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Analyse

Mer de Chine : ce que Duterte veut (et peut) faire avec Pékin

Le président philippin élu Rodrigo Duterte lors d'une conférence de presse à Davao, ville dont il est maire, dans l'île méridionale de Mindanao, le 23 mai 2016.
Le président philippin élu Rodrigo Duterte lors d'une conférence de presse à Davao, ville dont il est maire, dans l'île méridionale de Mindanao, le 23 mai 2016. (Crédits : MANMAN DEJETO / AFP)
Le 30 juin prochain, un nouveau président prendra ses fonctions aux Philippines. Rodrigo Duterte, maire de Davao, plus grande ville de l’île de Mindanao, a remporté le scrutin à tour unique du 9 mai dernier, avec une majorité relative très nette : un peu moins de 40 % des suffrages. S’il a axé sa campagne sur la sécurité intérieure, il doit sans délai se pencher sur le dossier des conflits territoriaux en mer. Derrière cet enjeu se cachent deux grandes questions : quelles relations Duterte veut-il entretenir avec Pékin pendant son règne ? Quelles sont ses marges de manoeuvre ?

Contexte

Sur le plan militaire, les Philippins sont étroitement alliés avec Washington depuis la signature d’un traité de défense mutuelle en 1951. Et cet accord bilatéral a été réaffirmé à plusieurs reprises, comme cette année à l’occasion des traditionnels exercices annuels « Balikatan » organisés sur la rive ouest de l’archipel des Philippines, en mer de Chine méridionale, avec les Américains et d’autres puissances régionales.

La Chine revendique une souveraineté sans partage sur la quasi totalité de la mer de Chine méridionale. En 1995, au grand dam de Manille, les Chinois ont pris le contrôle du récif de Mischief, dans l’est des îles Spratleys, à moins de 200 milles marins de la grande île philippine de Palawan. A l’heure actuelle, Pékin transforme cet atoll en île artificielle, comme six autres récifs. Les observateurs suspectent notamment la construction d’une piste d’atterrissage sur Mischief.

Plus au nord en mer de Chine du Sud, en dehors des Spratleys, Pékin a par la suite pris le contrôle des hauts-fonds de Scarborough, au large de la grande île philippine de Luçon. C’était en 2012. Dès lors, les relations sont devenues exécrables, le président philippin dénonçant sans retenue un expansionnisme chinois qui menacerait la paix dans le monde, comme le régime nazi. Des déclarations qui exaspèrent Pékin.

Face à la Chine, les Philippins ont franchi le Rubicon en 2013, en saisissant la justice internationale au nom de la Convention des Nations unies pour le droit de la mer (CNUDM). Manille demande que le statut juridique présent et futur d’éléments disputés, dont Scarborough et Mischief, ainsi que le statut des eaux qui les entourent, soient clarifiés. La Cour permanente d’arbitrage de La Haye s’est déclarée compétente et une décision est attendue incessamment. La Chine rejette la procédure.

Pour nombre d’observateurs, Pékin agit souvent par réaction. Ainsi, ce serait à cause de la saisine philippine de 2013 que la Chine aurait lancé ses nouveaux travaux dans les Spratleys. Mais les Chinois savent aussi brandir le bâton. Alors que l’on attend une décision de La Haye, et qu’une coalition d’intérêts entre leurs voisins, derrière les Etats-Unis, a pu sembler franchir un cap ces derniers mois, il semblerait que les Chinois aient laissé fuiter les plans d’une possible poldérisation future des hauts-fonds de Scarborough.

Dialogue de sourds

Le dialogue sino-philippin n’est pas un long fleuve tranquille. Ce ne sont pas Gloria Macapagal-Arroyo et Benigno Aquino III qui diront le contraire. La première, présidente des Philippines entre 2001 et 2010, avait tenté de relancer la relation de son pays avec la Chine. Un modus operandi avait été trouvé avec Pékin et Hanoï pour pour la recherche d’hydrocarbures en mer de Chine méridionale (Joint Maritime Seismic Undertaking, JMSU). Et des investissements massifs venus de Chine avaient afflué pour des projets d’infrastructures aux Philippines. Mais « la plupart de ces accords historiques ont conduit à des scandales de corruption et à des anomalies constitutionnelles », remarque le politologue Richard Javad Heydarian, de l’Université de La Salle-Manille. Et après une campagne axée précisément sur la lutte anti-corruption, Benigno Aquino III a succédé à la présidente Arroyo, mettant fin à l’éphémère « âge d’or » des relations entre Pékin et Manille, selon l’expression du politologue.

Pourtant, durant les deux premières années de son mandat, Benigno Aquino tentera, à son tour, de faire preuve d’esprit d’ouverture. Le président philippin décidera par exemple de ne pas se rendre à la remise du prix Nobel de la paix au dissident chinois Liu Xiaobo, et effectuera une visite d’Etat à Pékin en 2011. Mais l’affaire des hauts-fonds de Scarborough, au printemps 2012, puis la démarche de l’administration Aquino à La Haye l’année suivante, dégraderont la relation de manière critique. En 2013, Benigno Aquino tentera d’ouvrir des canaux pour dialoguer avec la nouvelle administration Xi Jinping. Sans succès. Un dialogue de sourds s’installera peu à peu entre les deux pays. Jusqu’à nos jours, le président philippin et son homologue chinois n’engageront plus la moindre démarche constructive sur leurs contentieux en mer. Et les investissements chinois aux Philippines seront revus à la baisse.

