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Corée du Nord : le sourire de Kim Jong-un

Le sourire de Kim Jong-un le 6 mai 2016. (Crédits : AFP PHOTO / JUNG YEON-JE)
Le sourire de Kim Jong-un le 6 mai 2016. (Crédits : AFP PHOTO / JUNG YEON-JE)
Dans la fébrile péninsule coréenne divisée depuis l’automne 1953 en deux entités étatiques que tout oppose ou presque, on ne saurait dire de l’été 2017 qu’il s’achève en pente douce. Comme de coutume, il s’agit moins d’en blâmer le « pays du matin calme » (la Corée du sud) que sa défiante et imprévisible voisine du Nord menée par Kim Jong-un, cet énigmatique trentenaire aux commandes de la dernière dictature dynastique d’Asie depuis déjà près de six ans. Une constante chez le jeune dictateur : à chaque nouveau test de missile ou essai nucléaire, son sourire s’est renforcé.
*Le « Grand dirigeant » Kim Il-sung, décédé en 1994. Pyongyang a célébré son 105e anniversaire de naissance par son premier tir d’un missile balistique intercontinental (ICBM), lancé le jour de la fête nationale américaine, le 4 juillet, alors que l’anniversaire est le 8 juillet.
Si à la fin de 2011, les premières photos du nouveau « dirigeant suprême » nord-coréen laissaient essentiellement poindre jeunesse, appréhension et inexpérience, l’impression une demi-douzaine d’années plus tard est toute autre. Elle reflète le parcours depuis lors et l’assurance acquise par l’intéressé, petit-fils du fondateur* du régime aujourd’hui le plus isolé, le plus défiant du concert des nations. Et le dernier venu dans le cercle très fermé des États possédant l’arme atomique. Une fin en soi ?
Comment expliquer la mutation, chez cet individu dont on ignore encore quasiment tout, d’un regard à l’évidence crispé sinon perdu lors de la disparition de son père Kim Jong-il en décembre 2011, d’une attitude a minima très gauche et empruntée les deux années qui suivirent, vers une posture bien plus à son aise, sereine, que renforce un rire – un brin forcé – sur chacun de ses clichés du moment ? Que cache donc en ce crépuscule estival 2017 ce sourire de tous les instants ou presque (lorsqu’un photographe officiel du régime est à dessein dans les parages, s’entend…) présent sur le visage du plus énigmatique et reclus des dirigeants contemporains ?
*Dont la dernière en date, la résolution 2375 du 11 septembre 2017, renforce le régime des sanctions (économiques, administratives et politiques) ciblant la RPDC. **Le 15e tir d’un missile balistique depuis le début 2017 et du 81e depuis l’arrivée au pouvoir de Kim Jong-un fin 2011.***Déjà le 29 août dernier, un missile balistique Hwasong-12 avait survolé l’île d’Hokkaido.
Une dizaine de résolutions* du Conseil de sécurité des Nations-Unies ont eu beau interdire explicitement à Kim Jong-un tout aventurisme, ce fut en pure perte. Le 15 septembre, une dizaine de jours à peine après le plus puissant test atomique nord-coréen jamais réalisé le 3 septembre dernier, la Corée du Nord procédait à partir d’un lanceur mobile depuis l’aéroport de Pyongyang à son tir le plus abouti d’un missile balistique** à portée intermédiaire (IRBM), le Hwasong 12. Ce dernier survola une nouvelle fois*** l’archipel nippon avant d’achever sa longue trajectoire (3700 km) dans les eaux du Pacifique. Détecté sur son pas de tir dès avant son lancement par l’ensemble des nations de la région et leurs alliés plus lointains, dont les Américains, le missile ne fit l’objet d’aucune tentative d’interception de la part de la Corée du sud, du Japon ou des États-Unis. Du côté de Tokyo et de Washington, on invoque le caractère non-menaçant du test pour justifier la passivité des (couteux et sophistiqués) systèmes de défense anti-missiles présents dans les arsenaux sud-coréens, nippons et américains. Le calcul initial de sa route (pour un vol d’une vingtaine de mn…) avisait un point de chute en mer, loin de tout espace japonais habité, loin de toute base militaire américaine du Pacifique, comme l’île de Guam. A moins que l’on ait douté de leurs aptitudes à neutraliser avec certitude (et du premier coup) la menace balistique nord-coréenne du jour ou que Tokyo, Séoul ou Washington aient redouté les possibles « représailles » ou réactions – quelle ironie quand on y pense – de l’atrabilaire Pyongyang…
Le 16 septembre, au lendemain de cette énième bravade politico-militaire réalisée en toute impunité (à cette heure), la Korean Central News Agency (KCNA) se faisait un plaisir de publier deux douzaines de clichés mettant en scène le lancement réussi du Hwasong-12 sous les yeux ravis et sourire aux lèvres du Commandant Suprême de l’armée populaire nord-coréenne, Kim Jong-un. Un Maréchal particulièrement enjoué et entouré comme il se doit pour l’occasion d’une cohorte d’officiers sexagénaires hilares, que l’on devine pourtant plus soulagés par la réussite technique du tir et la satisfaction manifeste de leur dirigeant trentenaire que par les incidences diverses de cette douteuse « prouesse » balistique.
*Par exemple lors du banquet du 11 septembre célébrant en grande pompe à Pyongyang les scientifiques impliqués dans les programmes balistiques et nucléaires, ou le 3 septembre, lorsque ces derniers présentaient à Kim Jong-un le modèle d’un engin thermonucléaire (bombe à hydrogène) susceptible d’armer un missile intercontinental (ICBM).
