Politique
Expert - Indonésie plurielle

Indonésie : le spectre d'un retour de l'armée en politique

Le chef de l'armée indonésienne, le général Gatot Nurmantyo discute avec des députés le jour de sa nomination officielle à Jakarta le 8 juillet 2015. (Crédits : AFP PHOTO / ADEK BERRY)
Le chef de l'armée indonésienne, le général Gatot Nurmantyo discute avec des députés le jour de sa nomination officielle à Jakarta le 8 juillet 2015. (Crédits : AFP PHOTO / ADEK BERRY)
Les militaires peuvent-ils reprendre le contrôle de l’Indonésie, comme au temps de Soeharto ? Depuis quelques temps, des voix s’élèvent contre ce que des observateurs perçoivent comme une tentative de l’armée indonésienne, sous son actuel chef, le général Gatot Nurmantyo, de retrouver un pouvoir politique. Depuis 1958, les militaires souhaitent être représentés dans les différentes institutions et organismes de l’État. Aujourd’hui, le spectre d’une atteinte à l’intégrité du territoire pourrait justifier ce retour dans les affaires publiques, avec la question de Papua en ligne de mire. Le sujet est d’autant plus brûlant que l’Indonésie projette une révision de sa loi antiterroriste de 2003 pour donner à l’armée un rôle habituellement dévolu à la police. Comment comprendre cette présence du militaire dans la politique indonésienne ?
*Angel Rabasa et John Haseman, The Military and Democracy in Indonesia : Challenges, Politics, and Power, 2002, p. iii. **Ikrar Nusa Bhakti, Sri Yanuarti et Mochamad Nurhasim, « Military Politics, Ethnicity and Conflict in Indonesia », CRISE WORKING PAPER No. 62, janvier 2009, p. 5.
Au début des années 2000, peu de temps après la démission en 1998 de Soeharto, un général porté au pouvoir par l’armée en 1966, des auteurs américains écrivaient : « l’armée indonésienne est l’une des rares institutions qui franchissent les divisions de la société indonésienne et joueront un rôle critique dans la détermination de l’évolution future du pays »*. Toutefois, on admet désormais que « le rôle politique de l’armée indonésienne […] depuis la chute de Suharto en mai 1998 a été significativement diminué par un changement structurel et législatif, et dans une certaine mesure par une surveillance publique »**.

Contexte

Sous Soeharto, le rôle politique de l’armée était institutionnel. Cent des cinq cents sièges du DPR, l’assemblée nationale indonésienne, étaient réservés à l’armée. Le rôle politique des militaires allait au-delà de l’assemblée. De nombreux ministres, et sous eux, des chefs de directions générales de ministères, étaient des généraux à la retraite. C’était également le cas des gouverneurs de province, tandis que les préfets (bupati) étaient souvent des colonels. Les ambassadeurs aussi étaient souvent des généraux à la retraite. Bref, l’administration de l’Indonésie était confiée à des officiers de l’armée.

Avec la démission de Soeharto, son vice-président, B. J. Habibie, devient président. Il entreprend de réduire le rôle de l’armée dans les affaires publiques. En particulier, il lève en 1998 le statut de « région d’opérations militaires » (daerah operasi militer), instauré sous Soeharto en 1990 dans la province d’Aceh à la pointe nord de Sumatra, où une rébellion séparatiste s’était déclarée en 1976. En 1999, il détache la police, qu’en 1960 Soekarno, le premier président de l’Indonésie, avait intégrée à l’armée, de ces dernières. Mais les violences commises par les militaires et la Brigade Mobil, l’unité militarisée de la police, ne cessent pas pour autant, en raison notamment d’une reprise des activités du mouvement indépendantiste Gerakan Aceh Merdeka (« mouvement pour un Aceh libre ») ou GAM, qui navigue sur un mouvement grandissant de soutien à la cause indépendantiste.