Duterte, le lion et le renard

Voilà le contexte dans lequel le très coloré futur président philippin, Rodrigo Duterte, va être intronisé à Manille fin juin, en remplacement de Benigno Aquino. Pendant la tonitruante campagne de ce « showman » de 71 ans, la presse étrangère a fait ses choux gras de ses déclarations. Et ce fut notamment le cas sur les contentieux territoriaux en mer de Chine. Si une guerre venait à éclater entre la Chine et les Philippines durant son règne, promettait en effet le candidat Duterte, il enfourcherait un « jetski » pour aller planter lui-même un drapeau dans les Spratleys. Quitte à se prendre un missile. Mais attention : s’il est habile pour amuser, et soucieux d’apparaître en patriote, Rodrigo Duterte est aussi un personnage assez machiavélien. Passant ainsi du lion au renard, l’avocat a aussi dit, dès le début : « Nous ne pouvons pas aller à la guerre car nous ne pouvons pas la gagner. »

C’est notamment là que réside l’originalité du personnage qui incarnera bientôt l’Etat des Philippines. Loin d’être un anti-chinois, Rodrigo Duterte semble plutôt considérer que Manille doit parler avec Pékin. Y compris en tête-à-tête, format qui fait peur, mais que privilégie la République populaire de Chine dans la sous-région, craignant les coalitions d’intérêt entre ses interlocuteurs. Message reçu cinq sur cinq à Pékin, où l’auteur de cet article du site de la télévision CCTV retient que pour M. Duterte, « multilatéral ou bilatéral, c’est pareil ». Et de reprendre cette citation : « Nous devons parler et ce dont j’ai besoin, ce n’est pas de la colère chinoise. Ce dont j’ai besoin, c’est que la Chine aide mon pays à se développer. »

« Au départ, Duterte n’avait pas de conviction sur la question maritime, nous rappelle François-Xavier Bonnet, géographe basé à Manille, chercheur associé à l’Institut de recherches sur l’Asie du Sud-Est contemporaine (IRASEC). Il expliquait que des cailloux ne valaient pas le coup d’entrer en guerre. Il ne voyait que l’aspect économique. Il a dû changer de cap par la suite, parce qu’un certain nombre de personnalités politiques commençaient à le menacer de haute trahison et de destitution en cas de renoncement à la question des Spratleys une fois au pouvoir. Désormais, Jose Almendras, l’actuel ministre des Affaires étrangères, qui a des liens de famille avec Duterte, est chargé de le briefer, de lui expliquer qu’il ne faut pas renoncer aux Spratleys, et d’assurer la transition avec Perfecto Yasay. »
L’avocat d’affaires prendra ensuite la relève pour un an. « Il verra la chose économique, mais se montrera proche des Etats-Unis aussi. Il est actuellement professeur à Hawaï », explique le chercheur. Pragmatique, tout en tâchant de ne pas trop s’attirer les foudres des nationalistes, qui continuent de lui promettre la destitution s’il sort de la ligne du régime, le futur numéro un philippin avance néanmoins sans œillères. Son leitmotiv à lui, c’est le développement, les infrastructures, quitte à s’appuyer une fois de plus sur les investissements chinois.

Quid de l’arbitrage de la Cour internationale de La Haye ?

Grâce à son image d’incorruptible, Rodrigo Duterte est parvenu à assurer qu’il pouvait dialoguer avec Pékin. Il considèrera d’ailleurs son mandat comme réussi s’il obtient trois trains permettant de désenclaver des grandes villes. Et d’aller jusqu’à se dire prêt à partager les richesses pétrolières supposées en mer pour y parvenir : « Si je n’ai pas l’argent pour mettre sur la table les capitaux nécessaires à la construction d’équipements [d’extraction, NDLR], j’attendrai simplement mes royalties ou ma part de pétrole. Construisez-moi juste un train autour de Mindanao, et d’autres chemins de fer entre Manille et Bicol et entre Manille et Batangas, à la pointe, et je serai heureux (…). »

Depuis sa victoire à la présidentielle, Rodrigo Duterte s’entoure d’ailleurs peu à peu d’un certain nombre d’anciens ministres de Gloria Macapagal-Arroyo, jugés assez flexibles dans leur relation avec Pékin. Quid de la procédure en cours à La Haye, qui menace de pencher en faveur des Philippines et de provoquer le courroux de la Chine ? Au départ, le nouveau président a carrément semblé prêt à brader cette procédure, dont il semblait n’avoir cure, pour ne pas se mettre Pékin à dos. Mais ses déclarations ont provoqué un tel tollé chez les nationalistes, qu’il a là aussi changé son fusil d’épaule. Il privilégie désormais l’idée de s’appuyer sur une possible décision favorable de la Cour permanente d’arbitrage comme un jeton dans la négociation, pour son dialogue en tête-à-tête avec les autorités chinoises. C’est ce que nous confiait récemment François-Xavier Bonnet dans un entretien antérieur accordé à Asialyst.

