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Expert - Chine, l'empire numérique

Chine : l’empire du charbon se met au vert

Fumée et vapeur s'échappent des cheminées et tours de refroidissement d'une centrale à charbon à Huai'an, dans la province côtière du Jiangsu à l'est de la Chine, le 8 décembre 2015. (Crédits : ZHOU CHANGGUO / IMAGINECHINA / via AFP)
Fumée et vapeur s'échappent des cheminées et tours de refroidissement d'une centrale à charbon à Huai'an, dans la province côtière du Jiangsu à l'est de la Chine, le 8 décembre 2015. (Crédits : ZHOU CHANGGUO / IMAGINECHINA / via AFP)
Le processus d’industrialisation et d’urbanisation exponentielle que connaît la Chine depuis plus de 30 ans est aujourd’hui responsable de plus d’un quart des émissions de gaz à effet de serre à l’échelle de la planète – devant les États-Unis. Cette empreinte écologique tient en grande partie à un modèle énergétique fortement dépendant aux énergies fossiles et notamment au charbon. Celui-ci représente les 2/3 de la production d’énergie primaire. La croissance chinoise consomme ainsi près de la moitié de la houille à l’échelle mondiale. Mais cet empire du charbon n’est plus soutenable. Les villes chinoises étouffent sous de tenaces bouillards pollués. Face à cette « apocalypse atmosphérique », ou « airpocalypse », le gouvernement de Pékin se voit désormais contraint d’entamer une ambitieuse cure de désintoxication au charbon.

Une ambitieuse transition énergétique

La Chine est le premier consommateur d’énergie, et le premier émetteur de gaz à effet de serre de la planète. Malgré cette empreinte écologique majeure, les Chinois arguent, avec constance, du principe de « responsabilité commune mais différenciée » pour échapper à tout engagement environnemental contraignant. Expressément formulé en 1992 dans la Déclaration de Rio, ce principe met la charge de la dette environnementale sur les pays développés aux fins de ne pas freiner le développement économique des pays émergents.
En 2015, à l’occasion de l’accord de Paris (COP21), la Chine est toutefois montée d’un cran dans ses engagements en se fixant pour objectif de stabiliser ses émissions de CO2 à l’horizon 2030. Mais, au contraire des États-Unis et de l’Europe, elle ne s’astreint à aucune réduction chiffrée des émissions.
Cette transition bas-carbone s’inscrit dans la nécessité de s’extraire d’un modèle industriel sous stéroïdes, pour s’orienter vers une croissance plus qualitative et plus durable. La hausse structurelle des salaires implique de monter en gamme et de gagner en productivité à travers des technologies plus efficaces et donc plus économes en énergie. Il s’agit de jeter les bases d’une expansion économique plus durable et plus équilibrée.
La transition écologique est également un enjeu de santé publique. Selon l’Organisation Mondiale de la Santé, la pollution atmosphérique serait la cause de plus d’un million de morts prématurés par an en Chine. La classe moyenne chinoise, dont émerge progressivement une opinion publique, exige aujourd’hui que la croissance soit également synonyme de qualité de vie.
La vulnérabilité à la montée du niveau de la mer de nombreuses zones urbaines basses (dont Shanghai et Canton), et le durcissement de conditions climatiques sources de stress hydrique (notamment à Pékin) ajoutent une dimension supplémentaire à la prise de conscience. Enfin, en développant un leadership sur les questions de développement durable, la Chine souhaite renforcer son empreinte diplomatique et concurrencer le leadership américain.
Ce virage écologique ne se fera toutefois pas sans « destruction créatrice ». Pékin veut réduire la part des industries lourdes et renforcer sa position dans les hautes technologies. Plus d’1,8 millions d’emplois devraient être supprimés dans le secteur minier et sidérurgique. Les régions charbonnières comme la Mongolie-Intérieure devraient être fortement impactées. Les entreprises d’État, ces mastodontes industriels en surcapacité productive et souvent très polluants, devront eux-aussi se réformer.

