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Singapour : la téléréalité de Trump, l'intelligence de Kim et l'après-sommet

"That's all folks !" Trump dans sa peau de présentateur d'émission de téléréalité avec le "talentueux" Kim Jong-un en vedette américaine à Singapour, le 12 juin 2018. (Source : Business Insider)
"That's all folks !" Trump dans sa peau de présentateur d'émission de téléréalité avec le "talentueux" Kim Jong-un en vedette américaine à Singapour, le 12 juin 2018. (Source : Business Insider)
Un Munich de la Corée du Nord ! Ils auront « la guerre et le déshonneur », écrit Guy Sorman, ancien conseiller du conservateur président sud-coréen Lee Myung-back. Se faisant l’écho de la droite à Séoul qui honnit le libéral Moon Jae-in et son rapprochement avec Pyongyang, l’essayiste français reflète à l’extrême un certain malaise des observateurs du sommet « historique » de Singapour, ce mardi 12 juin. D’abord les images hollywoodiennes de Donald Trump serrant d’égal à égal la main d’un Kim Jong-un légitimé comme jamais n’aurait espéré son grand-père. Puis la conférence de presse à la fois arrogante et floue du président milliardaire. Le tout a fort mal masqué la souris accouchée de la rencontre. Et quelle souris ! Trump a concédé – sans consulter Moon – un arrêt des exercices militaires conjoints américano-sud-coréens en échange de pas grand-chose de la part de Kim. Soit une promesse déjà faite dans le passé : la dénucléarisation complète de la « péninsule coréenne », incluant donc le bouclier américain protégeant le Sud. Que retenir au final ? La perspective inéluctable d’une annexion nord-coréenne de la péninsule ? La puissance américaine anéantie ? Dans sa tribune, Olivier Guillard suggère de ne pas oublier l’apaisement bienvenu créé par ce sommet, certes mal mené, mais impensable après les menaces de guerre nucléaire fin 2017.
*Depuis la fin de la guerre de Corée en 1953. Durant le conflit, les forces américaines (1,8 million de GI) perdirent 40 000 hommes (et près de 100 000 blessés) face aux troupes du Nord et aux « volontaires » chinois. **Lequel semblait poindre à l’automne 2017, lorsque Pyongyang procédait à un essai thermonucléaire (3 septembre 2017) puis fin novembre un nouveau tir de missile intercontinental (dont la portée théorique plaçait la quasi-totalité du territoire américain sous la menace balistique nord-coréenne).
Rompu à la démesure comme aux frasques de la téléréalité, le 45ème président des États-Unis a célébré son 72ème printemps ce 14 juin. Soit deux jours seulement après ce qu’une presse internationale avide de sensationnel qualifiait avant l’heure de « sommet du siècle » : la rencontre historique dans la paisible cité-État de Singapour du tempétueux chef de l’exécutif américain Donald Trump et de l’énigmatique « dirigeant suprême » nord-coréen Kim Jong-un. Deux personnalités atypiques, imprévisibles, aux antipodes l’une de l’autre mais réunies l’espace de quelques heures en terrain neutre. Le temps de s’essayer à jeter un voile sur 65 années de tensions et de contentieux*, de normaliser les rapports entre la dictature nord-coréenne et la fière démocratie américaine, de faire reculer le spectre d’une éventuelle (énième) crise** en Asie orientale et d’avancer sur la voie délicate de la dénucléarisation dans la péninsule coréenne.
*Trump et Kim se réservant un improbable tête-à-tête d’une quarantaine de minutes dont le détail ne fut guère communiqué à son issue… **Forêt de drapeaux aux couleurs des deux pays, poignées de main viriles agrémentées de tapes dans le dos, sourires un brin figé, pas cadencé, phrases grandiloquentes et promesses de lendemains meilleurs, etc.
À l’issue de cinq heures de rencontre-discussion entre les deux délégations*, d’un « sommet » millimétré, et scénarisé dans le moindre détail, usant de force symboles** faisant la part belle au marketing politique, le monde extérieur est rassuré. Il apprend de la bouche des deux visiteurs leurs desseins communs de paix durable et de prospérité, de stabilité régionale, leur souhait de donner corps à l’ambitieuse entreprise de dénucléarisation, leur appétence pour des rapports bilatéraux d’un type nouveau. Bravo Messieurs. Merci pour ces avancées considérables. Mais est-ce là tout ? Qu’en est-il de la substance tant attendue ?

Ce sommet doit-il être qualifié de succès ? Et si oui, pour qui en priorité ?

