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Pyongyang, ce nouveau "hub diplomatique" inédit

Kim Jong-un et Moon Jae-in se retrouveront à Pyong du 18 au 20 septembre 2018. Après les belles promesses du sommet de Singapour le 12 juin dernier, Donald Trump n'est pas prêt de s'y rendre (Source : ZNewsFirst)
Kim Jong-un et Moon Jae-in se retrouveront à Pyong du 18 au 20 septembre 2018. Après les belles promesses du sommet de Singapour le 12 juin dernier, Donald Trump n'est pas prêt de s'y rendre (Source : ZNewsFirst)
Pour leur troisième sommet en moins de 6 mois, Kim Jong-un et Moon Jae-in se rencontreront du 18 au 20 septembre à Pyongyang. Le 6 septembre, le dictateur nord-coréen s’est redit « en faveur de la dénucléarisation de la péninsule ». C’est ce qu’il avait promis à Donald Trump le 12 juin dernier lors du sommet historique de Singapour. Mais il n’avait pas fixé de calendrier. Depuis, les négociations patinent avec l’administration Trump.
Ce dimanche 9 septembre, la Corée du nord célèbre le 70ème anniversaire de sa création, aux premières heures de la guerre froide. Un événement d’importance dans le calendrier politique et populaire de ce régime incarnant, trois générations d’hommes après sa fondation, l’ultime tyrannie d’Asie. Un régime stalinien s’il en est, aux mains depuis un septennat du déconcertant Kim Jong-un. En 2018, ce trentenaire difficile à cerner a fait preuve d’ouverture vers Séoul, Washington et Pékin. Il a multiplié les gestes d’apaisement, des JO de Pyeongchang aux récentes rencontre des familles coréennes séparées par la guerre. Il a redoublé de sommets (Panmunjom, Pékin et Singapour), de déplacements inédits à l’étranger (trois séjours en Chine entre mars et mai) et de réceptions à domicile de dignitaires étrangers – dont le Secrétaire d’État américain Mike Pompeo. Un cru contrastant avec le millésime 2017 pétri de tensions, d’aventurisme balistique et atomique, et d’échanges d’amabilités, avec Washington en particulier.
Comme souvent à Pyongyang en pareille occasion, les célébrations devraient être marquée par une impressionnante parade militaire. Elles exhiberont le pas ultra-cadencé et l’allure martiale des hommes en uniforme, elles feront voir le dernier cri – ou à tout le moins une partie… – de l’arsenal militaire des forces de nord-coréennes. Surtout, elles interviendront dans le contexte contrarié de relations en passe de se tendre à nouveau avec Washington. Dans le même temps se prolonge pourtant vers l’automne le « printemps intercoréen », donnant à la péninsule des atours moins inquiétants.

Célébration du 70ème anniversaire de la fondation de la Corée du Nord

*Staline pour l’URSS, Mao pour la (future) République Populaire de Chine. **Le grand-père de Kim Jong-un.
Il y a 70 ans ce mois-ci, sur les ruines fumantes d’une Seconde Guerre mondiale à peine achevée à qui succédait déjà une guerre froide aux perspectives tout aussi menaçantes, était fondée au nord du 38ème parallèle la République populaire et démocratique de Corée. Soutenu par ses principaux alliés communistes d’alors*, Kim Il-sung** dressait un régime dictatorial dont les décennies passant, les générations d’hommes allant, n’auront jusqu’à aujourd’hui que marginalement altéré le cour.
*Préparations et répétitions du défilé, interruption temporaire de la délivrance de visas touristiques ou encore augmentation du nombre de vols commerciaux de la compagnie nord-coréenne Air Koryo entre Pyongyang et Pékin.
Au pays des célébrations de masse, des mobilisations populaires « spontanées », du culte voué au régime et à la famille Kim, l’événement ne saurait bien entendu être laissé sans éclat. Aussi, ces dernières semaines, les observateurs de cet atypique reliquat de la guerre froide notent sans surprise les prémices divers traditionnels* des commémorations kimistes. Jusqu’à il y a peu, on pensait même que cet anniversaire pourrait possiblement profiter de la présence à Pyongyang de deux VIP, hier encore hautement indésirables dans la capitale du Nord : le chef de l’Etat sud-coréen, l’opiniâtre et libéral Moon Jae-in, et son homologue chinois Xi Jinping, tout aussi persévérant que le premier cité mais aux convictions libérales moins abouties…

Xi Jinping, un VIP tardant à se manifester ?

L’abstinence avait duré de plus de six ans depuis son arrivée au pouvoir en décembre 2011. En ces temps inédits de rapprochement entre les deux Républiques Populaires, Kim Jong-un semble depuis mars dernier s’être mué en visiteur régulier de Pékin : il a profité de l’hospitalité du voisin chinois à trois reprises. L’occasion pour ce visiteur décomplexé d’inviter à son tour son hôte dans l’austère capitale Pyongyang. Un projet a priori accepté par les hautes autorités pékinoises pour peu que le contexte – et les manières de l’imprévisible RPDC – se prêtent à cette véritable « faveur diplomatique ».
L’idée d’une présence chinoise hautement symbolique lors des célébrations de ce 9 septembre à Pyongyang a fait son chemin. Des réflexions et des navettes diplomatiques entre Pyongyang et Pékin alimentaient encore dernièrement la possibilité d’une visite. A quelques jours de l’événement, les chances de compter Xi Jinping au premier rang des personnalités étrangères apparaissent quasi-nulles. Une délégation chinoise conduite par un membre du comité permanent du Politburo (Li Zhanshu) devrait assister aux « festivités ». S’il devait y avoir déplacement à court terme en Corée du Nord du président chinois, on estime désormais qu’il interviendrait plus tard dans le mois ou en automne. Rien ne presse, après tout.