Le président Abdurrahman Wahid, élu en 1999, entame des pourparlers avec le GAM. Mais il est destitué en 2001 et remplacé par sa vice-présidente, Megawati. L’armée sabote un accord de cessation des hostilités signé en 2002 entre le gouvernement indonésien et le GAM. La loi martiale est décrétée dans la province l’année suivante. Elle est remplacée par un « état d’urgence civil » en 2004, ce qui ne change rien à la situation sur le terrain. Le président élu cette année-là, Susilo Bambang Yudhoyono, s’engage à apporter la paix en Aceh. Le tsunami de 2004 va accélérer les choses. Le dimanche 26 décembre, le monde entier voit une vidéo montrant le déferlement de la vague dans la capitale provinciale, Banda Aceh. Pourtant, ce n’est que deux jours plus tard que Yudhoyono peut se rendre dans la province. Puis, alors que de nombreux pays, les États-Unis en tête, proposent l’envoi de navires de guerre, d’avions militaires et de soldats pour acheminer l’aide humanitaire et effectuer les premiers travaux de réhabilitation d’urgence, sous la pression des militaires, le gouvernement indonésien commence par refuser cette aide. Finalement, l’armée acceptera l’entrée de troupes étrangères en Aceh. Des négociations de paix sont entamées en janvier 2005. L’état d’urgence est levé en mai. Le 15 août 2005 à Helsinki, un accord est signé entre le gouvernement indonésien et le GAM, qui met fin à près de trente ans de conflit.

Une autre manifestation du pouvoir qu’a encore l’armée dans la politique indonésienne est son comportement dans la province de Papua en Nouvelle-Guinée occidentale. Pour les chercheurs australiens Jim Elmslie et Camellia Webb-Gannon, « le gouvernement indonésien de la Papouasie occidentale peut être caractérisé comme une occupation militaire/policière en cours » (lire « Anatomy of an Occupation : The Indonesian Military in West Papua », avec Peter King, Centre for Peace and Conflict Studies, août 2011, p. 2). Selon ce rapport, « pour l’armée, et par implication pour le gouvernement de Jakarta, qui défend l’impunité de ses forces de sécurité en Papouasie incontestée depuis deux générations, il n’y a pas du tout de nouvelles politiques dignes de ce nom en place, sinon une continue surveillance, une persécution, des assassinats ciblés et la restriction de l’information s’écoulant vers la communauté internationale ». L’organisation non gouvernementale indonésienne Imparsial, qui surveille et enquête sur les violations des droits de l’homme en Indonésie, appelle de son côté à « mener bientôt la démilitarisation de Papua parce que l’approche militaire n’apporte que des violations des droits de l’homme ». Le cas de Papua amène à se poser la question de savoir qui, de l’armée ou du gouvernement, détermine l’autre.

