Culture
Entretien

Chine : imperturbable, Constantin de Slizewicz poursuit sa caravane tibétaine

La caravane Liotard de Constatin de Slizewicz emmène ses clients jusqu'au lac d'Aboudje à 4 400 mètres d'altitude sur le plateau tibétain du Yunnan, près de Shangri-La. (Copyright : Thomas Goisque)
La caravane Liotard de Constatin de Slizewicz emmène ses clients jusqu'au lac d'Aboudje à 4 400 mètres d'altitude sur le plateau tibétain du Yunnan, près de Shangri-La. (Copyright : Thomas Goisque)
Cela fait dix-huit ans qu’il vit son « rêve chinois ». Constantin de Slizewicz s’est fabriqué un personnage de dandy aventurier et nostalgique à Shangri-La, sur le plateau tibétain du Yunnan. Sa « caravane Liotard » ressuscite, inlassablement, les voyages de l’explorateur français du début du XXème siècle. A dos de mules, il emmène vers son « paradis perdu » quelques clients, majoritairement francophones et expatriés à Hong Kong, Shanghai ou Singapour, souvent des décideurs ou des diplomates. L’expédition s’effectue sur quatre jours avec deux à trois lieux de campements successifs. Le tout dans un luxe suranné : vaisselle en porcelaine, nappe blanche et chandeliers en argent à chaque repas… La caravane doit atteindre le lac sacré d’Aboudje à plus de 4 000 mètres d’altitude. Face à l’urbanisation de la région et à l’avancée galopante du tourisme de masse en Chine, Constantin de Slizewicz cultive son anachronisme, enraciné dans la culture locale. Entretien.
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La mission Liotard ressuscitée

