Politique
East is Red - l'armée chinoise à la loupe

Quand Pékin utilise les touristes chinois comme une arme diplomatique d'appoint

La manne des touristes chinois, arme diplomatique d'appoint pour Pékin. (Source : Asian Correspondent)
La manne des touristes chinois, arme diplomatique d'appoint pour Pékin. (Source : Asian Correspondent)
Une famille de touristes chinoises qui se roulent par terre devant un hôtel en Suède, victimes de la « brutalité policière ». L’ambassadeur de Chine qui monte au front. L’image virale sur les réseaux sociaux en Chine a sonné comme un violent révélateur de la « diplomatie du tourisme » déployée par Pékin. De la Corée du Sud à Taïwan, des « Nouvelles Routes de la Soie » à la mer de Chine du Sud, le gouvernement chinois ouvre ou ferme à sa guise la manne financière du tourisme pour avancer ses revendications de politique internationale. Les menaces sont souvent efficaces.
Les revenus du tourisme chinois sont vertigineux. Plus de 4 566 milliards de yuans en 2017 (plus de 500 milliards d’euros) pour environ 22,5 millions d’emplois. A titre de comparaison, il y a 10 ans, ce secteur valait presque cinq fois moins, à 1 096 milliards de yuans (120 milliards d’euros). Et la dynamique devrait se poursuivre à l’avenir. Une grosse partie du capital touristique de la Chine reste en effet à exploiter. Le pays a ainsi atteint le second rang mondial, après l’Italie, en matière de monuments classés par l’UNESCO.
Si le tourisme domestique est en hausse, le nombre de Chinois qui s’offrent des vacances à l’étranger est également considérable. Une étude du cabinet Nielsen dénombre plus de 130 millions de voyages individuels. En 2017, les dépenses des touristes chinois à l’étranger atteignent 292 milliards de dollars, dont 61% en Europe. L’importance chinoise dans les économies dépendantes du tourisme, au sein des pays voisins ou dans d’autres régions du monde, dote Pékin d’un efficace levier d’influence… et d’un moyen potentiel de rétorsion. Le régime autoritaire chinois et sa capacité à mobiliser les différents corps sociaux pour réaliser ses objectifs, rendent la stratégie touristique tout sauf innocente.

Tourisme et diplomatie du chéquier

Taïwan, 24 millions d’habitants. L’industrie du tourisme représente 2% du PIB de l’île, avec 400 000 emplois liés à cette industrie. Environ 4 millions de touristes chinois s’y rendent chaque année. En 2016, la leader indépendantiste Tsai Ing-wen est élue présidente. A Pékin, les agences gouvernementales de tourisme conçoivent alors un « Blue Tour », soit un parcours touristique qui évite avec soin toutes les régions de Taïwan acquises au Parti Démocrate progressiste. Cette année, le nombre de touristes chinois dans le cadre de tours organisés s’est effondré de 60%. Pour l’île, cette baisse drastique représente 1,6 milliards de dollars de perte. Les restrictions pour les touristes du continent souhaitant se rendre à Taïwan sont toujours en vigueur, sans doute pour faire pression sur l’île avant les élections locales du 24 novembre prochain.
Ce genre d’épisode est fréquent dans le pré-carré régional de la Chine, marqué par une forte vague touristique en provenance du continent. La Corée du Sud en a fait les frais. Lors de l’installation du bouclier antimissile américain THAAD en 2017, les médias officiels à Pékin ont inlassablement répété que cette mesure diminuerait le nombre de visiteurs chinois dans le sud de la péninsule. L’administration nationale du tourisme a ainsi ordonné aux agences de suspendre leurs offres à destination de Séoul. Conséquence : le Trésor sud-coréen a accusé une perte de 6,8 milliards de dollars pour l’année. Un cas que le gouvernement de la Corée du Sud a menacé de porter devant l’OMC.
Plus récemment, c’est Palau qui a subi la nouvelle arme diplomatique de Pékin. Le petit État du Pacifique est la cible d’une très forte baisse du nombre de touriste chinois. De 87 000 visiteurs en 2015, le nombre a chuté à 58 000 fin 2017, provoquant de sérieuses difficultés financières pour les hôtels et la compagnie aérienne locale. Rien n’est dit formellement à Pékin, mais la cause officieuse est bien connue : parmi les derniers soutiens à Taïwan, Palau est poussé par Pékin à rompre ses relations diplomatiques avec l’île.
Comment la Chine parvient-elle à contrôler les destinations de ses touristes ? Principalement par le biais du label « Approved Destination Status ». Ce statut est le résultat d’un accord entre le gouvernement chinois et le gouvernement du pays « destination ». Il permet aux tours-opérateurs d’organiser des voyages groupés dans ces pays. Or les voyages organisés ou semi-organisés représentent encore le moyen favori des Chinois pour voyager à l’étranger, selon l’étude de Nielsen. Or par la force de mobilisation de son régime, Pékin peut aisément bloquer ou dissuader ses ressortissants de se rendre dans un pays donné.
Cependant, au-delà des moyens de pressions économiques, qui demeurent somme toute l’apanage des puissances touristiques, la Chine emploie cet atout d’une manière qui lui est toute particulière. Le gouvernement de Pékin prend garde à ce que les touristes servent l’image de la Chine à l’international. Il n’hésite pas à les transformer en étendards politiques à l’étranger : ils jouent alors un rôle de « révélateurs » de la « violence » des étrangers à l’égard de leur pays. C’est ce que les médias de Pékin placent régulièrement en exergue dans leurs colonnes.