Les débuts

(1) Le 8 mars 1942, les forces alliées, qui comprenaient l’armée coloniale néerlandaise, avaient capitulé devant les Japonais, marquant la fin de la période coloniale. (2) Pembela Tanah Air (« défenseurs de la patrie »), corps créé en 1943 pour faire face à l’éventualité d’un débarquement allié. (3) Autre force militaire créée par l’occupant japonais. (4) Organisation paramilitaire créée par les Japonais et formée de jeunes gens. (5) Corps d’auxiliaires chargé d’assister la police japonaise d’occupation. (6) Koninklijke Nederlandsch-Indië Leger ou « armée royale des Indes néerlandaise ».
Le rôle de l’armée indonésienne dans la vie politique du pays s’explique par des circonstances historiques et politiques qui remontent aux premières années de l’indépendance de l’Indonésie. Le 17 août 1945, alors que l’Indonésie est encore sous occupation japonaise (1), Soekarno, le futur président, et Hatta, son futur vice-président, proclament l’indépendance. Le 22, les nouvelles autorités indonésiennes créent le Badan Keamanan Rakyat (BKR) ou « corps de sécurité du peuple », formé de combattants armés, dont la mission est d’assurer la paix publique. Ses premiers membres sont principalement issus de différents groupes créés par l’occupant japonais : PETA (2), Heiho (3), Seinendan (4), Keibodan (5), mais aussi de l’ancienne KNIL (6). Toutefois à l’origine, le BKR n’a pas de fonction militaire.
*Benedict R. O’G. Anderson, Java in a Time of Revolution : Occupation and Resistance, 1944-1946, 2006, p. 232. **Anderson, 2006, p. 234. ***Parmi ceux-ci, se trouvait un certain lieutenant Soeharto, également un ancien de la KNIL, où il avait le grade de caporal.
Le 15 septembre, des troupes britanniques débarquent à Jakarta. Elles ont pour mission d’une part, de désarmer les troupes japonaises et de les rapatrier au Japon et d’autre part, de libérer et prendre en charge les prisonniers occidentaux détenus dans les camps créés par les Japonais. Face à ce débarquement, le gouvernement indonésien se rend compte que le BKR n’a pas grande utilité*. Il décide sa dissolution et crée le 5 octobre la Tentara Keamanan Rakyat (TKR) ou « armée de sécurité du peupl », dont il confie le commandement à un ancien officier de la KNIL, Oerip Soemorhardjo. Celui-ci avait atteint le grade de commandant, le plus élevé atteint par un indigène à l’époque coloniale. Pour bâtir une armée digne de ce nom, Oerip fait appel à d’autres anciens officiers indigènes de la KNIL. Le 14 octobre, ces officiers déclarent solennellement que l’effondrement des troupes coloniales en 1942 les a libérés de leur serment d’allégeance à la reine Wilhelmine des Pays-Bas et que leur loyauté et obéissance va désormais au gouvernement de la jeune République d’Indonésie**. Ces jeunes officiers sont issus de la noblesse ou de la bourgeoisie terrienne. Leur origine sociale, leur éducation néerlandaise, les années passées dans l’atmosphère plutôt cosmopolite de Bandung où ils avaient été en poste à l’époque coloniale, les rendaient proches de l’intelligentsia de Jakarta, ce qui n’était pas le cas des cadres issus de la PETA***.
