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Entretien

Chine : les deux vies musicales de Djang San, du rock au luth électrique

Le musicien français Djang San.
Le musicien français Djang San. (Crédit : DR).
A Pékin, il est reconnaissable à son luth chinois électrifié (un ruan) qu’il balade partout de concert en concert et à un phrasé en mandarin des plus fluides. En dix-sept ans et 40 albums, le musicien français Djang San a réussi à se faire un nom dans le monde de la musique en Chine comme en Asie. De retour d’une longue tournée qui l’a vu se produire successivement en Corée et au Japon, il nous livre un pan de sa vie artistique, mais aussi ses réflexions sur la scène musicale contemporaine chinoise, underground comme plus commerciale.

Entretien

Arrivé à Pékin en 2000, Jean-Sébastien – de son prénom officiel – découvre la Chine via une visite familiale. Il est alors étudiant en chinois en LEA (Langues étrangères appliquées) à Bordeaux. Lors de ce premier séjour, il goûte à l’underground folk et rock chinois au River Bar, au Get Lucky ou encore au What Bar. Cette découverte lui donne envie de revenir dans la capitale de l’Empire du milieu car elle contraste de beaucoup avec et l’enseignement qu’il reçoit et l’image que renvoie la Chine à l’époque.

Pour la musique, c’est une période de grande créativité où de nombreux groupes chinois émergent. Groupes aujourd’hui qualifiés parfois de « légendes » ou « d’institutions », des Wild Children à Second Hand Rose, en passant par les punks de Brain Failure ou de Hang on the Box.

Fort de cette découverte, il se débrouille pour trouver un stage à Pékin. S’ensuit une période d’intenses explorations et rencontres musicales, notamment grâce à la programmation du River Bar où il devient un aficionado, un habitué. A l’époque, Wan Xiao Li ou Xiao He se produisent devant un minuscule public (pas forcément de connaisseurs d’ailleurs) et sont très faciles d’accès. Celui qui deviendra connu sous le nom de scène de Djang San commence alors à jammer avec eux et surtout à composer ses propres textes, en chinois, en s’accompagnant le plus souvent d’un ruan – instrument traditionnel qu’il a lui-même électrifié.