C’est un symbole du gentleman du voyage, de ces aristocrates aux mains calleuses, qui ne concevaient pas d’exploration sans une caravane princière : domestiques, baignoire, vaisselle de porcelaine et couverts d’argent, riches tapis et guenon enchaînée à la lance que l’on plante le soir devant sa tente pour impressionner les seigneurs locaux de ce Tibet encore plongé dans l’âge médiéval. Né en 1904, Louis Liotard l’a traversé à deux reprises, en compagnie de son ami écrivain André Guibaut. En 1936-37, lors de leur première mission au Kham, l’une des trois provinces traditionnelles du Tibet, ils sont les premiers à remonter la Salouen, fleuve des confins du Yunnan occidental, jusqu’à la frontière tibétaine. En 1939-40, ils retournent dans la région pour une mission secrète au début de la Seconde Guerre mondiale. Liotard et Guibaut partent de Kangding, dans l’ouest du Sichuan et se dirigent vers le Nord, au pays Ngolos (Golok). Louis Liotard y est assassiné par des bandits le 10 septembre 1940.
Nous sommes maintenant en 2010. Constantin de Slizewicz vit depuis une dizaine d’années dans le Yunnan. Il est reporter pour des médias français, européens et chinois. Cette année-là, il décide de jeter l’ancre à Shangri-La pour y créer la « Mission Liotard ». Mais ce projet est l’aboutissement d’une « longue gestation », aime-t-il à rappeler. Il faut remonter à 1998. En voyage dans l’Ouest chinois, il rencontre une Française dont le récit le fascine. Elle a croisé, lui raconte-t-elle, des églises construites par des missionnaires français, où elle a mangé du singe et bu des alcools étranges. Pour en savoir plus, elle lui conseille de s’adresser aux Missions Étrangères de Paris. Il se lance alors dans l’aventure et se retrouve en 1999 à fêter Noël avec des catholiques tibétains dans la vallée du Mékong puis de la Salouen. Huit ans plus tard, le journaliste publie en 2007 son premier ouvrage, Les Peuples Oubliés du Tibet. C’est en écrivant son livre qu’il découvre le récit des grands explorateurs de la fin du XIXème et du début du XXème siècle : le prince Henri d’Orléans, Jacques Bacot, Alexandra David-Néel, Joseph Rock ou Louis Liotard et André Guibaut. « En lisant leurs aventures, je me suis mis à les jalouser. J’ai aimé cette envie d’aller découvrir des vallées secrètes, des ethnies inconnues, à une époque où la Chine était des plus intéressantes. »
A cette période, Constantin de Slizewicz vit entre deux mondes. « Ma vie était coupée en deux. A Kunming où je résidais, je menais une vie adolescente, fêtarde, un peu absurde. Mais j’avais aussi une autre vie plus saine, à gambader dans ces campagnes qui avançaient à la vitesse du yack ou du buffle. J’allais chercher et questionner ces minorités, qu’elles soient Wa, Tibétaines, Naxi ou Moso. Je pouvais ainsi me retrouver à marcher autour d’une montagne sacrée avec des bouddhistes, à passer un mois avec un curé qui donnait les sacrements dans les missions catholiques reculées des contreforts de l’Himalaya, à séjourner aux bords du lac Lugu afin d’étudier ses sociétés matrilinéaires ou bien à suivre dans leurs rites ancestraux les chamans Dongba de la minorité Naxi. Je me sentais renaître. »
Cependant, Constantin reste sur sa faim. La plupart de ses reportages semblent toujours devoir s’achever par la même conclusion : le déclin des traditions ancestrales qu’il étudie face à la galopante modernité de notre époque. « J’aimais ce pays mais j’étais là à le regarder sans rien faire ! » C’est alors que l’idée lui vient de créer les caravanes Liotard, branche de la Mission Liotard, pour emmener des hôtes majoritairement expatriés francophones de Wuhan, Pékin, Shanghai, Hong Kong ou Singapour, en caravane, à la façon des explorateurs qu’il admire tant, dictés par le pas lent des chevaux.
Aujourd’hui, la Mission Liotard est organisée autour d’une ferme implantée dans la vallée de Dabosi, à trente minutes de Shangri-La. Constantin l’a dénichée il y a cinq ans, avec Phoebe, sa femme, et c’est ensemble qu’ils l’ont restaurée et la font vivre. Ce « petit château mérovingien » aux allures « très slaves », se plaît à dire Constantin, est solidement ancré dans un village tibétain centré pour l’essentiel sur l’agriculture. « Mes hôtes, explique-t-il, ont un besoin de réalité. Or le cadre de la Mission Liotard leur permet de couper avec la vie quotidienne des grandes mégapoles asiatiques, et de retrouver une ambiance familière, identique à celle qu’ils ont pu connaître chez leurs grands-parents, dans leur région d’origine. Ils se retrouvent ainsi dans un cadre sauvage, alpin, forestier, et redécouvrent subitement leur Jura, leurs Alpes de Haute-Provence ou leur Vercors. »
Désormais, Constantin et sa femme ont, dans le pur respect de l’architecture tibétaine traditionnelle, érigé une aile formant le côté droit de la cour intérieure. Elle accueille deux chambres avec tout le confort nécessaire. A l’extérieur du mur d’enceinte, se trouve le camp fixe destiné aux hôtes un peu plus âgés ou à l’inverse, trop jeunes pour partir en caravane affronter les altitudes extrêmes des contreforts de l’Himalaya. « Nous avons voulu que cette ferme en soit réellement une : qu’elle soit une table d’hôte et serve des produits cultivés sur place. » Au rez-de-chaussée du bâtiment principal, une cuisine a ainsi été créée de toute pièce, selon les normes d’hygiène et de sécurité européennes, pour faire des charcuteries maison. « Nous réalisons nos charcuteries avec David et Karen Richards, un couple de cuisiniers britanniques, qui viennent régulièrement d’Angleterre. »
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L'expédition s'effectue sur quatre jours dans la pure tradition muletière telle qu’elle était pratiquée par les caravanes commerciales de la Route du Thé, dans les marches tibétaines au Yunnan, au Sichuan et sur les hauts-plateaux jusqu’à Lhassa. (Copyright : Thomas Goisque)

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Sur la route de la caravane Liotard. (Copyright : Thomas Goisque)

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Dans la caravane Liotard, on dort face aux sommets himalayens dans des tentes tentes "Sibley Bell", inventées pendant la guerre de Sécession américaine. (Copyright : Thomas Goisque)

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Avec l'un des caravaniers tibétains. (Copyright : Thomas Goisque)

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Vin rouge et bière locale autour du feu de la caravane Liotard. (Copyright : Thomas Goisque)

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La nuit dans l'un des trois lieux de campements de la caravane Liotard sur le plateau tibétain du Yunnan. (Copyright : Thomas Goisque)

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Farniente dans la ferme tibétaine de Constantin de Slizewicz. (Copyright : Thomas Goisque)