L’opinion indonésienne est persuadée que les troupes britanniques ont aussi pour mission d’aider les Pays-Bas à rétablir leur contrôle sur leur ancienne colonie. A Surabaya dans l’est de Java, où l’armée indonésienne a vingt mille hommes, auxquels s’ajoutent une centaine de milliers de jeunes miliciens peu et mal armés, des incidents éclatent fin octobre 1945 entre des miliciens et les Britanniques. Le président Soekarno, le vice-président Hatta et le commandant des forces britanniques arrivent de Jakarta et se réunissent avec les autorités indonésiennes locales. Un cessez-le-feu est convenu. Mais le lendemain, des combattants indonésiens tirent sur la voiture du commandant britannique à Surabaya, qui est tué dans l’incident. Les Britanniques décident alors d’acheminer des renforts, y compris des chars et des avions, le tout appuyé par des navires de guerre. Puis ils lancent un ultimatum aux Indonésiens leur ordonnant de se rendre. Devant le refus de ceux-ci, ils bombardent Surabaya le 10 novembre. C’est le début d’une bataille qui durera trois semaines. Deux cent mille habitants fuient la ville. Plus de vingt mille combattants indonésiens et deux mille soldats britanniques sont tués. Devant la puissance de feu anglaise, les troupes indonésiennes doivent quitter Surabaya.
*George McTurman Kahin, Nationalism and Revolution in Indonesia, 2003, pp. 144-145.
Militairement défaite, la jeune république a néanmoins démontré au monde l’importance du soutien populaire et la détermination des Indonésiens à défendre leur indépendance. Les Britanniques, qui en négociant avec Soekarno et Hatta, avaient reconnu de facto les autorités indonésiennes, considèrent que toute tentative de retour à l’ordre colonial rencontrera une farouche résistance de la part des Indonésiens. Ils en prennent acte et décident de ne plus prendre parti dans la confrontation qui s’annonce entre la République d’Indonésie et l’ancienne puissance coloniale. Ils feront pression sur les Néerlandais pour qu’ils négocient avec les Indonésiens* et quitteront le pays un an après la bataille de Surabaya. Le 10 novembre est célébré comme le Hari Pahlawan, le « jour des héros ».
*A l’époque coloniale, à côté des territoires directement administrés par les Néerlandais, il existait dans les Indes néerlandaises quelque 350 États princiers qui avaient reconnu la souveraineté néerlandaise mais continuaient d’administrer leur territoire et leurs sujets.
La jeune République ne peut empêcher le retour des Néerlandais. Ceux-ci reprennent rapidement le contrôle de la partie orientale de l’archipel et réinvestissent Jakarta. En janvier 1946, le gouvernement indonésien déménage à Yogyakarta dans le centre de Java, où les accueille le sultan, qui a rallié la République*. Le nom de l’armée est changé en Tentara Republik Indonesia (TRI) ou « armée de la République d’Indonésie ». Toutefois, il règne au sein du commandement de cette armée un malaise en raison d’un texte publié fin 1945 par le premier ministre, Sjahrir, qui explique entre autres qu’il faut refuser toute responsabilité politique ou militaire à des individus qui ont collaboré avec l’occupant japonais ou collaborent l’ancien colonisateur néerlandais. Lorsque des organisations opposées au premier ministre occupent Surakarta, voisine de Yogyakarta et siège d’une autre cour princière, le premier ministre ordonne l’arrestation des meneurs. Le chef de l’armée envoie alors des soldats libérés ces meneurs. Peu de temps après, des soldats de la 3ème division de l’armée enlèvent le premier ministre Sjahrir. Le commandant de cette division demande au président Soekarno de démettre Sjahrir. Aussitôt des miliciens partisans du premier ministre et la division d’élite Siliwangi, loyaliste, mettent fin à cette tentative de coup d’Etat.
