Politique
Chroniques d'Asie du Sud-Est

Cambodge : quand Facebook ébranle une liberté d’expression en danger

Copie d'écran de la page Facebook de Radio Free Asia en cambodgien. (Source : Phnom Penh Post)
Copie d'écran de la page Facebook de Radio Free Asia en cambodgien. (Source : Phnom Penh Post)
C’est un cauchemar orwellien adapté au XXIème siècle. Le 19 octobre dernier, après des mois d’essais sur téléphones portables, Facebook a lancé une nouvelle fonctionnalité sur son site web dans six pays, dont le Cambodge. L’expérimentation, qui vise à séparer les contenus privés des contenus publics, consiste à rediriger les publications des pages publiques vers un nouveau flux, « Facebook Explore », laissant le reste – à savoir les publications des « amis » et, bien sûr, la publicité et les contenus sponsorisés – sur le flux principal. Avec « Facebook Explore » planqué dans les menus du site, plusieurs médias dans les pays cobayes ont constaté une chute de 60 à 80 % de trafic sur leurs pages. Pour les médias indépendants, les initiatives citoyennes, les ONG locales et autres acteurs de la société civile qui prospèrent grâce à Facebook, le message est clair : pour être visible, il faut payer. Alors que le Cambodge traverse une crise politique critique marquée par une restriction implacable de la liberté d’expression, ces modifications apportées à la première source d’information du pays ne pouvaient pas plus mal tomber.
Ces dernières semaines, la démocratie cambodgienne a été mise à mal. La Cour suprême vient en effet d’annoncer la dissolution du Parti du sauvetage national du Cambodge (PSNC). D’un coup se trouve effacé le seul réel opposant au Parti du peuple cambodgien (PPC) du Premier ministre Hun Sen, ancien Khmer Rouge, qui contrôle tous les rouages de l’administration et qui monopolise le pouvoir depuis 1985. Ce coup de grâce porté par un gouvernement qui affiche sans complexe ses pulsions autocratiques marque pour beaucoup la mort de la démocratie dans le petit pays du Sud-Est asiatique. S’il on dit que la Prusse de Frédéric le Grand n’était pas un pays avec une armée, mais une armée avec un pays, alors on pourrait dire que le Cambodge de Hun Sen n’est pas un pays avec un parti, mais bien un parti avec un pays.
L’effritement démocratique est à l’œuvre depuis l’été dernier, avec en ligne de mire, les élections prévues pour l’année prochaine. Outre la fermeture d’ONG et d’une douzaine de stations de radio, les Cambodgiens ont assisté à la mise en examen de deux médias indépendants, Radio Free Asia et The Cambodia Daily, ainsi qu’à l’emprisonnement du leader de l’opposition Kem Sokha. Pour Mu Sochua, ancienne vice-présidente du PSNC, Hun Sen n’est rien de moins qu’un dictateur, déterminé à rester au pouvoir quoi qu’il en coûte. Pour beaucoup, la dissolution du seul véritable parti d’opposition sonne en effet le glas d’une démocratie cambodgienne éphémère et annonce un futur sombre, propice à l’expansion de la corruption et d’une violation des libertés déjà endémique.
Au classement mondial de la liberté de la presse établi par Reporters sans frontières en 2017, le Cambodge est 132e sur 180. Facebook y est la plus grande source d’information. Le réseau social surpasse la télévision et contrebalance les médias traditionnels généralement alignés aux vues du PPC au pouvoir. La plateforme a ainsi été l’instrument du score historique du PSNC aux élections nationales de 2013 qui avait vu Sam Rainsy, opposant immuable au pouvoir de Hun Sen et aujourd’hui en exil forcé, rassembler près de 45 % des suffrages – soit deux fois plus qu’en 2008 (lire notre entretien avec Sam Rainsy). L’influence de Facebook au Cambodge n’a d’ailleurs pas non plus échappé à Hun Sen, pourtant autoproclamé dinosaure du digital : compilant selfies en bord de mer et concours de chant, sa page est suivie par neuf millions d’internautes, faisant de lui le huitième dirigeant du monde le plus suivi en ligne. D’aucuns trouvent l’impact impressionnant dans un pays dont la population dépasse à peine 15 millions d’habitants. Impressionnant, voire suspect. Rival aussi bien en ligne que hors ligne, Sam Rainsy accuse Hun Sen d’avoir eu recours à la pratique frauduleuse des « fermes à clics » pour stimuler sa popularité sur Internet après qu’un rapport du Phnom Penh Post a révélé que la majorité de ses followers provenait de comptes étrangers, principalement basés en Inde et aux Philippines. Dans ce contexte, selon Rainsy, « Facebook Explore » offre effectivement un avantage considérable aux politiciens autocratiques et corrompus
