Politique
Entretien

Corées : l’impossible réunification ?

Détail couverture du livre "Rencontres entre les deux Corées", Eva John, Hikari éditions.
Le compte à rebours est lancé en Corée du Sud. Ce vendredi 9 février s’ouvriront les jeux olympiques d’hiver de Pyeongchang que les historiens rebaptiseront peut-être les « jeux du dégel » après plusieurs mois de tensions entre les deux Corées. Une délégation menée par le président du parlement nord-coréen est attendue au sud du 38ème parallèle pour accompagner les sportifs. Ski alpin, ski de fond, patinage artistique et patinage de vitesse, au total une dizaine d’athlètes nord-coréens doivent participer aux épreuves olympiques. L’événement préfigure-t-il pour autant une réunification future de la péninsule ? Cette diplomatie de la glisse peut-elle se poursuivre après les jeux ? Entretien avec la journaliste Eva John qui vient de publier Rencontres entre les deux Corées. L’impossible réunification ? chez Hikari Editions.

Contexte

Ancienne correspondante de Libération et de Ouest-France à Séoul, Eva John connaît trop la péninsule coréenne pour céder aux raccourcis et aux clichés. Ce n’est pas le doute qui rend flou, ce sont les certitudes et les idées préconçues qui font que l’on passe à côté d’un pays et de ses habitants. Comme tout bon journaliste de terrain, après huit ans passés en Corée du Sud, notre consœur continue donc de se poser des questions. En témoigne le point d’interrogation qui ponctue le sous-titre de cet ouvrage et auquel elle tenait particulièrement.

« Impossible réunification ? » Depuis l’armistice de 1953, la question d’une réunion des deux Corées est devenue le point Godwin des conversations d’étrangers débarquant à Séoul. Difficile pourtant d’aborder le sujet sans voir les Sud-Coréens lever les yeux au ciel. Posée comme telle, la question n’a en effet guère de sens, nous dit notre consœur. Il manque le « quand », le « comment » et surtout le « sous quelle forme ? »

L’auteure préfère ainsi le terme de « rencontres » : rencontres entre les deux Corées, mais aussi rencontres avec des Coréens du Sud et du Nord. Composé d’une dizaine d’entretiens, l’ouvrage paru chez Hikari Editions est le fruit de longues années de reportages de terrain. Vous y croiserez un ancien lieutenant-général de la zone démilitarisée, les patrons d’une agence matrimoniale, un réalisateur de documentaires, un dessinateur de webtoons, des professeurs d’universités ou encore des responsables d’ONG qui tous s’interrogent sur le vivre ensemble après plus de 60 ans de division.