En juillet de cette année, les Néerlandais lancent l’opération « Product », destinée à s’emparer des plantations de Java et Sumatra, des champs pétroliers et des mines de Sumatra, et des principaux ports des deux îles. Ils entendent détruire le potentiel aérien de l’Indonésie et attaquent les bases indonésiennes avec des avions fournis par les Américains. A Java, plusieurs bases sont occupées. Sur les autres, les appareils sont détruits au sol. L’armée de l’air indonésienne, équipée d’avions laissés par les Japonais, décide de lancer une attaque de représailles depuis sa base de Yogyakarta. Ses aviateurs, volontaires, n’ont aucune expérience du combat. Elle bombarde deux villes de Java occupées par les Néerlandais avec des appareils bricolés par ses techniciens. Cette sortie ne crée pas de pertes réelles aux Néerlandais. Mais la radio de Singapour (alors colonie britannique) fait sa une de l’événement, qui démontre à l’opinion internationale que la République d’Indonésie existe.
Le même jour, un bimoteur indien chargé de livrer des médicaments décolle de Singapour à destination de Yogyakarta, avec aux commandes le wing commander (lieutenant-colonel) Alexander Constantine de la Royal Australian Air Force. L’avion est pris en chasse par deux appareils néerlandais et est abattu alors qu’il va atterrir Yogyakarta. Huit des neuf occupants meurent, dont trois aviateurs indonésiens et le pilote australien. La nouvelle suscite l’indignation. Plusieurs pays demandent que le cas de l’Indonésie soit abordé aux Nations Unies. Sous la pression des États-Unis, du Royaume-Uni et de l’Australie, les Néerlandais acceptent un cessez-le-feu. En janvier 1948, Indonésiens et Néerlandais signent à bord d’un navire de guerre américain, le USS Renville, ancré dans la baie de Jakarta, sous l’égide des Nations Unies, un accord officialisant la ligne de cessez-le-feu.
*Kahin, 2003.
Fin 1948, les Néerlandais lancent une deuxième opération, baptisée « Kraai » (« corbeau »), et occupent Yogyakarta. Ils arrêtent le gouvernement indonésien, Soekarno en tête. L’armée indonésienne, prise par surprise, doit se retirer dans les montagnes. Elle lance plusieurs contre-attaques au cœur de Yogyakarta, repoussées par des forces supérieures en nombre et en équipement. Un journaliste qui couvre l’événement, George McTurman Kahin, est témoin de l’une d’elle. Son récit paraît dans le New York Times du 11 janvier 1949*.
*A l’exception notable de la Nouvelle-Guinée occidentale, qui devait faire l’objet de nouvelles discussions en 1950. **Dont le territoire se limitait à une partie de Java et le plus gros de Sumatra.
Ces différents événements militaires frappent l’opinion internationale et contribuent à créer un mouvement de sympathie pour la cause indonésienne. En outre, les États-Unis s’indignent de ce que l’aide financière qu’ils ont accordée aux Pays-Bas pour la reconstruction du pays dans le cadre du Plan Marshall soit utilisée pour financer une intervention militaire à caractère colonial. Ils font pression sur les Néérlandais, qui finissent par accepter la tenue d’une conférence à La Haye. Celle-ci se traduit par la reconnaissance, le 27 décembre 1949, de la souveraineté sur l’archipel* à une République des États-Unis d’Indonésie composée de la République d’Indonésie proprement dite et de seize Etats et territoires fantoches créés par les Néerlandais dans les parties de l’archipel qu’ils contrôlent**. Ainsi prend fin la Revolusi, comme les Indonésiens appellent la période de confrontation avec l’ancienne puissance coloniale.

