des récits de découverte des succès de librairie.
Au milieu de cette multiplication de titres, le témoignage de Seigneurie se distingue. L’homme revendique le métier « d’épicier » mais c’est une exagération personnelle, une provocation contre le mépris qu’il croit sentir envers cette profession. Le qualifier « d’homme d’affaires », voire « d’économiste », conviendrait mieux aujourd’hui.
C’est donc avec l’œil du commerçant que Seigneurie regarde le globe. Sa priorité va aux boutiques, aux ateliers, à l’industrie, aux échanges, au travail sous toutes ses formes. Son regard diffère de celui des écrivains reconnus, des riches dilettantes, des aventuriers en tous genres ou des militaires qui arpentent les ponts des paquebots.
Route suivie par Albert Seigneurie, auteur du "Tour du monde d'un épicier". (Crédits : Tohu Bohu)
Route suivie par Albert Seigneurie, auteur du "Tour du monde d'un épicier". (Crédits : Tohu Bohu)
Seigneurie s’embarque à Marseille pour se rendre à une exposition industrielle qui se tient à Hanoï. C’est la première de ce genre de manifestation qu’organise l’administration française depuis la prise de possession de ces territoires.
D’une plume alerte, belle qui rappelle celle de Jules Vernes, son propos est franc, ironique au point de friser la polémique. Seigneurie livre une foultitude de détails. Mais il le fait toujours en partisan déclaré de l’initiative privée, en pourfendeur résolu de l’administration. Sa vision du monde relève du « libéralisme » en vigueur pendant le XIXème siècle et qui est revenu sur le devant de la scène à la fin des années soixante-dix avec Thatcher et Reagan.
Seigneurie part sur un transport de troupe. On découvre l’inconfort dans lequel on transportait les troupes coloniales. L’escale à Singapour l’enchante. Voilà la cité idéale ! Un entrepôt qui draine les produits exotiques de toute la région et les distribue au reste du monde ! Bien que chauvin, voire cocardier en ce qui concerne la nourriture et la beauté de la Française à ses yeux inégalables, Seigneurie admire le mercantilisme britannique.
"Nous contemplons, pendant trois jours, ces côtes verdoyantes, ce coin du paradis perdu interdit, pendant qu’on remplit de charbon, à nouveau et lentement, les flancs de notre Bien-Hoa, gros mangeur de ce combustible. Enfin, le soir de ce troisième jour, nous levons l’ancre, par un coucher de soleil merveilleux." Albert Seigneurie, "Le Tour du Monde d'un épicier". (Crédit : Tohu Bohu)
"Nous contemplons, pendant trois jours, ces côtes verdoyantes, ce coin du paradis perdu interdit, pendant qu’on remplit de charbon, à nouveau et lentement, les flancs de notre Bien-Hoa, gros mangeur de ce combustible. Enfin, le soir de ce troisième jour, nous levons l’ancre, par un coucher de soleil merveilleux." Albert Seigneurie, "Le Tour du Monde d'un épicier". (Crédit : Tohu Bohu)
L’Indochine, en revanche, le consterne. La présence française se réduit à des militaires et à des fonctionnaires. Les rares entreprises tricolores présentes ne font que fournir les casernes et la flopée de fonctionnaires en cognac et en champagne envoyés de métropole. Seigneurie s’en lamente :
« Les commerçants de la métropole, qui, à Singapour, se livrent presque exclusivement au haut négoce, à la banque, aux larges entreprises, et sont les gros fournisseurs, les patrons, les directeurs, les maîtres en un mot de la classe indigène, et qui vivent presque toujours largement en nababs, ne sont le plus souvent à Saigon et dans nos autres colonies orientales, que les concurrents, quelques fois malheureux, des boutiquiers chinois et annamites, et vivent comme eux en boutiquiers.
« […] Parce que l’administration compliquée, méticuleuse, mesquine, paperassière, arrogante et somnolente, de nos colonies, ne permet pas à ceux de nos négociants et industriels à la haute intelligence et aux idées larges, mais naturellement indépendantes, de venir faire fortune ; mais que ceux qui savent se soumettre et courbent l’échine y sont les bienvenus. Malheureusement, ils se composent presque exclusivement de mastroquets, de marchands de soie et de coiffeurs ! »
Dépité par la faiblesse de la présence commerciale française en Indochine, Seigneurie se chagrine que tous les pays concurrents font bien mieux. Les Allemands gèrent les lignes maritimes régulières qui relient les ports d’Asie et que doivent emprunter les Français à défaut de navires de leur pays.
Hong Kong trouve grâce à ses yeux.
Au Japon, il s’étonne de la modernisation ultra-rapide de Meiji. Mais il s’inquiète de voir l’archipel avalé par les Anglo-Saxons. Il croit voir des similitudes entre le Japon et la France. Il estime que l’empire nippon est lui aussi un pays destiné à un grand destin à condition de laisser la bride sur le cou aux hommes d’affaires.
Il poursuit son périple vers l’Est. Jusqu’aux Etats-Unis qui l’emballent pour le dynamisme de ses villes bien qu’il trouve les Yankees « grossiers, ayant le sens idéal et artistique peu développé ».
Nguyen-Trong-Hiep, vice-roi du Tonkin (d’après une photographie d'Albert Seigneurie, auteur du "Tour du monde d'un épicier"). (Crédit : Tohu Bohu)
Nguyen-Trong-Hiep, vice-roi du Tonkin (d’après une photographie d'Albert Seigneurie, auteur du "Tour du monde d'un épicier"). (Crédit : Tohu Bohu)
Le Tour du monde d’un épicier passionnera le curieux. Le portrait du début de la colonisation française en Indochine est saisissant. Et largement exact. L’Indochine a été conquise sans plan préétabli sous la volonté d’officiers comme Francis Garnier qui mettaient Paris devant le fait accompli. Il faudra Paul Doumer, le gouverneur de 1897 à 1902, pour que la mise en valeur du territoire indochinois commence : électrification, culture de l’hévéa, voies de chemins de fer… et ce qui est moins glorieux, monopole de l’opium pour financer cette modernisation.
Le lecteur s’amusera de découvrir chez Seigneurie des remarques que l’on entend encore en 2018 dans la bouche de certains Français : la lamentation que Paris néglige cette partie du monde au contraire de nos concurrents et le haro sur les fonctionnaires dont voici le portrait qu’en dresse Seigneurie :
« Nos consuls français sont en général des hommes fort distingués, très aimables ; mais qui coûtent très cher à leur pays, et sont incapables ou ne daignent pas prendre la peine de rendre de réels services à leurs nationaux. »
Par Bruno Birolli

A lire

« Le tour de monde d’un épicier » d’Albert Seigneurie, Collection Maritime Alain Rondeau, Tohu-Bohu Éditions, 22 euros.

A propos de l'auteur
Bruno Birolli
Longtemps journaliste en Asie pour le Nouvel Observateur, Bruno Birolli a vécu à Tokyo (en 1982 puis de 1987 à 1992), à Hong Kong (1992-2000), à Bangkok (2000-2004) et à Pékin (2004-2009). Peu après son retour à Paris, il a troqué ses habits de journaliste pour celui d’auteur. Il a publié des livres historiques ("Ishiwara : l’homme qui déclencha la guerre", Armand Collin, 2012 ; "Port Arthur 8 février 1904 – 5 janvier 1905", Economica, 2015) avant de se lancer dans le roman. "Le Music-Hall des espions", publié en 2017 chez Tohu Bohu, est le premier d’une série sur Shanghai.