Politique
Expert - Birmanie

Birmanie : la crise humanitaire oubliée dans l'État Kachin

Des populations déplacés de l'État Kachin, au nord-est de la Birmanie, traversent la rivière Malikha sur un ferry pour échapper aux combats dans le village d'Injanyan près de Myitkyina, qui opposent la Kachin Independence Army (KIA) aux troupes gouvernementales birmanes, le 26 avril 2018. (Source : Time)
Des populations déplacés de l'État Kachin, au nord-est de la Birmanie, traversent la rivière Malikha sur un ferry pour échapper aux combats dans le village d'Injanyan près de Myitkyina, qui opposent la Kachin Independence Army (KIA) aux troupes gouvernementales birmanes, le 26 avril 2018. (Source : Time)
Entre l’Armée Indépendante Kachin (KIA) et l’armée birmane, le cessez-le-feu avait duré dix-sept ans dans l’État Kachin, au nord-est de la Birmanie. Il fut rompu le 9 juin 2011. Depuis, la situation est de plus en plus préoccupante. Quant aux espoirs placés dans le gouvernement d’Aung San Suu Kyi pour rétablir la paix, ils se sont évanouis.
Le 1er mai dernier, la rapporteuse spéciale des droits humains en Birmanie de l’ONU, Yanghee Lee, a exprimé sa profonde inquiétude face à l’escalade brutale des hostilités dans l’État Kachin. Si ces dernières sont de moins grande ampleur que celles connues dans l’État d’Arakan où l’on parle de nettoyage ethnique, les violences n’en restent pas moins bien présentes et se sont intensifiées ces derniers mois. Le nombre de déplacés internes en raison du conflit s’élève à 120 000 personnes, majoritairement chrétiennes. A lui seul, le mois d’avril comptabilise 5 500 civils déplacés vers des villages frontaliers.

Les armes contre le pillage des ressources naturelles

La Birmanie reconnaît officiellement 135 groupes ethniques distincts depuis 1982, dont les Kachin – à l’inverse des Rohingyas, qui sont en grande majorité apatrides. Le pays comprend des dizaines de groupes ethniques armés à l’image de la KIA. Pendant que le monde se concentre sur la crise des Rohingyas en Arakan, le conflit s’envenime également entre l’armée birmane – la Tatmadaw – et la KIA. La Kachin Independence Army souhaite acquérir une plus grande autonomie à travers l’instauration d’une union fédérale.
En 1961, le bouddhisme fut proclamé religion d’État, dans une logique de birmanisation. La Tatmadaw nationalisa l’économie, dont les mines de jade à l’est du pays, ce qui déplut fortement aux Kachin. C’est alors qu’un certain nombre de membres de groupes ethniques minoritaires décidèrent de prendre les armes, dont les Kachin. L’armée Indépendante Kachin était née. En 1994, un cessez-le-feu bilatéral est conclu avec le gouvernement militaire du Conseil d’État pour la restauration de l’ordre public. Dans la continuité de l’apaisement en vigueur, l’Organisation pour l’indépendance du Kachin a même participé à la Convention nationale pour rédiger la nouvelle constitution du pays.
Après quelques années de répit, les combats reprennent le 9 juin 2011. La raison ? Le gouvernement central a réclamé que les soldats de la KIA intègrent l’armée régulière et deviennent des gardes-frontières. La question est récurrente dans les zones ethniques qui bordent la Birmanie. Mais au nord-est du pays, les enjeux sont tels que les soldats Kachin refusent. « Aujourd’hui, la communauté Kachin a plusieurs revendications, dont la gestion de ses ressources naturelles, une meilleure redistribution des richesses et la reconnaissance constitutionnelle de ses droits », indique Camille Cuisset, coordinatrice d’Info Birmanie. Le contrôle de vastes réserves de jade et d’ambre, estimées à des dizaines de milliards de dollars par an, étant l’une des principales causes des troubles.