L’armée garante de l’unité nationale

Outre la lutte contre les Néerlandais, l’armée indonésienne va être amenée à intervenir sur un nouveau front, celui de l’intérieur.
*Ann Swift, The Road to Madiun : The Indonesian Communist Uprising of 1948, 2010, p. 124. **Kahin, p. 291. ***Anderson, 1976.
Dans la nuit du 17 au 18 septembre 1948, des milices communistes prennent le contrôle de la ville de Madiun dans l’est de Java. Les dirigeants communistes locaux appellent leur parti à suivre leur exemple. La direction du Parti communiste indonésien (PKI) est prise de court*. Musso, le principal dirigeant du PKI, se rend à Madiun et se trouve devant le fait accompli**. Dans la nuit du 19 au 20 septembre, Soekarno lance un appel à la radio demandant à la population de choisir entre « Musso et son Parti communiste » et lui. Musso réplique peu de temps après, exhortant la population à renverser Soekarno et Hatta. L’armée indonésienne était alors immobilisée le long de la ligne de cessez-le-feu établie avec les Néerlandais en août. Le 30 septembre, l’armée reprend le contrôle de Madiun. « L’affaire de Madiun » est « sans doute la crise interne politique et sociale la plus sérieuse à laquelle la République d’Indonésie ait fait face pendant la période révolutionnaire »***.
En 1949, dans un village près de Tasikmalaya dans l’ouest de Java, Sekarmadji Maridjan Kartosoewirjo, dirigeant local d’une milice musulmane créée sous l’occupation japonaise, le Hizbullah (« parti de Dieu »), proclame la création d’un Negara Islam Indonesia (« État islamique d’Indonésie »). C’est le début de la rébellion dite du Darul Islam. Kartosoewirjo, déçu de l’accord du Renville, considérait qu’en renonçant à l’islam, la République d’Indonésie était autant une ennemie que les Néerlandais, qui occupaient encore la plus grande partie de l’archipel. Combattue par l’armée, la rébellion ne prendra fin qu’en 1962 avec la capture et l’exécution de Kartosoewirjo en 1962.
La République des États-Unis d’Indonésie ne durera pas longtemps. Dès le début 1950, la plupart des États et territoires fédéraux sont dissous et intégrés à la République d’Indonésie. En avril 1950, le Dr Soumokil, ministre de la Justice de l’État de l’Indonésie orientale, qui refuse la dissolution de son État, proclame une « République des Moluques du Sud » (RMS). Le mouvement sera finalement réprimé par l’armée en novembre de la même année.
Au début des années 1950, l’Indonésie entreprend un programme de « réorganisation et de rationalisation » de l’armée. Ce programme se heurte à l’opposition des tenants d’une armée qui garde l’esprit de la Revolusi. En octobre 1952, le chef de l’armée, le général Nasution, demande au président Soekarno la dissolution du parlement, dont des membres critiquent le programme. Des chars sont postés devant le palais présidentiel. Soekarno refuse de céder. « L’Affaire du 17 Octobre » fait long feu.
*M. C. Ricklefs, A History of Modern Indonesia since c. 1200, 2008, p. 300.
En septembre 1955, se tiennent les premières élections législatives de l’histoire de l’Indonésie. Ces élections révèlent une fracture entre Java et les autres îles. Des velléités régionalistes s’expriment de plus en plus, y compris au sein de l’armée. En février 1957, Soekarno annonce le lancement d’une « démocratie dirigée » qui ne reposerait pas sur les partis politiques représentés au parlement. Le commandant militaire de l’Indonésie orientale proclame alors la loi martiale et promulgue une « charte pour la lutte universelle », Piagam Perjuangan Alam Semesta ou Permesta, qui entend achever l’œuvre entreprise avec la Revolusi. A Sumatra du Sud, l’armée prend la tête du gouvernement provincial. Les deux mouvements coordonnent leurs activités. En février 1958, des politiciens annoncent la formation d’un « gouvernement révolutionnaire de la République d’Indonésie », Pemerintah Revolusioner Republik Indonesia ou PRRI. Les rebelles de la Permesta se joignent au mouvement, secrètement soutenu par les États-Unis, qu’inquiètent la politique d’un Soekarno qui s’appuie de plus en plus sur le PKI*. Soekarno ordonne l’intervention de l’armée. Le mouvement prend fin en juin.
*Rabasa et Haseman, pp. 9-10. **Françoise Cayrac-Blanchard, Indonésie, l’armée et le pouvoir, 1991, p. 31.
L’armée de terre a fini par se considérer comme « gardienne de l’unité et de la cohésion nationales et comme une co-égale de la direction politique civile »*. Nous avons vu que cette armée a par deux fois tenté d’intervenir dans la politique du pays. Malgré cela en novembre 1958, Nasution, le chef de l’armée, expose sa conception d’une « voie moyenne » pour l’armée indonésienne, qui ne doit être ni la « grande muette » des démocraties occidentales, ni une armée putschiste comme en Amérique latine. L’armée indonésienne veut être représentée dans les différentes institutions et organismes de l’État**. La « démocratie dirigée » va le permettre.