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Dans sa ferme, Constantin de Slizewicz a développé une table d'hôte. (Copyright : Thomas Goisque)

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Dans le salon de la ferme de Constantin de Slizewicz près de Shangri-La. (Copyright : Thomas Goisque)

 
 
En parallèle, Constantin et Guillaume de Penfentenyo, son associé, ont transformé en restaurant la veille maison que Constantin habitait dans la vieille ville de Shangri-La, afin de proposer de la bistronomie. « Nous avons choisi de baptiser notre bistrot du nom de « Flying Tiger », en hommage à cette escadrille créée par Claire Lee Chennault et formée de jeunes volontaires américains, qui au début de la Seconde Guerre mondiale ont quitté le confort de leurs foyers pour venir se battre contre l’oppresseur japonais, dans le ciel du Yunnan et de Birmanie. »
Ami de Sylvain Tesson, un autre écrivain explorateur, Constantin veut ressembler à un personnage situé entre le barde et le Wanderer. L’un racontait des histoires de village en village pour tromper l’ennui des longues veillées campagnardes. L’autre est la figure littéraire et romantique des jeunes Allemands qui battaient la campagne pour essayer d’apaiser leurs tourments en établissant avec la nature un lien étroit.
A la table de la caravane Liotard. (Copyright : Thomas Goisque)
A la table de la caravane Liotard. (Copyright : Thomas Goisque)

