Société
Livres oubliés d'Asie

L'ancienne Indochine du poète "jouisseur" Paul-Jean Toulet

Une scène de théâtre annamite en Cochinchine (Vietnam, Indochine). Photographie du XXème siècle. Collection privée. (Crédits : PHOTO JOSSE / LEEMAGE / via AFP)
Une scène de théâtre annamite en Cochinchine (Vietnam, Indochine). Photographie du XXème siècle. Collection privée. (Crédits : PHOTO JOSSE / LEEMAGE / via AFP)
Voyageur fantaisiste et « contrerimeur » dans l’Indochine du début du XXème siècle, le poète Paul-Jean Toulet (1867-1920) écrit en vers sa vie de jouisseur, de la Baie d’Halong à Hanoï.
Un guide de l’Indochine, publié à la fin du XIXème siècle, recommandait au voyageur métropolitain de prendre un an pour visiter Le Vietnam et le Cambodge, spécialement les temples d’Angkor. L’auteur anonyme ajoutait que le « voyageur pressé » se contenterait de trois mois minimum. Heureux temps où rentier était quasi considéré comme une profession. Temps de voyages en paquebot, qui avaient le grand avantage d’éviter le décalage horaire. Et il me vient de regretter que le trafic de Bangkok, où je vis, ne soit pas limité à la diligence, au char à banc ou à la bicyclette.

Pierre-Jean Toulet, poète « fantaisiste », romancier et fortuné, n’est pas parti seul en Indochine. Il fut accompagné de son grand ami et sous-locataire, Maurice Saillant, plus connu sous son nom de plume, Curnonsky, dit le « prince des gastronomes ». Deux « redoutables oiseaux de nuit », écrit Olivier Aubertin dons son utile préface.

*Mousmé est une retranscription du mot japonais musume (娘), signifiant « fille » au sens de la filiation. En français du début du xxème siècle, ce terme désigne plutôt une fille facile.
Toulet note dans son Journal que ce qu’il aime le plus au monde, ce sont « les femmes, l’alcool et les paysages ». A l’escale de Singapour, il voit des « Malais cruels » et découvre une ville « cocasse et laide », bâtie par des Anglais. Le quartier galant, qu’il visite bien sûr, est peuplé de « petites Japonaises, assises et qui font des signes au tout venant ». Ces « mousmés » ou filles faciles* ont « des mains d’animal, une bouche en accolade, la taille basse ».

Quant à Saigon, prochaine étape, elle se « glorifie de trois ou quatre tigres, de quelques employés des Postes ». La baie d’Halong ? C’est « un spectacle qui déçoit d’abord, tellement on sent que c’est le sublime même, pour tous les gens qui font de l’aquarelle ». En fait, l’Indochine de Toulet et de Curnonsky se limite au Vietnam. Seule allusion au Cambodge : une jeune Khmère, éduquée par un officier français à la langue de Molière et aux finesses de l’amour physique ! De passage à Hanoï, outre le petit crachin du Tonkin, Toulet et son gastronome semblent se consacrer avant tout à l’opium et aux jolies femmes. C’est le poète qui évoque une jeune Annamite vêtue d’un « mantelet d’aile de chauve-souris, d’une simarre en velours noir, d’une tunique vert d’eau, d’un pantalon bleu de perle, d’une combinaison héliotrope, d’une camisole rose-thé », et c’était ainsi qu’elle « participait en même temps de l’oignon et de l’arc-en-ciel ».

Toulet chante aussi une petite ville de l’Annam, dont il ne donne pas le nom, plus agréable qu’Hanoï et son crachin. On est loin de Graham Green, de Jean Hougron ou même du Prince Malko Linge. C’est le journal d’un poète, jouisseur mais plutôt pessimiste, qui devait mourir au faîte de son activité littéraire, en 1920, après une longue maladie.

A lire

Paul-Jean Toulet, Carnet d’Indochine, Ed. Nicolas Chaudun, 2013, présentation d’Olivier Aubertin. Ce Carnet est extrait des pages du Journal de Voyage, 1902-1903, de Paul-Jean Toulet.

Contrerimes

Voici un extrait d’un poème des Contrerimes de Paul-Jean Toulet, qui fait allusion à son voyage en Indochine :
Boy, une pipe encor. Douce m’en soit l’aubaine
Et l’or aérien où s’étouffent les pas
Du sommeil. Mais non, reste, ô boy : n’entends-tu pas
Le dieu muet qui heurte à la porte d’ébène ?
A propos de l'auteur
Jacques Bekaert
Jacques Bekaert est basé en Thaïlande depuis 35 ans. Il est né le 11 mai 1940 à Bruges (Belgique), où sa mère fuyait l’invasion nazie. Comme journaliste, il a collaboré au Quotidien de Paris (1974-1978), et une fois en Asie, au Monde, au Far Eastern Service de la BBC, au Jane Defense Journal. Il a écrit de 1980 a 1992 pour le Bangkok Post un article hebdomadaire sur le Cambodge et le Vietnam. Comme diplomate, il a servi au Cambodge et en Thaïlande. Ses travaux photographiques ont été exposés à New York, Hanoi, Phnom Penh, Bruxelles et à Bangkok où il réside. Compositeur, il a aussi pendant longtemps écrit pour le Bangkok Post une chronique hebdomadaire sur le vin, d'abord sous son nom, ensuite sous le nom de Château d'O. Il est l'auteur du roman "Le Vieux Marx", paru chez l'Harmattan en 2015, et d'un receuil de nouvelles, "Lieux de Passage", paru chez Edilivre en 2018.