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Djang San.
Djang San. (Crédit : Clancy Lethbridge).
Tu composes et chantes depuis tes débuts en chinois. Pourquoi ?
Djang San : A l’époque, dans les années 2000, nombreux étaient les groupes français à chanter en anglais et je voulais faire quelque chose de différent. A la guitare, j’ai donc commencé à écrire des textes dans la mouvance des groupes de folk chinois de l’époque. Dans la même veine, j’ai très vite été intéressé par les instruments chinois et j’en ai acheté quelques-uns pour découvrir comment ils sonnaient. Je ne faisais qu’expérimenter à l’époque. Sinon, je jouais encore de la guitare. Pourtant, c’est aussi à ce moment-là que j’ai décidé de m’investir dans la scène musicale locale. D’abord en solo en tant que Zhang Si’an puis via mon groupe JSB en 2006, et à travers mon autre formation The Amazing Insurance Salesmen qui m’a permis de participer au concours mondial Battle of the Bands.
D’ailleurs, pour la petite histoire, nous avons participé à ce concours vraiment par hasard, suite à une petite annonce découverte un soir au 2 Kolegas [le bar, salle de concert a fermé depuis, NDLR]. Nous gagnons d’abord à Pékin. Puis à Hong Kong, ce qui a été une énorme surprise, car aucun de nous n’était chinois (à part le batteur). A cette époque cela a d’ailleurs posé quelque problème. Mais, cela a aussi apporté un appel d’air certain à la scène musicale pékinoise. Enfin, nous sommes partis pour la finale mondiale en Malaisie où cette fois-ci, malheureusement nous avons perdu (un groupe de Jamaïque a gagné le concours cette année-là). L’expérience nous a ouvert la voie, même si le groupe s’est peu à peu délité. C’est là que je suis revenu à la base : le chant chinois et les instruments traditionnels. En 2011, j’ai donc commencé une seconde carrière, si on peut dire.
Aujourd’hui, tu électrifies les instruments chinois traditionnels. Cela n’avait jamais été fait ?
A l’époque, c’était quelque chose qui n’intéressait personne. J’ai donc été le premier a me lancer et cela a eu un impact autant sur les « classicistes » sortant du conservatoire que sur les rockeurs puisque j’ai aidé, à mon niveau, à un renouveau de la musique chinoise avec ces instruments-là dans une forme moderne.
Tu es musicien à temps plein. Quelle est la vie quotidienne d’un musicien indépendant à Pékin ?
En Chine, le système musical a beaucoup évolué par rapport à ce qui existait. Avec Internet, il y a comme toujours des bons et des mauvais côtés. Les bons côtés par exemple, c’est que tu peux facilement trouver où jouer et qu’il y a toujours une place pour les nouveaux musiciens qui débarquent. Je suis aussi aidé par mon label en France. Les possibilités sont donc nombreuses. Par exemple, je viens même de sortir un CD au Japon. C’était la première fois que je sors un CD, je suis hyper content.
Tu tournes autant en Chine qu’au Japon ou en Corée. Vois-tu une différence dans la scène musicale ? Est-elle plus ou moins installée en Chine ou au contraire encore balbutiante ?
Pour moi, il y a un souci de compréhension de la scène musicale contemporaine en Chine. La musique contemporaine existe dans ce pays depuis le milieu des années 1980 avec des gens comme Cui Jian par exemple. Le rock existe en Chine depuis cette époque. Il y a eu des hauts et des bas mais cela fait longtemps que cela existe maintenant. Ce n’est donc pas du tout nouveau. On ne peut donc pas parler de scène balbutiante.
Il y a d’un côté une scène plus ou moins installée – par exemple de groupes comme PK 14 ou AK 47 qui réalisent des tournées sino-mondiales – et de l’autre, des formations plus discrètes. Où se produisent-elles ?
Aujourd’hui dans n’importe quelle ville de niveau moyen, et donc d’au moins 5 millions d’habitants, il y a au minimum une salle de concert pour le rock ou la musique électronique. Désormais en Chine, il y a des festivals partout, de plus en plus, et tout au long de l’année. Surtout, la musique chinoise s’exporte, ce qui n’existait pas auparavant
Comment les labels soutiennent-ils les groupes chinois ?
La plus grosse entreprise de musique indépendante aujourd’hui en Chine, c’est Modern Sky. Tout le monde le sait. Depuis quelques années, ils rachètent et investissent dans des festivals partout dans le monde comme le festival Sound City de Liverpool, ou d’autre à Helsinki ou à New York. De cette manière, ils imposent les groupes chinois qu’ils produisent, mais aussi les groupes locaux. Ainsi, en Angleterre, on a maintenant des groupes anglais signés par un label chinois. Et ce sont ces groupes qui viendront à terme jouer en Chine.
Nous ne sommes donc plus du tout dans le système du bouche à oreille –
« je te donne un flyer à la sortie d’un concert et tu vas au suivant » -, mais plutôt dans une machine…
Bien sûr. Beaucoup de choses sont institutionnalisées, même s’il existe encore un fossé entre ce qui passe à la télévision ou à la radio et ce qui se joue dans les bars ou les petites salles de concert. D’ailleurs, de plus en plus de groupes en Chine vivent de leur musique, ce qui était plutôt rare auparavant. Dans une ville comme Pékin par exemple, il y a plein de salles de concerts et surtout il y en toujours des nouvelles qui ouvrent vu que beaucoup ferment. La scène oscille. Elle est cyclique d’une certaine manière.
Pour revenir à ton style musical, comment es-tu reconnu aujourd’hui ? Comme le Français qui joue de la musique en chinois pour les Chinois, à l’image de Dashan, le Canadien professeur d’anglais et acteur célèbre dans toute la Chine dans les années 1990-2000 ? Ou bien autrement ?
Quand j’ai commencé à faire mes essais avec les instruments traditionnels et notamment le ruan, beaucoup de Chinois venaient me voir pour savoir de quel instrument il s’agissait. La pratique avait un peu disparu des habitudes. Certains étaient contents que j’en joue et que je le fasse redécouvrir, d’autre non, notamment parce que j’étais étranger. Aujourd’hui, ce débat est terminé car nombreux sont les Chinois à en jouer. Pendant dix ans par contre (de 2001 à 2012-2013), ça a été parfois un peu long…
J’essaye à mon niveau de faire avancer la musique et de faire quelque chose de créatif. Devenir le « singe savant » français de la musique chinoise n’est pas ce qui m’intéresse le plus. Je n’en vois pas vraiment l’intérêt. Je poursuis juste mon chemin. Dans cette optique, je gère aussi le site Internet « Beijing Underground » associé au groupe Facebook que j’ai créé, et qui est devenu le plus gros groupe Facebook sur la musique indépendante chinoise. Je crée maintenant souvent des concerts à Pékin liés à ce concept. J’ai aussi en tête de venir jouer en Europe dans les années à venir, toujours en chinois, mais aussi en anglais et en français, pour montrer mon travail dans son intégralité.
Quels sont les groupes à suivre en 2018 ?
Su and the Paramecia qui est dans la lignée très folk du style de Wild Children d’un côté. Après, cela dépend vraiment des scènes, Macondo, Scare the Children, Jah Jah Tone, Backspace, The Peppercorns, Round Eye, Higher Brothers, Da Bang et pleins d’autres ! Je vous invite à découvrir ça !
Propos recueillis à Pékin par Antoine Richard
A propos de l'auteur
Antoine Richard
Antoine Richard est rédacteur en chef adjoint d'Asialyst, en charge du participatif. Collaborateur du Petit Futé, ancien secrétaire général de l’Antenne des sciences sociales et des Ateliers doctoraux à Pékin, voyage et écrit sur la Chine et l’Asie depuis 10 ans.