Entretien

Quels sont les personnages qui ont peuplé votre imaginaire ?
Constantin de Slizewicz : Mes lectures de jeunesse m’ont très profondément marqué, que ce soit Tom Sawyer, les aventures de Tintin ou Corto Maltese. Ensuite, j’ai pratiqué le scoutisme et découvert ainsi toute la littérature de la collection « Signe de Pistes », et notamment les romans de Serge Dalens. Lorsque tu es scout et que tu lis ces extraordinaires récits d’aventures, prenant pour héros des adolescents de ton âge qui t’embarquent au XVIIIème siècle pendant la guerre d’indépendance américaine, en Sibérie et en Mandchourie pendant la guerre sino-japonaise, en Vendée pendant la Révolution française ou encore dans les maquis auprès des résistants dans la France occupée de la Seconde Guerre mondiale, c’est une littérature qui ne peut qu’influencer très fortement ton imaginaire et stimuler ta soif d’idéal et d’aventure.
Constantin de Slizewicz, devant sa ferme près de Shangri-La, sur le plateau tibétain du Yunnan. (Copyright : Thomas Goisque)
Constantin de Slizewicz, devant sa ferme près de Shangri-La, sur le plateau tibétain du Yunnan. (Copyright : Thomas Goisque)
Ensuite, j’ai beaucoup lu de littérature de voyage avec des auteurs comme George Orwell, Jack London ou Joseph Kessel. Puis à 19 ans, à mon arrivée en Chine, je me suis profondément intéressé à ce pays, à son présent comme à son passé. C’est-à-dire à tous les récits qui pouvaient exister, aussi bien sur Pékin, la guerre des Boxers, le XIXème siècle, les concessions étrangères, que sur des récits d’exploration vers cette Asie extrême. Toutes ces lectures ont été des sortes de piqûres permanentes me permettant d’entretenir le goût de l’ailleurs.
A la différence de Sylvain Tesson, j’ai une envie d’enracinement. Cela ne signifie pas de vouloir posséder, je ne suis même pas propriétaire de ma ferme. Dans mon esprit, il n’y a pas de raison que je sois propriétaire au Tibet et je trouve cela très agréable de vivre sous une forme de « pacte ». C’est un vrai contrat, loyal, humain, social, qui permet chaque jour, de le remettre en cause.
Qu’est-ce qui vous a mené jusqu’à Shangri-La ?
Cette rencontre à Noël 1999 avec des Tibétains catholiques, dans la mission de Xiao Weixi, où j’ai notamment rencontré un vieux prêtre du nom de Shi Guanrong, qui allait mourir deux mois plus tard, a été extraordinaire. Ce vieux prêtre avait été séminariste des missionnaires français avant d’être envoyé en 1952, au laogai [le goulag chinois, NDLR], où il restera trente ans. Lorsqu’il en sort, loin d’avoir perdu la foi, il se fait ordonner prêtre à l’âge canonique de 70 ans. Cette rencontre à Noël, si loin de la France, dans une région encore si inaccessible à l’époque, avec ce vieux prêtre qui avait connu les derniers missionnaires français, dont les tombes, petits tertres de terres perdus, sans pierre, parfois sans croix, rappelaient le passage, a provoqué en moi une grande émotion. J’ai pris une grande claque d’humilité.
Ensuite, j’ai pu approfondir l’histoire de ces missions. Notamment auprès de gens qui avaient directement rencontré les missionnaires, à l’instar d’Alibert de la mission de Tzedzhong, qui avait très bien connu le Père François Goré. J’ai également rencontré des personne qui avaient connu Joseph Rock, comme Xiao Shumin, fille d’un seigneur de la guerre du Sichuan, appelée « reine des Mosuo », à qui Rock avait offert un Colt 45. J’ai fait le pèlerinage du Kawagarbo où j’ai pu prendre exactement les mêmes sentiers et voir les choses telles qu’Alexandra David-Néel les a vues. Rien n’avait bougé. Aujourd’hui, ce même pèlerinage est marqué par deux nouvelles routes, l’une traversant le Mékong, l’autre la Salouen… Le charme n’est plus là. Toutes ces rencontres ont été extrêmement marquantes et ont donné naissance à mon ouvrage, Les Peuples Oubliés du Tibet, dont le but a été de raconter ce lien dont j’ai été gratifié. Pour moi, il y a une sorte de providence à avoir été présent au bon moment pour recevoir cela. En effet, cinq, six années plus tard, tous ces gens avaient quitté ce monde.
Vous faîtes partie d’un écosystème de ressortissants français présents à Shangri-La et ses alentours… Comment s’organise-t-il ?
Quand je suis arrivé à Shangri-là, j’étais seul. Aujourd’hui, Shangri-La compte sept Français. Au-delà de la mission Liotard, Maxence Dulou veille sur Ao Yun, le domaine viticole créé par Moët Hennessy, et Estelle Achard a ouvert une maison d’hôte à Benzilan. Chacun est assez indépendant et, même si nous sommes très bons amis, nous ne vivons pas du tout dans un sentiment d’appartenance à une communauté.
Il suffit de voyager dans le nord du Yunnan, entre Kunming et Shangri-La, pour mesurer à quel point ce « paradis perdu » devient désormais accessible. Les chantiers gigantesques d’une autoroute et d’une voie de chemin de fer n’épargnent pas les Gorges du Tigre. Les touristes à Shangri-La ont dépassé les 12 millions en 2016. Comment voyez-vous la suite de votre activité sur place ? N’est-ce pas un contexte similaire qui vous a fait quitter Pékin au début des années 2000, puis Kunming en 2005 ?
Si vous regardez la réalité des choses, vous êtes tenté d’être pessimiste. Mais je pense qu’il ne faut pas juger ainsi. Sans vouloir rentrer dans une sorte de « sino-béatitude », la Chine est selon moi un pays de pleine écoute. C’est d’ailleurs bien visible à travers les Accords de Paris sur le climat desquels les États-Unis se sont retirés alors que la Chine les a signés et fournit dans le même temps, des efforts considérables afin de baisser sa production de carbone. C’est ma grande chance d’être dans ce pays, d’être le lien entre ce XXème siècle passé et ce XXIème siècle naissant. Être acteur à mon échelle est tout à fait vital. A Shangri-La, il y a selon moi des choses qui progressent extrêmement bien. Par exemple, la reconstruction plutôt réussie de la veille ville après l’incendie qui l’a ravagée en 2014, ou encore l’arrêt par les autorités d’un important projet immobilier construit de manière illégale. Par ailleurs, de nombreux Tibétains qui avaient fui à l’arrivée des communistes dans les années 1950, sont en train de revenir. C’est sûrement une expérimentation mais cela ne peut être que positif. Je suis donc confiant dans l’avenir.
A propos de l'auteur
Franck Guyonnet-Dupérat
Avocat au barreau de Paris, Franck Guyonnet-Dupérat exerce le droit des procédures collectives / restructuration d'entreprises au sein du cabinet Aston à Paris. Il a travaillé précédemment pendant près de trois ans au sein des antennes de Shanghai et de Singapour du cabinet DS Avocats, dans l’aide à l’implantation, à la structuration et à la restructuration des investissements des sociétés françaises et européennes en Asie (droit des sociétés, droit du travail, droit de la propriété intellectuelle, rédaction de contrats commerciaux).