Rééquilibrer la relation avec Washington

Pour certains observateurs, le fantasque futur président des Philippines tentera en fait de s’appuyer tantôt sur les Américains, tantôt sur les Chinois, pour tirer parti de l’antagonisme qui les oppose. Rééquilibrer la relation avec Washington, parfois jugée candide, pourrait consister à exiger plus de soutien en matière de défense. En présence d’attachés militaires des Etats-Unis et de Chine, Rodrigo Duterte a d’ailleurs déjà pointé que « l’Amérique ne mourra jamais » pour défendre les Philippins dans l’affaire des Spratleys. Si elle s’en souciait, ajoutait-il, « elle aurait envoyé ses porte-avions et ses frégates lance-missiles au moment où la Chine a commencé à regagner du terrain sur la mer ». Dans le cadre de l’accord de défense EDCA, les Américains avaient proposé que Davao devienne une base militaire pour leurs drones. Rodrigo Duterte, maire de Davao, a refusé.

Après le 9 mai dernier, les autorités chinoises ont salué la victoire de Duterte. La presse chinoise aussi se montre enthousiaste à sa manière. « A l’ère grandissante du populisme, il semblerait qu’une « grande gueule » peut toujours être populaire quelle qu’elle soit. Mais s’il est une chose qui puisse être changée par Duterte, c’est la diplomatie », considère par exemple le média d’Etat chinois Global Times. Et d’ajouter : « Si le nouveau leader veut marquer sa différence vis-à-vis du président précédent, ainsi qu’accomplir des choses, renforcer les liens avec Pékin est le chemin le plus court. La Chine ne sera pas assez naïve pour croire qu’un nouveau président apportera une solution miracle aux querelles entre Pékin et Manille en mer de Chine méridionale. Néanmoins, il semble clair que les liens des Philippines avec la Chine auront été au plus bas pendant toute la présidence d’Aquino. »

Rodrigo Duterte peut-il ménager la chèvre et le chou sans perdre l’un ou l’autre, voire les deux ? « Compte tenu du fort soutien dont bénéficient les Etats-Unis au sein de l’establishment sécuritaire philippin, mais aussi dans les médias et la population, aucun leader ne peut se permettre de s’aliéner Washington sans subir de graves contrecoups politiques », considère le politologue Richard Javad Heydarian, auteur de ce texte sur la question.

La main tendue jusqu’à quand ?

Dans sa quête de juste milieu, le nouvel homme fort de Manille a l’avantage de l’expérience de ses prédécesseurs, qui se sont cassé les dents sur la relation à entretenir avec Pékin par le passé, même lorsque la confiance régnait. Selon nos informations, les Chinois se seraient montrés peu enclins au partage, lorsqu’il leur a été demandé de transmettre les données qu’ils avaient récupéré lors des études géologiques et bathymétriques menées pendant « l’âge d’or » Macapagal-Arroyo. Ils auraient tout bonnement prétexté un problème informatique ayant emporté toutes ces données, précieuses à la fois pour la prospection pétrolière, mais aussi pour la navigation de sous-marins. Le fait est d’importance, sachant que l’archipel, qui aujourd’hui n’a pas de force sous-marine, s’interroge sur l’idée d’en développer une. « Nous sommes un point de transit naturel vers le Pacifique, rappelait en mars dernier le président Aquino.

Aussi favorable au développement de nouvelles relations qu’il puisse être, le futur président Duterte sait que des projets de « poldérisation » existent concernant les hauts-fonds de Scarborough. « Les détails d’un plan de militarisation (…) ont été obtenus par les agences américaines de renseignement au cours des derniers mois, selon des officiels américains de la Défense, écrivait en avril The Washington Free Beacon. Ces plans ont été confirmés le mois dernier lorsqu’un site Internet dédié aux amateurs de l’armée chinoise a publié un plan détaillé de dragage pour Scarborough, incluant une piste d’atterrissage, des systèmes d’alimentation électrique, des résidences et un port susceptible d’accueillir des navires de guerre. »

Rodrigo Duterte pourra-t-il garder sa main tendue, s’il apprend un jour que des bateaux dragueurs s’activent au large des côtes philippines, là où se déroule chaque année la démonstration de force des Marines américains et philippins ? La question reste ouverte.

Par Igor Gauquelin
A propos de l'auteur
Igor Gauquelin
Igor Gauquelin est journaliste, spécialisé sur l'écrit et le format numérique. Après des collaborations et des passages plus ou moins longs en presse régionale à Montpellier et Lyon, puis au sein des rédactions de Mediapart et de la Croix à Paris, il a rejoint en janvier 2012 la rédaction multimédia de Radio France Internationale, alors en pleine mutation. Journaliste « touche-à-tout » et responsable d'édition multimédia sur rfi, il continue de signer ponctuellement ses propres reportages en France et à l'international.