Moon Jae-in à Pyongyang : un président sud-coréen en Corée du nord

*Le dernier sommet intercoréen au niveau des chefs d’État remontait à 2007.
Après une bonne décennie, le fil de la décrispation intercoréenne et les sommets au plus haut niveau ont repris. Lors de leurs deux récentes rencontres de Panmunjom (en zone démilitarisée entre les deux Corée, en avril et mai derniers), Kim et Moon ont convenu de l’opportunité de se retrouver, dans le futur, dans les deux capitales que comptent la péninsule, avec Pyongyang comme première escale. ce troisième sommet aura lieu du 18 au 20 septembre. Elle ne pouvait s’effectuer le 9, une date trop politiquement marquée qui soulèverait au Sud l’ire des conservateurs, déjà circonspects sur les « largesses » de l’administration Moon Jae-in à l’endroit de Pyongyang.

Mike Pompeo, un Secrétaire d’Etat qui se fait entendre autant qu’attendre

Courant août, Pyongyang devait pour la 4ème fois depuis mai 2018 accueillir le très itinérant Secrétaire d’État américain. Mike Pompeo était porteur d’un message de fermeté à ses hôtes sur la notion cardinale – (très) différemment perçue à Washington et à Pyongyang – de dénucléarisation. Alors que ce dernier était pour ainsi dire en train de ficeler le détail de cette nouvelle escale américaine en terre nord-coréenne, son irascible « patron » en a décidé autrement. Dans un format désormais tristement familier (la « tweet diplomacy ») et une formule – comme toujours d’une folle élégance – dont il a le secret, Donald Trump a convenu le 28 août que Pyongyang ne méritait finalement pas les égards du chef de la « Trumplomatie » américaine et que celui-ci ajournait sine die son déplacement. La faute à un « manque de progrès (de la part de Pyongyang) sur le processus de dénucléarisation ».

Retour d’une logorrhée « imagée » à Pyongyang

*Le 17 août, le dirigeant nord-coréen s’emporta contre les « forces hostiles » et leurs « sanctions de brigand ». ** « Les États-Unis préparent un complot criminel pour déclencher une guerre […] », selon le Rodong Sinmun du 27 août.
La mauvaise humeur du locataire de la Maison Blanche et ses remarques acerbes contre le régime nord-coréen ne pouvaient échapper aux susceptibles autorités de la dernière dictature stalinienne d’Asie. Par la voix du Maréchal Kim Jong-un en personne* ou par les propos critiques de la presse officielle** depuis la deuxième quinzaine d’août, des allégories fort « imagées » dépeignent à nouveau les autorités américaines, dénoncent l’incapacité de Washington à déclarer officiellement terminée la guerre de Corée, préalable indispensable selon Pyongyang à l’ouverture de discussions de paix en vue de la conclusion à terme d’un traité en bonne et due forme.

Un dirigeant nord-coréen à New York ?

Il y a déjà un trimestre de cela, lors de l’historique sommet de Singapour du 12 juin réunissant Donald Trump et Kim Jong-un, le premier avait invité le second à se rendre à Washington. Un geste symbolique fort que le jeune trentenaire longtemps sevré de tout déplacement officiel à l’étranger s’était empressé d’accepter. De son côté, l’imprévisible chef de l’exécutif américain avait pareillement agréé l’invitation de Kim à visiter « prochainement » Pyongyang. Depuis lors, quelques tweets, déceptions et émotions plus tard, ces projets de séjour ne semblent plus aussi imminents.
Pareillement, depuis juillet, l’hypothèse (déjà osée) d’un discours fin septembre 2018 de Kim Jong-un lors de l’Assemblée générale annuelle de l’ONU à New York fut un temps évoquée. Elle ne semble plus tout à fait dans l’air du temps – à nouveau chargé en électricité. Les représentants des 193 États-membres souverains siégeant à l’ONU, les observateurs étrangers, l’opinion publique et les 75 millions de citoyens habitant au nord et au sud du 38ème parallèle devraient s’en remettre sans grande difficulté.
A propos de l'auteur
Olivier Guillard
Spécialiste de l'Asie, chercheur à l’Institut des Relations Internationales et Stratégiques (IRIS) à Paris, le Dr Olivier Guillard est l'auteur du livre De l’impasse afghane aux errances nord-coréennes : chroniques géopolitiques 2012-2015, NUVIS, Paris, 2016. Egalement chercheur au CERIAS (Université du Québec à Montréal - UQAM), il a publié divers ouvrages sur la volatile scène politique et stratégique du sous-continent indien et, entre autres régions d’Asie, abondamment voyagé en Inde, en Corée du sud, en Afghanistan, en Birmanie, au Sri Lanka, au Pakistan, en Chine, en Thaïlande, en Indonésie, au Népal, au Cambodge ou encore au Bangladesh. Titulaire d’un Doctorat en droit international public de l’Université de Paris XI, il est aussi directeur de l’information de la société Crisis24 (GARDAWORLD), un cabinet de conseil et d’ingénierie spécialisé dans l’analyse et la gestion des risques internationaux.