Culture
Entretien

Arnaud Lanuque : "Dans les films, la différence entre la "bonne" et la "mauvaise" triade est assez ténue"

Chow Yun Fat dans "The Killer", un film de John Woo sorti en 1989.
Chow Yun Fat dans "The Killer", un film de John Woo sorti en 1989. (Crédit : DR)
Dans sa préface à l’ouvrage d’Arnaud Lanuque Police Vs Syndicats du crime, les polars et films de triades dans le cinéma de Hong Kong paru aux éditions Gope, le réalisateur hongkongais Lawrence Ah Mon revient sur l’un des points-clé des films consacrés à la police et à sa némésis, les triades : celui de la légitimation, de la romantisation des triades par le cinéma hongkongais de l’âge d’or. Or, écrit-il : « Liens personnels avec le milieu mis à part, comment peut-on, en tant que créateurs, ne pas succomber à l’idée, ô combien populaire, du malheureux opprimé qui tente héroïquement de surpasser sa condition originelle ? »
Et il est vrai que les héros ont été nombreux à avoir pris corps pendant cette période. Autant du côté des forces de l’ordre que du côté des triades. Tous portaient en eux une certaine insouciance, une sorte de mépris de l’ordre établi qui se mariait bien avec un côté casse-cou certain et des armes automatiques encore fumantes. Oui, comme le note Lawrence Ah Mon, « la police et les triades [sont] les deux faces d’une même pièce » et à ce titre il est normal que leurs porte-drapeaux le soient eux-aussi. Autant de couples de hérauts improbables portant haut les thèmes du devoir, de la loyauté, de la confiance et bien sûr de la trahison.
C’est donc l’heure de conclure avec ce troisième et ultime volet de notre entretien avec Arnaud Lanuque centré cette fois-ci autour des personnages-clé des polars et des films de triades hongkongais, le tout agrémenté bien sûr, pour finir en beauté, de conseils cinématographiques – entre immanquables et perles rares.

Contexte

Gangster tatoué suivant son propre code d’honneur, flic infiltré chez les triades à la recherche de son identité, policier incorruptible adepte des armes à feu et du kung-fu, tueuse professionnelle au charme vénéneux : voilà autant de personnages que vous pourrez retrouver dans cette bible sur le monde des polars et des films de triades hongkongais signée par Arnaud Lanuque.

Ce cinéphile (également collaborateur d’Asialyst) vient de signer aux éditions Gope (mai 2017) une superbe monographie intitulée « Police vs Syndicats du crime ». Dans cet ouvrage à mettre entre toutes les mains, les interviews exclusives des grands réalisateurs et producteurs de l’époque font la part belle aux longs chapitres explicatifs consacrés aux sous-genres tels que « le polar martial », « les films de héros (Heroic bloodshed) » ou encore le trop méconnu « héroïne armée (Girls with guns) ». Tous ces genres ont marqué, chacun à leur manière, le cinéma hongkongais et ont donné lieu à d’importantes productions. Une filmographie accompagne d’ailleurs chaque chapitre de l’ouvrage.

Pour tout savoir sur ce genre si particulier – autant pour les amoureux de Chow Yun Fat ou de John Woo que pour les néophytes – la somme d’Arnaud Lanuque est indispensable – tant la documentation est riche et touffue en anecdotes et le contenu des plus exhaustifs.

A lire : Arnaud Lanuque, Police vs Syndicats du crime, les polars et films de triades dans le cinéma de Hong Kong, Gope Editions, mai 2017.