L’investissement dans les énergies renouvelables

Le président Xi Jinping promet un changement radical, une révolution écologique « pour retrouver un ciel bleu ». Le plan quinquennal actuel s’engage à intégrer une dimension écologique dans « chacun des aspects […] relatifs aux développements économiques, politiques, culturels et sociaux ».
Les ambitions de la Chine sont à la hauteur du défi que représente le dépassement de l’âge du charbon. Sa consommation énergétique a été multipliée par 2,5 entre 2000 et 2014. Selon les chiffres de l’Agence internationale de l’énergie, le charbon contribuait en 2015 pour 66,7 % de la consommation d’énergies primaires, suivi par le pétrole (18 %), le gaz naturel (5,3 %), la biomasse et les déchets (3,8 %), l’hydraulique (3,2 %), le nucléaire (3,2 %) et les énergies renouvelables (1,6 %).
Le 13e plan quinquennal adopté par le Parlement chinois en 2016 projette de diminuer la part du charbon dans le mix énergétique à 58 % en 2020. La part des énergies non fossiles (renouvelables et nucléaire) devrait quant à elle augmenter à 15 % du mix énergétique en 2020 (dont 5 % d’énergie nucléaire) et à 30 % d’ici à 2030. Cet effort est plus que conséquent puisqu’il implique de déployer une capacité en éolien, solaire, nucléaire et autres techniques « zéro carbone » équivalente de la puissance électrique installée de toute l’Europe. L’accent est mis sur les énergies renouvelables avec 368 milliards de dollars d’investissements à l’horizon 2020 et la création annoncée de 13 millions d’emplois.
Dans les faits, la Chine est d’ores et déjà le leader mondial de la production d’électricité d’origine renouvelable. Les investissements massifs ont permis à ce type d’énergie de franchir un point d’inflexion majeur : elles sont désormais compétitives sans qu’il soit besoin de les subventionner. Quant au charbon, sa consommation est en légère diminution depuis trois ans : -0,8 %, en 2014, -2,1 % en 2015 et -1,6 % en 2016. Ce qui laisse à penser que le pic de consommation a été atteint.
En parallèle, le pays domine la transition vers les nouvelles mobilités. Sur les deux millions de véhicules électriques en circulation dans le monde, au moins 40 % le sont en Chine. En valeur relative, le taux de pénétration des « zéro émission » reste toutefois encore embryonnaire avec 1,5 % du parc automobile chinois.
Tous ces signaux positifs permettent d’envisager que la Chine puisse atteindre le pic de ses émissions de CO2 autour de 2025. Mais si la transition énergétique est solidement engagée dans le pays, les Chinois jouent à l’étranger une partie bien différente. La Chine est aujourd’hui le premier investisseur mondial dans le domaine du charbon. Elle exporte sa technologie, son savoir-faire et plus important encore, ses financements. Cet engagement s’inscrit dans le projet de « Nouvelles routes de la Soie » consistant à renforcer les routes commerciales à travers la construction à l’étranger d’infrastructures logistiques et énergétiques. La Chine exporte donc son addiction au charbon en même temps qu’elle essaie de se sevrer. On assiste à une « fuite du carbone » vers l’étranger.

Repenser le « contrat social »

L’énergie est en science physique la mesure de la capacité d’un système à se transformer, à modifier son état. En économie, l’énergie est le facteur structurant du système productif. Le produit intérieur brut d’un pays est au premier ordre proportionnel à la quantité d’énergie utilisée. Il ne s’agit donc pas d’une simple corrélation, les liens entre PIB et énergies sont consubstantiels.
La transition vers la « civilisation écologique » annoncée par le président Xi Jinping implique de transformer le modèle de croissance. Doit être séparé ce qui relève de la sphère économique et ce qui relève de la sphère politique. L’État chinois commence d’ores et déjà à se désengager des entreprises d’État en surcapacité et fortement polluantes. Le marché est à l’avenir appelé à primer chaque fois que possible et l’État à suppléer uniquement si nécessaire. D’un État interventionniste, on se dirige vers un État régulateur d’inspiration libérale. Le développement durable, dans la dynamique chinoise, participe ainsi à la naissance d’un véritable État de droit.
La Chine entre donc dans une nouvelle phase du processus de réforme. Il s’agit de sortir d’une aire de centralisme étatique et de surconsommation des facteurs de production (travail et capital) pour basculer dans un modèle économique plus qualitatif et participatif. Le dumping social et environnemental n’est plus soutenable. L’inclusion dans la mondialisation passe par l’avènement de la « civilisation écologique » promouvant l’entreprenariat privé et la société civile.
A propos de l'auteur
Bertrand Hartemann
Directeur marketing basé à Pékin, spécialiste du management de l’innovation, Bertrand Hartemann se passionne pour les nouveaux modèles économiques induits par la disruption numérique. Diplômé de la Sorbonne et du CNAM en droit, finances et économie, il a plus de dix ans d’expérience professionnelle partagée entre la France et la Chine.