Eva John, auteure de "Rencontres entre les deux Corées" paru chez Hikari éditions. Crédits : DR
« Lors des compétitions internationales, quand les Nord-Coréens affrontent n’importe qu’elle autre équipe étrangère, les Sud-Coréens soutiennent l’équipe nord-coréenne », affirme l’un de vos interlocuteurs dans le livre. Est-ce toujours le cas à quelques jours du début des Jeux de Pyeongchang ?
Eva John : En cette veille des Jeux Olympiques où ont été conviés des athlètes nord-coréens, on s’aperçoit que l’opinion en Corée du Sud émet des réserves au rapprochement qui avait pourtant été annoncé comme un objectif par le président Moon Jae-in lors de sa campagne. C’est vrai notamment parmi les jeunes qui ont voté majoritairement pour l’actuel chef de l’état. Il y a probablement plusieurs explications à cela. On sait qu’une partie de l’opinion estime avoir été mise devant le fait accompli. Les Sud-Coréens pensent qu’ils n’ont pas été suffisamment consultés, que la situation leur a été imposée. Résultat : la côte de popularité de Moon Jae-in est en recul, notamment parmi les jeunes. Ce sont pourtant eux, encore une fois, qui ont massivement voté pour lui et pour une politique de reprise du dialogue qui avait été clairement annoncée. C’est bien la preuve que la situation est complexe et que cette question de la réunification n’est pas une question simple.
« Un nationalisme civique se substitue progressivement à un nationalisme ethnique chez les Sud-Coréens. »
Votre ouvrage s’ouvre sur la question du nationalisme. Qu’est-ce que cela signifie d’être Coréen dans un pays divisé ?
J’ai posé la question à Kim Ji-yoon, chercheuse en Sciences Politiques, qui nous explique que le rapport des Sud-Coréens à leur identité est en train de changer. Longtemps, l’origine était définie par le sang. Aujourd’hui, de plus en plus de jeunes Sud-Coréens évoquent les critères de la connaissance de la culture du pays et de la langue. Un nationalisme civique se substitue progressivement à un nationalisme ethnique. En 2013, seuls 57 % des 20-30 ans pensaient qu’il fallait être né en Corée ou avoir du sang coréen pour être Coréen, contre 88 % des sexagénaires. Les mentalités évoluent, sachant que récemment encore il était impensable qu’un étranger puisse devenir Coréen. C’est aussi le signe d’une ouverture du pays au monde, même si cette ouverture est encore relativement limitée. Les étrangers représentant moins de 3 % de la population en 2014.
« Quand un ami revient de Corée du Nord et vous ramène un tee-shirt avec Pyongyang inscrit dessus, tous mes amis Sud-Coréens me disent : « Celui-là, il ne sort pas de ta chambre ! »
Les rencontres, ce sont aussi des mariages entre Sud et Nord-Coréens ? On fait connaissance dans votre livre avec un couple formidable. Une Nord-Coréenne et un Sud-Coréen qui tiennent une agence matrimoniale à Séoul…
C’est un couple que j’ai rencontré il y a déjà plusieurs années au cours d’un reportage. On parle ici d’une agence matrimoniale vraiment pas comme les autres, puisque il s’agit de jouer les entremetteurs entre des Nord-Coréennes et des célibataires sud-coréens. J’ai pu passer du temps avec eux. Ils m’ont même invitée à un mariage. En effet, lorsqu’ils marient des gens, ils se rendent généralement à la cérémonie. Ce qui m’a frappé après cette journée passée avec eux, c’est que ce couple qui dirige cette agence semble tout à fait comme les autres. Or, en réalité il s’agit d’une exception. Sud et Nord-Coréens ne se connaissent pas. Dans la plupart des entretiens menés pour ce livre, revient la question de l’image qu’ont les Sud-Coréens des Nord-Coréens et inversement. Plusieurs de mes interviewés m’ont raconté par exemple qu’ils croyaient en grandissant que les Nord-Coréens avaient des cornes. Il y a une vraie propagande dès le plus jeune âge qui entraîne cette mise à distance. C’est notamment ce que me raconte le réalisateur Jéro Yun qui parle de l’absurdité de la séparation. Il évoque, entre autres, les manuels qui se trouvent dans les postes de police, une sorte de guide pour reconnaître un espion nord-coréen. Il y a ces haut-parleurs à la frontière qui balancent de la K-Pop à des fins de propagande en Corée du Nord. Il y a la loi sur la sécurité nationale et toutes les restrictions qu’elle impose. Quand un ami revient de Corée du Nord par exemple et vous ramène un tee-shirt avec « Pyongyang » inscrit dessus, tous mes amis Sud-Coréens me disent :  » Celui-là, tu ne le mets pas dehors. On est d’accord, il ne sort pas de ta chambre ! »
La Corée du Nord semble pourtant très éloignée du quotidien des jeunes en Corée du Sud. Lorsqu’il commandait des troupes à la frontière, le lieutenant-général Chun In-bun explique que sa plus grande difficulté était de convaincre les jeunes conscrits que « la menace est belle et bien réelle »…
Chun In-bun raconte qu’il a commandé 700 hommes le long de 15 kilomètres de terrains accidentés sur la frontière. Il fallait veiller aux tentatives d’infiltrations et notamment sur les tunnels creusés par les Nord-Coréens. Et effectivement, on voit ces jeunes conscrits dans leurs guérites qui observent la frontière à la jumelle, minés par l’ennui et la monotonie de leur tâche. La menace est bien réelle, mais quand on vit au Sud, on ne la perçoit plus vraiment. Alors est-ce que c’est un mécanisme de protection ? Après tout, il faut bien vivre et on ne peut pas faire grand-chose. C’est en tous cas ce que se dit une grande partie de la population.
Lors des tensions récentes avec la Corée du Nord, ce sont surtout les tweets du président américain qui ont suscité de l’inquiétude au Sud…
Les Sud-Coréens sont conscients de la menace nord-coréenne, mais ce n’est pas la première chose à laquelle ils pensent. Et c’est vrai que ces derniers mois, l’inquiétude est devenue plus prégnante et cela en raison de l’incertitude côté américain. Les Sud-Coréens se sont habitués au schéma de pensée du régime nord-coréen. Ce qui est nouveau, c’est le comportement de la Maison Blanche. On vous dit souvent : « Avant, on savait à quoi s’attendre avec les Etats-Unis. Aujourd’hui, on a plus peur de Donald Trump. »