Les touristes, porte-étendards des revendications et des politiques chinoises

Le 15 mai 2017, un groupe de touriste chinois débarque à l’aéroport de Cam Ranh au Vietnam. A la stupeur générale, ils portent un T-shirt floqué d’une carte de Chine incluant les îles disputées avec Hanoï. Ce n’est pas la première fois que des touristes chinois portent les revendications territoriales de leur pays. En 2016 déjà, un homme est arrêté à la douane vietnamienne, quand l’officier repère sur son passeport une carte de Chine qui inclut aussi ces îles, ainsi qu’un « F… you » gribouillé sur la zone de la mer de Chine méridionale.
Dans le cas du Vietnam, ces provocations chinoises sont claires. Mais elle peuvent revêtir une dimension plus subtile. Ainsi, dans le courant 2017, les compagnies aériennes chinoises commencent à proposer des « voyages touristiques » dans les îles Paracels, également revendiquées par le Vietnam et Taïwan. Cette initiative vient compléter les croisières vers ces îles, organisées depuis 2012 par les autorités locales de Hainan. Cette province chinoise autorise également ses touristes à visiter le récif de Scarborough. En 2018, Hainan a ainsi permis d’envoyer près de 12 000 visiteurs continentaux sur ces îlots contestés. Depuis cette année, ces voyages sont également ouverts à des étrangers en provenance de 59 pays sélectionnés, utilisés malgré eux au service de la politique chinoise du fait accompli.
Pour mieux comprendre, il faut comparer ces actions avec la manière dont Pékin sait depuis longtemps détourner ses chinois vis à vis de ses consommateurs de marques commerciales mises au pilori. Exemple avec Mercedes : en 2018, le constructeur automobile allemand est victime d’une campagne de dénigrement en ligne pour avoir utilisé une citation du Dalaï-lama sur Instagram (application interdite en Chine). De même, la marque américaine de vêtement GAP est épinglée par des touristes chinois au Canada pour avoir vendu des T-shirts floqués d’une carte de la Chine sans ses « possessions » en mer de Chine du Sud ni Taïwan. Parmi les autres cibles, les hôtels Marriott vilipendés pour avoir citer le Tibet et Taïwan comme des pays sur le site Internet du groupe.
Sans surprise, l’arme touristique a rejoint la panoplie de la grande politique des « Nouvelles Routes de la Soie », lancée par Xi Jinping. Du 12 au 14 octobre derniers, l’Organisation Mondiale du Tourisme (OMT) a tenu sa 8ème rencontre sur le tourisme des Routes de la soie à Thessalonique en Grèce. Cette initiative multilatérale de l’OMT signée par 19 pays date de la Déclaration de Samarkand en 1994. Depuis, le concept a été astucieusement associé par le gouvernement chinois à sa propre politique internationale. Des événements parallèles ont vu le jour, à l’image de la Conférence du tourisme des routes de la soie organisée à Dubrovnik en avril dernier. Elle associe la Chambre du commerce international des routes de la soie (SRCIC), fondée en 2015 sous impulsion chinoise avec la ville croate.