Le régime Soeharto

*Cayrac-Blanchard, p. 38. **M. C. Ricklefs, p. 318 et seq.
Pour l’armée, qui depuis l’Affaire du 17 Octobre 1952, cherche à mettre fin au système des partis, le principal adversaire est le PKI. Il s’agit donc d’éliminer ce dernier*. Dans la nuit du 30 septembre au 1er octobre 1965, sous la présidence de Soekarno, trois bataillons de l’armée de terre, accompagnés de membres des Pemuda Rakyat (« jeunesses populaires »), l’organisation du PKI, quittent la base aérienne Halim Perdanakusuma dans l’est de Jakarta. Leur mission est d’enlever sept généraux parmi les plus gradés de l’armée de terre indonésienne**. Le chef de l’armée, Nasution, parvient à s’échapper. Trois autres généraux tentent de résister et sont tués. Leurs corps sont emmenés à Halim, ainsi que les trois généraux et l’aide de camp de Nasution encore vivants.
Le 1er octobre, Soeharto, qui est le général le plus haut gradé présent à Jakarta, prend le commandement de l’armée. A 7 heures du matin, les insurgés se présentent à la radio comme un « Mouvement du 30 Septembre » qui a agi pour protéger Soekarno d’un coup préparé par un « conseil des généraux » manipulés par la CIA. Soeharto ordonne l’attaque de Halim, où se trouvent les dirigeants des militaires insurgés, dont Omar Dhani, le chef de l’armée de l’air, ainsi que D. N. Aidit, le secrétaire général du PKI. Le 2 octobre avant l’aube, des soldats réussissent à reprendre la base aérienne.
*Cayrac-Blanchard, p. 72. **Annie Pohlman, Women and the Indonesian Killings of 1965-1966 : Gender Variables and Possible Directions for Research, 2004. ***Le plus célèbre d’entre eux est l’écrivain Pramoedya Ananta Toer.
Le 3 octobre, les corps des six généraux et de l’aide de camp sont retrouvés dans un puits près de Halim. Des membres du PKI ont participé au meurtre des quatre officiers emmenés vivants à Halim. Le sort du parti est scellé : l’armée a trouvé le prétexte de son élimination. Des massacres commencent. Plus de cinq cent mille personnes sont tuées*. Le commandant du régiment chargé d’organiser la tuerie, le colonel Sarwo Edhie, parlera même de trois millions de morts**. Des centaines de milliers de personnes sont emprisonnées ou internées sans jugement***. Le plus grand parti communiste du monde hors du bloc socialiste, qui revendiquait trois millions de membres et regroupait au total plus de dix-huit millions de personnes avec ses organisations affiliées, est anéanti.
Le 11 mars 1966, trois généraux mandatés par Soeharto se rendent au palais présidentiel de Bogor, où Soekarno s’est réfugié en apprenant que des troupes encerclaient le palais de Jakarta. Ils convainquent le président de signer un document qui donne tout pouvoir à Soeharto pour restaurer l’ordre. L’armée est purgée des éléments liés au « Mouvement du 30 Septembre ». Avec Soeharto, elle accède au pouvoir. Elle légitime le nouveau régime avec la théorie de sa « Double fonction » (Dwi Fungsi), institutionnalisation de la « voie moyenne » préconisée par Nasution huit ans plus tôt. En réalité avec le général Soeharto, l’armée a bel et bien pris le pouvoir. Son régime durera trente-deux ans.

Quel avenir pour l’armée indonésienne ?

