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Élection présidentielle : existe-t-il un "vote chinois" en France ?

Manifestation de la communauté chinoise place de la République à Paris, le 2 avril, une semaine après la mort controversée de Liu Shaoyo, tué chez lui par un policier. (Crédits : Julien Mattia/NurPhoto)
Manifestation de la communauté chinoise place de la République à Paris, le 2 avril, une semaine après la mort controversée de Liu Shaoyo, tué chez lui par un policier. (Crédits : Julien Mattia/NurPhoto)
Parmi les 500 000 personnes d’origine chinoise qui vivent en France, une majorité réside à Paris ou en région parisienne. Selon le chercheur Baptiste Coulmont, en 2015, sur 1,2 million d’électeurs inscrits sur les listes électorales à Paris, 6 600 étaient originaires de Chine ou du Vietnam. Par ailleurs, 4 800 personnes nées en France portaient un nom parmi les cent noms de famille chinois les plus courants. Si leur vote ne pèsera pas significativement sur l’élection présidentielle, les Français d’origine chinoise se sont davantage fait entendre dans l’espace public ces derniers mois, en particulier sur l’insécurité. En septembre 2016, ils étaient des dizaines de milliers à manifester pour réclamer plus de sécurité après la disparition de Zhang Chaolin, un couturier décédé des suites d’une agression à Aubervilliers. Le 27 mars 2017, la mort d’un père de famille chinois, Liu Shaoyo, tué à son domicile par un policier dans des circonstances controversées, déclenchait une série de rassemblements (lire nos articles ici et ici). Largement sollicitée par les partis politiques, notamment ceux de droite, la communauté asiatique n’a toutefois rien d’homogène.

A Aubervilliers, une communauté mobilisée contre l’insécurité

Plus de six mois après l’agression contre Zhang Chaolin, la question de l’insécurité est toujours d’actualité à Aubervilliers, où 7 000 commerçants d’origine chinoise travaillent dans le triangle d’or du textile, qui fournit l’Europe en vêtements, chaussures ou sacs made in China. La plupart disent avoir déjà été victime d’agression, une situation qui n’a rien de nouveau selon Richard Béraha, ancien président de l’association Huiji, fondée en 2003 suite au mouvement des sans-papiers chinois : « Ces problèmes existent depuis les années 2000 et pendant longtemps, ils ont été vécus en silence. Ils émergent souvent au moment des élections, car c’est dans l’intérêt des forces politiques, notamment celles qui exploitent les thèmes sécuritaires. »
Au point de favoriser un vote d’extrême droite ? « Quelques Chinois se sont montrés au FN ces dernières années, mais la plupart sont conscients du danger que ce parti peut représenter pour eux. La majorité se tournera plutôt vers Fillon », affirme Richard Béraha. Ce n’est pas Ling Lenzi qui va le démentir. Conseillère municipale Les Républicains à Aubervilliers, elle travaille depuis longtemps avec les associations locales. Issue de la classe moyenne chinoise, elle n’a jamais vécu dans la commune de Seine-Saint-Denis mais y dirige une société d’import-export. Dans son équipe, Sophie Liu, 44 ans, une restauratrice française d’origine chinoise, ancienne habitante d’Aubervilliers : « Nous soutenons Fillon parce que son programme met l’accent sur la sécurité, notamment en fixant la majorité pénale à 16 ans », déclare-t-elle. Un sujet régulièrement évoqué par les commerçants d’Aubervilliers, qui font face à de très jeunes agresseurs.

Des migrations chinoises aux origines diverses

Ling Lenzi, originaire de la province du Hubei, fait partie des Chinois arrivés en France à partir des années 1980 pour y faire leurs études supérieures. Rapidement intégrés dans la société française, ils sont aujourd’hui médecins, ingénieurs ou cadres dans le privé : « Ils appartiennent à cette migration « choisie » et n’ont eu aucune difficulté à obtenir la nationalité française. Beaucoup votent à droite, dans une stratégie d’ascension sociale pour eux-mêmes et pour leurs enfants », explique Simeng Wang, sociologue, chargée de recherche au CNRS.
Contrairement à Ling Lenzi, la majorité des Chinois qui vivent ou travaillent à Aubervilliers se sentent peu concernés par le scrutin présidentiel. Comme la plupart des migrants chinois en France, ils viennent de la province de Wenzhou et beaucoup n’ont pas la nationalité française : « Venus au départ pour quelques années, souvent en situation de précarité, ils pensaient surtout à gagner de l’argent et ne s’intéressaient pas à la politique », détaille Buon Huong Tan, adjoint au maire socialiste du 13ème arrondissement et conseiller de Paris auprès d’Anne Hidalgo. Une situation qui évolue avec la nouvelle génération selon lui : « Les affaires n’étant plus aussi florissantes qu’auparavant, certains qui ont toujours pensé que leurs enfants deviendraient aussi commerçants envisagent d’autres voies possibles, y compris la politique », estime Buon Huong Tan.