Comme en pareille occasion dite « historique » (avant même l’ouverture des débats…), on trouvera bien sûr parmi les observateurs une cohorte de lecteurs critiques, portés avant toute chose sur la dimension strictement comptable, substantielle de l’événement : combien d’engagements paraphés, de traités ou accords conclus et à quel horizon précis, de sites atomiques ouverts aux inspecteurs de l’AIEA ou de matériels fissiles neutralisés. En l’occurrence, ces tenants d’une évaluation purement quantitative du sommet singapourien pourraient il est vrai s’estimer déçus. Aucun engagement concret (dans les dates, les chiffres, la volumétrie ou les méthodes) de la part de Pyongyang sur le cœur du dossier – la dénucléarisation du régime. Aucun traité de paix conclu. Pas davantage d’accord de normalisation des relations diplomatiques entre la Corée du Nord et les États-Unis. De vagues « garanties de sécurité » promises par le locataire de la Maison Blanche à son homologue de Pyongyang.
*Pour rappel, c’est un « simple » accord d’armistice (paraphé à Panmunjom par des représentants américain, nord-coréen et chinois) qui mit un terme aux hostilités en juillet 1953, non un accord de paix.
Malgré les dividendes évidents, la tenue elle-même de ce sommet ne saurait satisfaire l’appétit de ces impétueux. Peu importe qu’il se soit in fine déroulé sans anicroche, revers de dernière minute ni éruption d’humeur. Peu importe qu’il ouvre la voie à la poursuite (substantielle) des discussions-négociations techniques, à une esquisse de normalisation progressive des rapports entre ces deux régimes que tout oppose. Peu importe enfin qu’il permette d’entrevoir à moyen terme la possible signature d’un traité de paix en bonne et due forme* entre les diverses parties au conflit de 1950-53 (Corée du Nord, Corée du Sud, États-Unis et Chine).
*La toute première du genre entre un président américain en exercice et un dirigeant suprême nord-coréen.
Dans le camp des observateurs plus mesurés, on estimera au contraire que la rencontre* du 12 juin 2018 entre ces contraires absolus – qui il y a peu échangeaient plus volontiers menaces d’apocalypse nucléaire et insultes personnelles grossières que les sourires et amabilités printanières du moment – constitue un indiscutable succès aux résonances multiples. Dans la péninsule coréenne, la menace d’une crise potentiellement atomique entre les deux pièces dissemblables du puzzle coréen s’éloigne plus encore, dans la foulée des « Jeux de la paix » de Pyeongchang en février 2018 et de leur message de détente souhaitée de part et d’autre du 38ème parallèle. particulier par le président Moon Jae-in, à qui l’attribution du prix Nobel de la paix 2018 récompenserait les efforts déployés sans relâche depuis son accession à la tête de la République de Corée en mai 2017, au profit d’un longtemps improbable « printemps coréen ».
Au niveau régional ensuite, Pékin et Tokyo – dans une moindre mesure Moscou – bénéficient à des degrés divers – mais pour un solde positif – d’une telle décrispation en Asie orientale. Les orages belliqueux alternativement évoqués par Washington et Pyongyang s’éloignent. S’ouvrent maintenant des perspectives de dialogue et de normalisation des rapports entre l’influente Amérique et la jusqu’alors défiante République Populaire Démocratique du désormais très itinérant Kim Jong-un.
*Périmètre de conflit idéologique et militaire s’il en est en Asie-Pacifique, depuis trois générations.
Au niveau supérieur enfin, à l’échelon international, ces effluves singapouriens de décrispation esquissent à plus long terme une possible paix dans la péninsule*. Certes encore timidement et de manière mal assurée, ils matérialisent l’espoir d’une sortie de crise longtemps impensable. Un message encourageant pour un concert des nations malmené dans les deux hémisphères par les crises, les fléaux et les contentieux.