Cependant, les changements imprévus des dynamiques en ligne n’impactent pas seulement les rivalités entre politiciens. C’est la société civile tout entière, indispensable au développement d’une démocratie saine, qui est menacée. Parmi les victimes de l’expérimentation du réseau de Mark Zuckerberg, la « vlogueuse » ou vidéo-blogueuse Catherine Harry, connue pour sa page « A Dose of Cath » qui parle de manière franche de sujets tabous comme la virginité et la menstruation. Constatant soudain les effets négatifs de « Facebook Explore », elle a noté, effarée, une baisse nette des vues sur ses vidéos : seulement 2 000 vues dans la première heure au lieu des 12 000 habituelles. Leang Phannara, éditrice web du Post Khmer, version khmere du Phnom Penh Post, constate elle aussi une chute abrupte de ses vues en ligne, maudissant un scénario qui l’oblige à faire payer ses lecteurs. Les ONG locales s’inquiètent également des conséquences que « Facebook Explore » pourrait avoir sur leurs efforts de marketing et de levées de fonds, indispensables à leur survie. Jaime Gill, un consultant en communication, craint un impact significatif, citant l’influence du réseau social dans le développement et la promotion de son association « Tiny Toones Cambodia ». La campagne promotionnelle célébrant les 10 ans de l’ONG « This Life Cambodia », basée à Siem Reap, a elle aussi été perturbée. Selon Jaime Gill, ce dernier chamboulement remet en question le rôle de Facebook en tant qu’allié majeur des initiatives populaires et communautaires. Pour Catherine Harry, l’arrivée de « Facebook Explore » au Cambodge ne pouvait en effet « pas plus mal tomber ».
Dans une décennie acclamée d’abord comme celle des Twitter Revolutions puis décriée comme celle des fake news, le pouvoir et l’influence des médias sociaux, et tout particulièrement de Facebook, sur l’information, la formation d’une société civile et la consolidation démocratique commencent à inquiéter. C’est l’écrivain américain Howard Rheingold qui, le premier, a reconnu le potentiel social et politique des nouvelles technologies de l’information et de la communication dans leurs capacités à encourager l’émergence de communautés virtuelles et de smart mobs. A même de jouer le rôle de société civile numérique, ces « foules intelligentes » sont susceptibles de contrebalancer la sphère politique. Loués dans le monde entier pour leur rôle dans les révolutions du printemps arabe, YouTube, Twitter et Facebook furent en effet rapidement annoncés comme les vainqueurs de la tyrannie. Les cyniques y voient pourtant un grand danger. Critiquant non seulement le manque d’engagement des activistes en ligne, principalement préoccupés par le buzz et non par un changement durable, et la capacité des gouvernements à étendre leur sphère d’influence, de propagande et de surveillance dans le cyberespace, ils craignent aussi l’abondance de désinformation et mésinformation partagées et retweetées compulsivement en ligne.
Selon Ou Virak, analyste politique cambodgien réputé, la dépendance du peuple cambodgien aux réseaux sociaux inondés de fake news et de théories du complot loufoques est un véritable problème, compte tenu de ses difficultés à discerner la source et la crédibilité de l’information. L’éducation aux médias devient cruciale dans un monde de plus en plus saturé par les canaux d’information et dépendant de la technologie. Quoi qu’il en soit, si les prochaines élections promettent d’être une farce, le futur du petit pays, lui, s’avère incertain. Dans la rue à Phnom Penh, les Cambodgiens ont des expressions fleuries sur la situation actuelle. De l’avis de Von Vorn, chauffeur de tuk-tuk dans la capitale, la situation est similaire à celle d’une grenouille dans un étang dont la conscience n’embrasse que son plan d’eau et ignore le monde extérieur. Un peu comme une « allégorie de la caverne » aux saveurs du Sud-Est asiatique.
A propos de l'auteur
Tom Eisenchteter
Franco-britannique né à Paris en 1989, Tom Eisenchteter est diplômé en Sciences Politiques de l’Université de Nottingham. Après avoir travaillé à Johannesburg à la Chambre de Commerce franco-sud-africaine, il rejoint l’ONU à Bangkok où il vit pendant trois ans. Spécialisé en politique thaïlandaise et en géopolitique régionale, il rejoint le bureau régional de la Fédération Internationale de la Croix Rouge à Kuala Lumpur d’où il couvre notamment le typhon Haiyan aux Philippines et le tremblement de terre au Népal. Aujourd’hui de retour en France, il travaille dans la promotion des relations franco-asiatiques à Paris.