Une nouvelle génération qui aspire au changement

Tout juste 30 ans, Rui Wang appartient à cette deuxième génération davantage engagée dans la vie citoyenne. Enfant d’anciens sans-papiers Wenzhou, il est aujourd’hui entrepreneur et président de l’Association des jeunes Chinois de France (AJCF). Si Rui Wang refuse pour l’instant les nombreuses sollicitations qu’il a reçu des partis de tous bords, il affirme que la sécurité n’est pas l’apanage de la droite mais la responsabilité de tous : « La droite a réussi à préempter le sujet de la répression, mais pour nous il faut aussi de la prévention, pas seulement des caméras et des policiers supplémentaires. » Pour lutter contre les préjugés racistes dont sont victimes les Chinois, le jeune homme pense qu’il faut recréer du lien, notamment au travers du dialogue avec les autres associations : « Les agressions sont souvent le fait de jeunes qui habitent le quartier, qui pensent que les Chinois sont riches et qui savent qu’ils ne risquent pas grand-chose. » D’après Simeng Wang, Il existe un clivage entre les enfants des grands commerçants Wenzhou et ceux des anciens sans-papiers, qui ont vécu la précarité mais aussi la vague de régularisation décidées par le gouvernement Jospin en 1997 et ont davantage une sensibilité de gauche. Avec dans certains cas une certaine ambiguïté, qui peut s’expliquer selon elle par leur parcours social : « Ils sont attachés aux idées antiracistes de la gauche, mais en tant que commerçants ou entrepreneurs, ils ne peuvent pas non plus rejeter le discours des Républicains. »
À la fois antiraciste et pro-business, une partie de cette jeunesse pourrait se laisser séduire par les idées d’Emmanuel Macron, selon Buon Huong Tan, qui est aussi responsable de l’équipe de l’ancien ministre de l’Économie pour les affaires de la communauté asiatique : « Comme beaucoup de jeunes asiatiques, je pense qu’il faut en finir avec le clivage gauche-droite pour trouver de vraies solutions. Macron est jeune, ouvert et connaît le monde de l’entreprise : il nous comprend. » Arrivé en France il y a une vingtaine d’années, Buon Huong Tan est issu de la diaspora chinoise des pays de l’ex-Indochine (Vietnam, Laos, Cambodge). Fuyant la guerre, ces migrants ont obtenu l’asile politique en France entre les années 1970 et 85 et se sont installés dans le 13ème arrondissement. Président du haut conseil des asiatiques de France, Buon Huong Tan a mis en place une plateforme sur laquelle les Français d’origine asiatique ont été invités à exprimer leurs attentes envers les candidats : « La sécurité est un sujet qui revient tout le temps, surtout en région parisienne. Par ailleurs, la baisse des impôts pour les classes moyennes, l’innovation, le soutien des PME à l’export, mais aussi la lutte contre l’assistanat font partis des thèmes qui ressortent. » En revanche, beaucoup de ces anciens réfugiés, qui ont fuit le communisme, voit dans le programme de Jean-Luc Mélenchon une régression. De même, nombre d’entre eux restent sceptiques à l’idée du « revenu universel » cher à Benoit Hamon, qui semble avoir une longue marche à parcourir pour les convaincre.
Par Pauline Bandelier
A propos de l'auteur
Pauline Bandelier
Pauline Bandelier a vécu quatre ans en Chine où elle travaillé pour l’Antenne des sciences sociales et les Ateliers doctoraux à Pékin avant de collaborer avec plusieurs revues. Elle a depuis été journaliste à l’AFP, pour Radio Chine Internationale et a réalisé plusieurs enquêtes documentaires en Chine.