*« Indonesia : Asia’s Emerging Democratic Power ? », 2009.
Selon Amitav Acharya, professeur en relations internationales à l’American University de Washington D.C., « les élections indonésiennes [de 2009] ont montré [que, selon la journaliste] Julia Suryakusuma, […] la victoire de SBY était « un rejet sans équivoque du nationalisme xénophobe juvénile » que certains partis politiques […] avaient épousé. C’était aussi un rejet du revivalisme militaire représenté par l’ancien chef des armées Wiranto, qui se présentait pour la vice-présidence sous Jusuf Kalla »*. On peut penser que l’opinion indonésienne continuera de refuser un quelconque rôle politique à l’armée.
*Benjamin Schreer, Moving beyond ambitions ? Indonesia’s military modernisation, 2013. **Rabasa et Haseman, p. 9.
L’actuelle doctrine de l’armée indonésienne est quelque peu datée*, qui donne un rôle central à l’armée de terre. La marine et l’armée de l’air ont un rôle secondaire de soutien**. Le plus récent Livre blanc pour la défense du gouvernement indonésien, qui date de 2008, continue de refléter un concept de « défense populaire totale » fondé sur la guérilla, une vision qui remonte à la lutte contre les Néerlandais dans les années qui ont suivi la proclamation de l’indépendance.
On peut alors se demander si le spectre d’une atteinte à l’intégrité du territoire ne risque pas de justifier, voire légitimer un retour de l’armée dans les affaires publiques. Dans cette perspective, la question de Papua est manifestement centrale. Aceh a retrouvé une vie normale depuis la signature d’un accord de paix entre le gouvernement indonésien et le mouvement indépendantiste GAM en 2005. Timor-Leste, qui avait été envahi par l’armée indonésienne en 1975 et avait massivement voté contre le maintien dans l’Indonésie lors d’un référendum organisé par le président Habibie en 1999, ne hante plus l’opinion indonésienne.
L’Indonésie projette une révision de sa loi antiterroriste, qui date de 2003. Aussi bien le gouvernement que le parlement souhaiteraient définir un rôle de l’armée dans les opérations antiterroristes. Dès mai 2017, des organisations comme Imparsial et la Komnas HAM (Commission nationale des droits de l’Homme) ont dénoncé cette perspective comme dangereuse pour la démocratie, considérant que la lutte contre le terrorisme est du ressort de la police.
Fin septembre 2017, des soldats ont en effet confisqué un drapeau frappé de la faucille et du marteau dans un café du sud de Jakarta. Le spectre d’une résurgence du PKI, pourtant anéanti avec les massacres de 1965-1966, est périodiquement agité par les milieux conservateurs. Deux semaines avant l’incident du drapeau, environ deux cents manifestants avaient assiégé les bureaux de la Fondation de l’Institut d’aide légale (YLBHI) au prétexte que celle-ci organisait une discussion sur les événements de 1965, criant notamment « Vive l’armée ! ». Cet incident amène à se poser la question du rôle que l’armée indonésienne s’attribue.
La géographie du pays demande un autre rôle que la sécurité intérieure, qui revient à la police. Le territoire indonésien est non seulement étendu, s’étirant sur plus de cinq mille kilomètres d’Ouest en Est et sur près de mille huit cents kilomètres du Nord au Sud. Il est surtout constitué non seulement de plus de treize mille îles, mais surtout d’un espace maritime entre ces îles qui constitue des « eaux archipélagiques » qu’elle a intérêt à surveiller. De ce point de vue, ce sont la marine et l’armée de l’air qui peuvent jouer un rôle, non l’armée de terre.
En outre, l’essor incontestable de la Chine comme puissance de premier plan, non seulement dans le domaine économique mais aussi sur le plan militaire, constitue une nouvelle donne pour l’Indonésie. Là encore, le pays doit pouvoir compter sur sa marine et son armée de l’air.
Enfin, l’Indonésie est une puissance régionale et potentiellement mondiale. La question se pose alors du rôle que son armée pourrait et devrait jouer dans cette perspective. Or, le lien entre une doctrine militaire héritée de la période de la Révolution de 1945-1948 et des mouvements séparatistes des années 1950, et les objectifs de politique étrangère d’une puissance montante, n’est pas évident.
Un tel contexte, national, régional et mondial, rend largement dépassée la conception d’une armée de terre jouant un rôle fondamental dans la défense de l’intégrité nationale et territoriale de l’Indonésie, donc la légitimation de celle-ci comme élément et facteur central de la cohésion du pays. Quant à la marine et l’armée de l’air, le caractère essentiellement technique de leur mission ne laisse guère d’espace pour une quelconque aspiration à jouer un rôle politique. Il est temps de penser autrement le rôle de l’armée en Indonésie.
Par Anda Djoehana Wiradikarta
A propos de l'auteur
Anda Djoehana Wiradikarta
Anda Djoehana Wiradikarta est enseignant et chercheur en management interculturel au sein de l’équipe « Gestion et Société ». Depuis 2003, son terrain de recherche est l’Indonésie. Ingénieur de formation, il a auparavant travaillé 23 ans en entreprise, dont 6 ans expatrié par le groupe pétrolier français Total et 5 ans dans le groupe indonésien Medco.