La réunification, encore faut-il la vouloir… Vous pointez les différences de perception entre les jeunes et les plus âgés sur la question…
C’est vrai que les jeunes Sud-Coréens ont de moins en moins envie de payer le prix d’une éventuelle réunion des deux pays. La chercheuse interviewée au début du livre cite notamment ce sondage dans lequel ce sont les jeunes et notamment les garçons qui décrivent volontiers la Corée du Nord comme un pays « ennemi ». C’est quelque chose qui est très fort notamment au moment du retour de l’armée. Mon mari est enseignant à l’Université. Quand il retrouve ses étudiants après 21 mois de service militaire, le discours a totalement changé. Ils ont des mots beaucoup plus durs vis-à-vis de la Corée du Nord. Les enquêtes montrent d’ailleurs que ces jeunes-là ne sont pas favorables à une réunification de la péninsule. J’ai un étudiant qui me dit très clairement qu’il se sent beaucoup plus proche d’un Américain que d’un Nord-Coréen par exemple.
Le coût de la réunification serait-il perçu comme trop cher ?
Là aussi, il faut nuancer… En réalité, un rejet total de la réunification reste une idée taboue. Je viens de vous parler de cet étudiant qui me dit que la réunification est le dernier de ses soucis. Ce genre de propos « on the record » ne court pas les rues. J’ai eu du mal à trouver un jeune qui affiche aussi ouvertement son opposition à l’idée d’une réunion des deux Corées. Ce qui se comprend d’ailleurs. Car au fond la question « Êtes-vous pour ou contre la réunification ? » est beaucoup trop simpliste. Si vous la posez ainsi, généralement vos interlocuteurs n’ont pas envie d’y répondre. Ce que j’ai essayé de montrer dans ce livre, ce sont les autres questions qui sont attachées au sujet. Cela dépend de la façon dont la réunification intervient, de comment elle arrive, etc. Il faut donc décomposer cette question en plusieurs questions. C’est la seule manière d’aller plus loin et c’est ce que j’ai pu faire en prenant le temps avec les personnes que j’ai rencontrées.
Sous le gouvernement conservateur précédent, il avait aussi fallu convaincre la jeunesse… La Corée du Nord était alors vendue comme une « opportunité » pour les entreprises sud-coréennes avec un slogan autour d’une réunification affichée comme un « jackpot ». La formule a été empruntée au professeur Kim Byung-yeon selon lequel la priorité, c’est l’intégration économique…
L’idée était de rappeler aux Sud-Coréens à l’époque qu’il fallait avoir une vision à long terme, que des sacrifices étaient nécessaires à court terme mais que l’exemple de l’Allemagne montre qu’elle ne s’en sort pas si mal. Kim Byung-Yeon nous l’a rappelé lors de notre entretien, sa stratégie est celle des petits pas. Pour ce titulaire d’un doctorat à l’université d’Oxford et professeur à la prestigieuse Université Nationale de Séoul, il est plus réaliste de multiplier les contacts économiques même à très petite échelle, avant même d’envisager une réunification politique. L’important selon ce chercheur, c’est d’abord l’intégration économique. Il rappelle qu’aujourd’hui, le revenu moyen par habitants en Corée du Nord est de 800 dollars, contre 27 000 dollars en Corée du Sud. Il rappelle aussi qu’on n’a jamais vu deux pays présentant un tel écart s’unir. Pour lui, la réunification coréenne est donc à envisager comme un processus d’intégration générale au sein de l’Asie du Nord-Est. Dans les années 1960 et 70, l’économie sud-coréenne, explique-t-il, s’est développée en s’appuyant sur deux partenaires à l’Est – le Japon et les États-Unis – c’est le fameux miracle coréen. Dans les années 80 et 90, le pays s’est ensuite tourné vers l’Ouest pour exporter vers la Chine. Aujourd’hui, ces deux marchés sont saturés et la seule possibilité est donc de se rapprocher du Nord : la Corée du Nord, le nord-est de la Chine et l’Extrême-Orient russe.
Séoul a pourtant décidé, sous le gouvernement précédent, de fermer la zone économique de Kaesong…
Oui, là encore, cela prouve qu’il y a débat au sein du pouvoir et de l’opinion en Corée du Sud. Le professeur Kim explique d’ailleurs qu’il sera difficile de rouvrir cette zone industrielle qui employait 50 000 Nord-Coréens, car la communauté internationale pourrait y voir une entrave aux sanctions onusiennes.
« Personne en Corée du Sud n’est prêt à exclure l’idée d’une réunification de la péninsule. Ce qui ressort de ces entretiens, c’est surtout la difficulté de se préparer à cette éventualité. »
Et à titre personnel, Eva John, il faut bien que je vous pose la question : quel est votre avis sur la réunification ?
J’ai laissé un point d’interrogation à cette question sur la couverture du livre, car évidemment il est impossible de prédire l’avenir. Personnellement, je retiens deux choses de ces entretiens. D’une part, la réunification n’a jamais parue aussi lointaine : les deux Corées n’ont pas cessé de s’éloigner au fil des ans et les liens entre les Sud-Coréens et les Nord-Coréens n’ont fait que se distendre. Je pense notamment aux Sud-Coréens qui peuvent encore avoir de la famille au Nord. Les jeunes n’ont jamais vu cette famille et pour eux, cela devient de plus en plus abstrait. D’autre part, j’ai aussi l’impression après avoir parlé avec toutes ces personnes, qu’aucune d’elles n’a vraiment envie d’abandonner l’idée. Personne en Corée du Sud n’est prêt à exclure l’idée d’une réunification de la péninsule. Malgré la lassitude et le sentiment d’impuissance, il y a donc encore de l’espoir. Ce qui ressort de ces entretiens, c’est surtout la difficulté de se préparer à une éventuelle réunification des deux Corées.
Propos recueillis par Stéphane Lagarde
A propos de l'auteur
Stéphane Lagarde
Stéphane Lagarde est rédacteur en chef adjoint d'Asialyst. Grand reporter au Desk Asie de Radio France International, ancien correspondant à Pékin et Séoul, tombé dans la potion nord-est asiatique il y a une vingtaine d’années.