Le service après-vente de l’administration Trump

Il fut loin d’être « facile à organiser » ce premier acte menant le 12 juin les délégations américaine et nord-coréenne, leurs leaders, dans la retraite printanière de Singapour. Néanmoins le plus dur est à venir. Demain, les déclarations optimistes et à l’emporte-pièce, les tweets navrant de légèreté et d’amateurisme ne suffiront pas à nourrir les avancées (que l’on devine par avance laborieuses) d’un processus de paix, de normalisation des rapports bilatéraux, et de dénucléarisation. Le tout à la fois, excusez du peu…
*Du nom de l’île de Singapour où fut organisé le sommet du 12 juin.
Que va-t-il se passer maintenant ? Trump ne saurait prendre les choses en main directement. Certes, il s’est enorgueilli avec morgue de ne pas avoir accordé « plus de deux minutes » à la préparation du rendez-vous du 12 juin, et d’être capable – en toute modestie comme de coutume – de jauger dès les « premières secondes » de sa rencontre avec le « Jeune Maréchal » l’issue de cette atypique interaction. Mais il va à présent passer la main aux « techniciens » de son administration, lesquels tenteront de donner corps à « l’esprit de Sentosa* » en composant avec les desideratas du retors « partenaire » nord-coréen. Dont il serait bien naïf d’attendre coopération, docilité, recherche du consensus et sincérité.
Penchons-nous sur les positions vis-à-vis de la Corée du Nord des deux chevilles ouvrières de l’administration Trump à qui échoie la tâche. Je veux parler des peu conciliants Mike Pompeo et John Bolton. On ne saurait imaginer la tortueuse série de négociations bilatérales comme un long fleuve tranquille. Aux excès de zèle de ces deux dévoués de l’actuel locataire de la Maison Blanche ne manqueront pas de répondre les raidissements tout aussi éloquents – et préoccupants – de Pyongyang.

Sur la route de la « normalisation », quelles prochaines étapes ?

Invitation de Kim Jong-un à la Maison Blanche et au Kremlin, déplacement à Pyongyang du chef de l’État chinois Xi Jinping et du chef de gouvernement japonais Shinzo Abe, interruption des manœuvres militaires américano-sud-coréennes (le temps que durent les discussions-négociations), octroi de « garanties de sécurité » au régime nord-coréen… La feuille de route à court terme ne manque pas d’options scintillantes, de signaux forts et symboliques susceptibles d’entretenir la dynamique du moment, de convaincre le « Dirigeant Suprême » du Nord des bénéfices immédiats de cette détente intercoréenne et de cet insolite « printemps américano-nord-coréen ».
Entre-temps, il faudra certes que Pyongyang justifie de quelques avancées tangibles. C’est-à-dire au-delà des simples déclarations d’intention, de la neutralisation récente de certains sites atomiques (Punggye-ri) et balistiques (Kusong), et de la poursuite du moratoire sur ses essais nucléaires et de missiles. Sans parler des désormais traditionnelles apparitions diplomatico-théâtrales du Commandant Suprême de l’Armée Populaire de Corée, l’intrigant Kim Jong-un, sur la scène internationale. La diplomatie américaine et ses redoutables premiers couteaux ne tarderont guère à faire connaitre leur empressement, à bruyamment manifester leur courroux en cas de processus jugé volontairement dilatoire.
Au lendemain de cette inédite rencontre de Singapour, que reste-t-il ? Passées l’excitation, la tension voire l’émotion, les observateurs du retors dossier nucléaire nord-coréen dressent un bilan finalement peu flatteur de l’événement, en particulier pour l’Amérique. Et ces derniers de mettre primairement en avant combien ce sommet de tous les superlatifs les jours précédents accouche in fine d’une déclaration conjointe vague et d’une grande pauvreté, à des lieues de ce que le chef de l’exécutif américain aimait à proclamer sur la route de Singapour. Aucun engagement concret de la part de Pyongyang, aucun accord sur la dénucléarisation, rien non plus de paraphé au sujet de la paix et d’un éventuel traité. Reçu en chef d’Etat (nucléaire) à l’égal de Donald Trump, l’homme au costume sombre Mao ressort gagnant de ce séjour semi-hollywoodien chorégraphié – sa visite impromptue mais largement médiatisée du Singapour by night valait en soi le détour. Sans avoir rien renié de ses projets que l’on peine à évaluer avec certitude, rien abandonné de ses atouts, et presque rien dit. Une performance à méditer pour la suite.
A propos de l'auteur
Olivier Guillard
Spécialiste de l'Asie, chercheur à l’Institut des Relations Internationales et Stratégiques (IRIS) à Paris, le Dr Olivier Guillard est l'auteur du livre De l’impasse afghane aux errances nord-coréennes : chroniques géopolitiques 2012-2015, NUVIS, Paris, 2016. Egalement chercheur au CERIAS (Université du Québec à Montréal - UQAM), il a publié divers ouvrages sur la volatile scène politique et stratégique du sous-continent indien et, entre autres régions d’Asie, abondamment voyagé en Inde, en Corée du sud, en Afghanistan, en Birmanie, au Sri Lanka, au Pakistan, en Chine, en Thaïlande, en Indonésie, au Népal, au Cambodge ou encore au Bangladesh. Titulaire d’un Doctorat en droit international public de l’Université de Paris XI, il est aussi directeur de l’information de la société Crisis24 (GARDAWORLD), un cabinet de conseil et d’ingénierie spécialisé dans l’analyse et la gestion des risques internationaux.