Dans les polars et dans les films de triades, il existe d’après moi un rôle stéréotypé : celui du « mauvais garçon ». Ce rôle se retrouve aussi bien dans les comédies romantiques que dans les autres films du genre. Par exemple, Leslie Cheung dans « Le Festin Chinois » (de Tsui Hark sorti en 1995, NDLR) habite tout à fait ce personnage. C’est un homme, plutôt beau, appartenant à une triade mais à la marge ; et qui a avant tout un grand cœur. Ce stéréotype se poursuit jusque dans l’apparence du personnage qui porte souvent les cheveux un peu longs, un peu sales ; et qui parfois a des tatouages
C’est tout à fait exact. J’en parle d’ailleurs dans le chapitre consacré au genre « romances criminelles ». C’est effectivement un personnage-type de ce sous-genre. C’est bien un personnage qui a bon cœur, même s’il appartient à une triade.
Photo Arnaud Lanuque
Arnaud Lanuque. (Crédit : DR).
En effet, il faut savoir que dans les films de l’époque – c’est classique – il y a les « bonnes » et les « mauvaises » triades. Ce qui les différencie au cinéma est quelque chose de très simple directement repris du « Parrain » (réalisé par Francis Ford Coppola, avec Marlon Brando et Al Pacino, et sorti 1972, NDLR) d’ailleurs.
Donc, pour faire simple : les « mauvaises » triades font de la drogue et les « bonnes » tout le reste, sauf ça. Ainsi, même se livrant à la prostitution ou au racket tu es une « bonne » triade… C’est un peu comme le bon et le mauvais chasseur : la différence est ténue.
De même qu’il y a les « bonnes » et les « mauvaises » triades, il y a les « bons » et les « mauvais » gangsters. Mais, comment rendre les « bons » gangsters sympathiques à l’écran ?
C’est une question que j’ai en effet posée à de nombreux réalisateurs de l’époque. Dépeindre sympathiquement ces personnages, en faire des héros, c’est moralement très discutable. La technique que les réalisateurs mettent en place est toujours la même et elle est, elle aussi, directement inspirée du « Parrain ». D’abord, ils mettent en avant le fait que le personnage aide sa famille, et ses proches. Le côté purement criminel est donc mis à part pour ne mettre l’emphase que sur ce côté d’entraide. Et puis, ensuite, la métahistoire de son enfance se met en place. Le film va donc revenir sur une vie où il en aura « bavé », où il aura lutté face à la corruption ou à la violence de la police, face à des institutions faibles. Toute cette métahistoire implique qu’il a dû se construire seul, sans jamais pouvoir faire confiance à personne… Et c’est comme ça que l’on rend un personnage sympathique. Tout comme dans le « Parrain », notre héros a eu une vie difficile mais il aide ses proches donc c’est un homme bien. C’est presque tautologique. C’est aussi très stéréotypé mais c’est bien comme cela que ça se passe !
Couverture de la monographie d'Arnaud Lanuque "Police vs Syndicats du crime" paru aux Editions Gope, mai 2017.
Couverture de la monographie d'Arnaud Lanuque "Police vs Syndicats du crime" paru aux Editions Gope, mai 2017. (Crédit : DR.).
Ce personnage est parfaitement mis en valeur dans un film de Benny Chan (un des anciens assistants de Johnnie To) sorti en 1990 « A Moment Of Romance ». Dans ce film, on découvre Wah Dee (interprété par Andy Lau), un petit délinquant qui accepte de faire le chauffeur dans le cadre d’une attaque de bijouterie. Bien sûr, l’opération tourne mal et une otage est prise : la jeune et jolie Jo Jo (Wu Chien Lien). Entre les deux naîtra une romance sur fond de bagarre.
Tout au long de cette interview-fleuve, nous avons abordé un peu tous les genres qui composent ces polars et ces films de triades : soit les films de héros (Heroic Bloodshed), la romance criminelle et même le polar martial à travers la carrière de Jackie Chan, comme acteur et réalisateur. Mais quid du personnage féminin ? En effet, il y a de grandes actrices à l’époque…
Oui, il y a des grandes actrices à l’époque mais elles n’ont jamais été impliquées au niveau du polar et des films de triades. En général elles n’interviennent que dans le genre romance criminelle dans lequel elles ne sont pas liées à l’intrigue et jouent toujours le même rôle : celui de la fille pure et naïve, de l’amoureuse transie. Ou alors, au niveau de l’exploitation, elles ne vont intervenir que pour faire une variation par rapport à un genre connu ; et donc en gros remplacer un homme poste pour poste. C’est pourquoi je traite dans un chapitre entier du livre du genre « Girls with Guns », les femmes armées, les héroïnes d’action. Dans cette veine, le premier film qui me vient en tête est « Naked Weapon » (un film de Ching Siu-tung ou Tony Ching sorti en 2002 avec notamment Maggie Q et Anya Wu, NDLR).