Cette mise en scène soignée n’a rien d’anecdotique. Ces derniers mois, à chaque nouvel événement participant de la défiance du régime et de la « grandeur » de son dirigeant*, la propagande nord-coréenne se fend d’une généreuse couverture médiatique montrant un Kim Jong-un sûr de lui, souriant, à son aise et célébré (cela allait sans dire) qui par une foule en transe, qui encore par un auditoire conquis et subjugué par chacune de ses extraordinaires observations, par le moindre de ses conseils éclairés.
Inutile à ce niveau de préciser qu’au sud du 38e parallèle, que de leur côté de la mer du Japon ou du Pacifique – voire à Pékin -, ce n’est pas précisément la même hilarité qui prévaut. A la Maison-Bleue, siège de la présidence à Séoul, quatre mois après son entrée en fonction, le pragmatique et patient chef de l’État sud-coréen Moon Jae-in vit chaque nouvelle défiance du Nord comme un évident camouflet pour sa politique nord-coréenne. Alors même que cette dernière est par nature bien plus axée sur le dialogue et un futur moins hostile avec Pyongyang que celle défendue – sans grands résultats – par les deux administrations conservatrices précédentes.
*Le 8 novembre 2016.
Cette fébrilité du côté de Séoul est d’autant plus délicate à vivre que l’on est aujourd’hui moins sûr, au sud de la frontière démilitarisée (DMZ), de la solidité de l’engagement de la Maison Blanche, de la capacité de l’allié américain à prendre en concertation avec le gouvernement sud-coréen les décisions (politiques, économiques, mais surtout militaires) concernant la RPDC. L’auteur de cette tribune se trouvait à Séoul (en réunion avec des officiels sud-coréens) le jour où la défaite électorale d’Hillary Clinton et le succès de son atypique challenger républicain Donald Trump se concrétisait*. Les hôtes sud-coréens, désabusés et pris de court par l’issue inédite du scrutin outre-Atlantique, sentaient déjà un péril probable sur la relation Séoul-Washington, l’élévation mécanique de la tension dans la péninsule et l’incertitude stratégique. Leurs intuitions, hélas, n’ont pas été démenties par les faits depuis lors.
*Y compris par les derniers partenaires stratégiques et voisins immédiats de la Corée du nord, à savoir la Chine et la Russie.
Que faudrait-il pour faire disparaître du visage juvénile et charnu du dirigeant nord-coréen ce large sourire de sortie à chaque nouvelle provocation, à chaque nouvelle hardiesse ? L’expulsion de diplomates nord-coréens en poste à l’étranger comme l’ont décidée les autorités vietnamiennes courant juillet, mexicaines le 8 septembre koweïties le 16 septembre ? Kim Jong-un continue d’en sourire. Et les dernières salves rhétoriques viriles tirées (ou tweetées…) à blanc depuis la capitale américaine ? Une jubilation de plus pour le dirigeant nord-coréen. Quant à la dernière salve – jusqu’à la prochaine – de sanctions votées à l’unanimité* par le Conseil de Sécurité des Nations-Unies ? Kim en rit encore.
*New York Times du 16 septembre.
Est-ce la satisfaction de passer outre les innombrables (et vaines) barrières dressées ces deux dernières décennies par le concert des nations sur le tortueux chemin des projets de la RPDC ? Est-ce un sentiment (déplacé) de toute-puissance et d’immunité (que lui confère la « proximité » de Pékin et le retour de flamme à son sujet de la Russie) ? Ou bien serait-ce simplement la certitude de toucher bientôt au Graal recherché, ainsi que tendrait à l’expliquer la dernière saillie imagée du jeune Maréchal sur l’acquisition prochaine par la RPDC d’un « équilibre des forces militaires »* avec les forces américaines ?
*Posséder des capacités atomiques – voire thermonucléaires – et une panoplie crédible et variée de vecteurs balistiques, dont certains intercontinentaux.
Si l’on suit le raisonnement de Pyongyang – un exercice délicat n’allant pas nécessairement de soi… -, atteindre cet « équilibre des forces »* annulerait alors théoriquement toute possibilité d’entreprise militaire américaine visant à renverser le régime et donc validerait le principe de son futur. Avec pour projet plus lointain de mener à sa main le pilotage d’une réunification de la péninsule coréenne – peu importent la complexité et les contraintes économiques, politiques et humaines d’une telle visée. A Paris, Londres, Bruxelles, Washington ou New York, on n’ose à peine y songer. Au lendemain de ses derniers « succès » scientifico-militaires, il en va assurément bien différemment à Pyongyang.
A propos de l'auteur
Olivier Guillard
Spécialiste de l'Asie, chercheur à l’Institut des Relations Internationales et Stratégiques (IRIS) à Paris, le Dr Olivier Guillard est l'auteur du livre De l’impasse afghane aux errances nord-coréennes : chroniques géopolitiques 2012-2015, NUVIS, Paris, 2016. Il a publié divers ouvrages sur la volatile scène politique et stratégique du sous-continent indien et, entre autres régions d’Asie, abondamment voyagé en Inde, en Corée du sud, en Afghanistan, en Birmanie, au Sri Lanka, au Pakistan, en Chine, en Thaïlande, en Indonésie, au Népal, au Cambodge ou encore au Bangladesh. Titulaire d’un Doctorat en droit international public de l’Université de Paris XI, il est aussi directeur de l’information de la société Crisis 24, un cabinet de conseil et d’ingénierie spécialisé dans l’analyse et la gestion des risques internationaux.