Des vagues successives de conflits au nez et à la barbe du droit international

Que sont devenus les espoirs de changement ? Rien n’a produit les effets escomptés : ni la victoire de la Ligue Nationale pour la Démocratie (LND) aux élections générales de novembre 2015, ni le nouveau cycle du processus de paix débuté avec la Conférence de Panglong pour le XXIe siècle. Jour après jour, la situation s’aggrave et le dialogue politique s’éloigne. L’armée continue d’agir en toute impunité en poursuivant le même objectif : le contrôle des zones ethniques riches en ressources naturelles. Aussi, l’espoir placé dans le gouvernement civil d’Aung San Suu Kyi a disparu. Et pour cause, les affrontements, au nombre de 3 800 depuis 2011, seraient plus importants aujourd’hui que sous le gouvernement précédent.
Alors que les conflits y ont repris depuis sept ans, l’État Kachin a connu cette année l’une des plus importantes offensives de l’armée birmane. La Tatmadaw a mené sans discernement des attaques à l’artillerie lourde et des bombardements aériens à proximité de zones civiles et des camps de déplacés. Selon la Kachin Women’s Association Thaïlande (KWAT), les civils sont utilisés comme boucliers humains et « dragueurs de mines », empêchant les personnes déplacées d’accéder au refuge et à l’aide humanitaire. Les témoignages des civils Kachin qui ont fui, rapportent l’horreur des crimes de guerres et des crimes contre l’humanité perpétrés par l’armée birmane : viols, tortures, exécutions extrajudiciaires… La Tatmadaw continue de faire fi du droit international humanitaire et des droits humains. Fin avril, plus de cent civils ont été pris au piège dans leur village pendant trois semaines, sans accès, ou très peu, aux soins et à la nourriture. Le convoi de la Croix-Rouge a été empêché d’entrer dans le village : une « obstruction délibérée » de l’aide humanitaire équivaut à un crime de guerre, a rappelé la rapporteuse de l’ONU sur la Birmanie, Yanghee Lee, en mai dernier.
Face à ces déclarations, la « Dame de Rangoun » reste trop silencieuse et son gouvernement aveugle quant à la situation des personnes déplacées. La politique d’Aung Thurein, à la tête du ministère de la Protection sociale, est incompréhensible au vu de l’escalade récente du conflit. Depuis août 2017, les représentants du gouvernement local empêchent la création de nouveaux camps de déplacés internes. Quant aux 167 camps existants, ils ne sont qu’une solution temporaire, a déclaré Aung Thurein. Le gouvernement souhaite un plan pour le retour en toute sécurité des personnes déplacées, a précisé le ministre, entraînant ainsi la fermeture des camps. Cependant, cette stratégie est prématurée et de court terme. Elle ne s’attaque pas aux causes profondes du déplacement. Pour pouvoir parler de retour, il faudrait déjà que les militaires birmans qui ont violé l’accord national de cessez-le-feu soient tenus pour responsables. Par ailleurs, les communautés affectées doivent être associées aux discussions dans la gestion du retour, de la réinstallation et de la réintégration.
Pour l’heure, le gouvernement de la LND est incapable – ou refuse – de traiter des violations des droits humains, en partie en raison du pouvoir disproportionné de l’armée birmane, même sur les organes juridiques internes. Le 8 mars dernier, deux hommes ont été trouvés mort aux mains de la Tatmadaw. Aux yeux de la Commission nationale des droits de l’homme du Myanmar (MNHRC), il s’agissait de combattants de la KIA tués au combat. Les villageois, eux, prétendent que les hommes ont été arrêtés par l’armée alors qu’ils cultivaient près du village de Hkat Pra à Mansi. Selon un rapport médical, l’un des hommes a été blessé par balle et l’autre a subi de graves traumatismes crâniens. Selon un communiqué de Progressive Voice, le MNHRC en tant qu’institution nationale des droits de l’homme a seulement annoncé sa déclaration finale sans fournir des détails complets et transparents sur l’enquête. Les deux hommes décédés, Hpaugan Yaw et Nhkum Naw San, étaient respectivement âgés de 65 et 35 ans. « Si la LND décidait de faire face aux militaires au sujet de la réconciliation nationale, elle aurait le soutien de la communauté internationale », soulève une activiste de la KWAT, souhaitant rester anonyme.

La construction de la paix : un outil et non un objectif pour la Chine

Du 11 au 16 juillet, se tient un nouveau cycle du processus de paix avec la « conférence de Panglong du XXIème siècle ». Mais la paix reste un horizon éloigné. Pour Camille Cuisset, coordinatrice d’Info Birmanie, « ce cycle n’est pas si nouveau. Il reprend les bases de l’ancien : l’accord national de cessez-le-feu de 2015, mis en place pendant le gouvernement de Thein Sein, héritier de la junte militaire. Largement dénoncé, il n’est pas équitable pour les groupes ethniques armés dont seuls 10 sur 21 sont signataires. » Le processus de paix n’est pas inclusif, et reste largement dominé par l’armée. « Il est crucial de construire de nouvelles bases, de réunir autour d’une table tous les acteurs, mais aussi la société civile birmane, qui se trouve aujourd’hui reléguée au second plan alors que sa participation est cruciale », assure Camille Cuisset. De son côté, l’armée de l’indépendance du Kachin n’a pas adhéré à l’accord de cessez-le-feu national.
*L’Alliance du Nord comprend quatre groupes ethniques armés : la Kachin Independence Army (KIA), la Ta’ang National Liberation Army (TNLA), la Myanmar National Democratic Alliance Army (MNDAA) et l’Arakan Army (AA).
A ce sujet, la Chine tient un rôle important. L’envoyé spécial du ministère chinois des Affaires étrangères pour les Affaires asiatiques participe à la Conférence de Panglong depuis le 11 juillet. C’est la Chine, rappelons-le, qui a dès le départ poussé pour des négociations entre l’Alliance du Nord et le gouvernement. Or, pour la Kachin Women Association Thaïlande, Aung San Suu Kyi se rapproche toujours plus de Pékin qui a des intérêts économiques importants en Birmanie. Cependant, le jeu politique de la Chine reste complexe. Une fin immédiate des vieilles guerres civiles n’est pas dans son intérêt. Au contraire, un processus de paix prolongé donnerait à Pékin l’occasion d’affirmer son rôle de médiateur et de faire pression sur les autorités birmanes pour obtenir concessions et privilèges, notamment sur la « Nouvelle route de la Soie ». Les Chinois poursuivent ainsi leur double jeu. Tout en maintenant des relations étroites avec le gouvernement, ils fournissent des armes à l’UWSA, l’United Wa State Army, groupe armé de l’État Wa et le plus puissant en Birmanie. Certaines de ces armes ont été partagées avec l’Alliance du Nord*.
A propos de l'auteur
Pauline Autin
Ancienne rédactrice pour le site LePetitjournal.com à Yangon, Pauline travaille actuellement pour l'association Info Birmanie pour la défense des droits humains dans ce pays.