Les touristes servent l’idée d’un « monde hostile », diffusée par les médias chinois

Le Parti communiste chinois tire sa légitimité, entre autres, de sa capacité à agir en tant que garant de la sécurité sur le territoire national. Par opposition, la dangerosité et la violence des sociétés des « pays démocratiques » est régulièrement pointée du doigt par les médias de Pékin. Ainsi, les mésaventures des touristes chinois, sortes d’explorateurs en terres inconnues, sont largement récupérées et inondent les réseaux sociaux. Dernier exemple en date : les déboires d’une famille chinoise en Suède ont défrayé la chronique. Le fait divers a alors enflammé le Net en Chine. Alors que les Pékin et Stockholm ont des relations déjà tendues, l’ambassade de Chine en Suède s’est saisi de ce fait divers pour réclamer des « excuses ». La version chinoise de l’histoire a cependant été mise en doute, certains affirmant que l’affaire avait été orchestrée en réponse à une visite du Dalaï-lama dans la capitale suédoise un jour avant. Auparavant, des vidéos prises en France et en Grande-Bretagne avaient déjà animé les réseaux sociaux chinois. Suite à un incident survenu dans un magasin de la marque Balanciaga, Pékin a obtenu des excuses sous la menace du boycott.
Le champ lexical employé par les médias chinois et l’importance donnée à ces événements ne manquent pas d’excès. Cependant, ils fournissent le contenu émotionnel de l’esprit victimaire et revanchard entretenu par une grande partie de la presse officielle à Pékin. Malgré l’intérêt mitigé des internautes, ces faits divers font toujours l’objet d’un traitement médiatique particulier, relayé parfois par le gouvernement lui-même. Et il faut croire que ces affaires ont pourtant un impact : la « sécurité », rapporte Nielsen, est la deuxième préoccupation des touristes chinois lorsqu’ils choisissent leur destination.

Les touristes chinois, ambassadeurs de la Chine à l’étranger

Par leur nombre, les touristes chinois entretiennent et complètent la relation entre leur pays et le reste du monde. Leur importance revêt une dimension particulière auprès des pays peu enclins à traiter diplomatiquement avec la Chine. Ces touristes ont été les auteurs d’un certain nombre de scandales par le passé, comme l’affaire du graffiti en chinois sur l’une des pyramides de Louxor. C’est pourquoi Pékin a adopté une série de mesures pour « civiliser » ses groupes de voyageurs. Ainsi, le gouvernement dispense une « éducation touristique » afin de former les futurs touristes au respect du patrimoine, des files d’attentes et des coutumes locales. L’amélioration des comportements suit également l’évolution des modèles touristiques au sein de la population chinoise, qui glisse vers une manière de voyager plus européenne. Ils se passent de plus en plus des agence de voyages et recherchent une expérience plus « authentique », selon les dernières études.
Ce changement à venir dans le comportement des touristes chinois améliorera sans doute leur image auprès des étrangers. Mais il réduira d’autant la force de frappe de Pékin en la matière. Sans le tour-opérateur, impossible de briefer, de distribuer des objets ou de compter sur un effet de groupe.
A propos de l'auteur
East is Red
EastIsRed est un collectif spécialisé dans le secteur de la Sécurité-Défense. Il est animé par de jeunes observateurs de la Chine interpellés par sa montée en puissance. Notre méthode : parcourir presse et réseaux d'informations, anglophones comme sinophones, pour produire des synthèses et des analyses à la fois originales et accessibles.