Pour autant, bien que j’adore ce genre – ce qui explique peut-être pourquoi le chapitre sur le sujet est assez fourni – il faut quand même bien avouer qu’on est loin du compte au niveau de l’affirmation « girl power ». D’autant que très souvent, comme le montre « Yes Madam » (ou « Le sens du devoir 2 » en français de Corey Yuen, avec Michelle Yeoh et Sammo Hung, sorti en 1985, NDLR), l’un des premiers films faits dans ce registre, les personnages masculins sont toujours omniprésents. Les femmes ont le premier rôle certes mais les personnages masculins sont toujours là !
Après, soyons honnêtes aussi. Cela correspond à une certaine réalité : la plupart des triades sont dirigées et sont composées d’hommes. Il y a des femmes mais ce n’est pas du tout la norme.
Bien sûr, il faut en passer par là : en faisant un livre sur le cinéma hongkongais, et surtout sur cette période, il est forcément question d’une filmographie idéale…
Oui. Je m’attendais un peu à cette question. Il y a bien sûr des films immanquables. Mais ils sont déjà tous immanqués ; ils sont tous déjà sortis. Pour autant, dans une liste idéale, on placerait forcément « Le Syndicat du Crime » (« A Better Tomorrow » de John Woo sorti en 1986, NDLR), « The Mission » de Johnnie To (sorti en 1999, NDLR), interchangeable avec « PTU » du même réalisateur (sorti en 2003, NDLR).
Ce sont les trois principaux. Pour varier les réalisateurs, je mettrais bien un film qui n’est pas sorti en France, soit : « School on Fire » de Ringo Lam (sorti en 1989, NDLR). Et pour finir avec cette liste que je qualifierai d’évidente : « Infernal Affairs » (de Alan Mak et Wai Keung Lau, sorti en 2004, NDLR).
C’est donc un bon début…. Tu parles de liste évidente, alors, as-tu une perle à conseiller aux lecteurs d’Asialyst ?
Mais j’en ai plein ! Je vais d’ailleurs en citer deux pour les lecteurs d’Asialyst. Deux qui sont sensiblement de la même période, celle dite de la « nouvelle vague hongkongaise ».
La première de ces perles est « Man on the Brink » de Alex Cheung, sorti en 1981. C’est selon moi le meilleur film construit autour du personnage du flic infiltré ; qui est en soi l’un des grands thèmes du cinéma de polars hongkongais. Dans ce sous-genre, on trouvera bien sûr « Infernal Affairs » (2004), mais aussi « Hard Boiled » (1992) ou encore « City on Fire » (1987), tous deux de John Woo.
C’est par contre bien ce film qui a lancé le personnage de manière moderne et qui a inspiré tous les autres. C’est un film très noir avec presque un côté documentaire. C’est un film très dur, avec un fort côté psychologique autour de ce que cela implique d’être un agent infiltré et le tout sans le côté trop spectaculaire, trop exagéré des films de John Woo. C’est un film plein d’équilibre.
En plus, le réalisateur est l’un de ceux dont j’aimerais bien que l’œuvre soit plus reconnue car il a vraiment réalisé des films supers (comme « Cops and Robbers », en 1979) avant malheureusement d’ »exploser en vol » au milieu des années 1980. C’est lui et personne d’autre qui a lancé le polar moderne hongkongais !
Le second film que j’aimerais mettre en avant est : « Coolie Killer », de Terry Tong, sorti en 1982. C’est un film peu connu qui traite d’un assassin professionnel qui est trahi par les siens. C’est là encore un film très noir, avec un côté philosophique marqué notamment autour de la question de l’existence. On retrouve déjà dans ce film plusieurs thèmes qui seront après exploités par John Woo, comme la question du rapport de respect existant entre l’assassin et le policier qui enquête sur lui, ou encore des séquences d’actions impressionnantes… C’est un film très marqué « années 1980 » mais dans le bon sens, dans ce que cela pouvait donner de mieux. Comme par exemple dans les relations entre les personnages, notamment dans la relation amoureuse très dramatique… Il y a même, je trouve en tout cas, une grosse influence française, un côté Melvillien dans le visuel par certains aspects.
Après bien sûr il y en a plein d’autres. L’exercice est réducteur.
Propos recueillis par Antoine Richard, à Hong Kong
A propos de l'auteur
Antoine Richard
Antoine Richard est rédacteur en chef adjoint d'Asialyst, en charge du participatif. Collaborateur du Petit Futé, ancien secrétaire général de l’Antenne des sciences sociales et des Ateliers doctoraux à Pékin, voyage et écrit sur la Chine et l’Asie depuis 10 ans.