Economie
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Asie émergente : cap sur la croissance pour 2016

Les Twin Towers de la ville chinoise de Nanchang dans la province du Jiangxi à l'est de la Chine, le 24 mars 2016.
Les Twin Towers de la ville chinoise de Nanchang dans la province du Jiangxi à l'est de la Chine, le 24 mars 2016. (Crédits : Zhang haiyan / Imaginechina / via AFP)
Publié quelques jours après l’ « East Asian Update » de la Banque Mondiale, Le « World Economic Outlook » du FMI s’inquiète de la langueur de l’économie mondiale, trop lente depuis trop longtemps, et annonce une croissance de 3,2 % en 2016, aussi médiocre que celle des années précédentes. Qu’elles fassent ou non des profits, faute d’avoir confiance dans l’avenir, les entreprises hésitent à investir : la croissance industrielle est faible ou se contracte. Ce constat vaut pour l’économie américaine où, si la consommation progresse avec les créations d’emploi, la faiblesse de l’investissement amène à s’interroger sur la soutenablité de la croissance.

La reprise de la consommation américaine n’en demeure pas moins une bonne nouvelle pour l’Asie émergente, qui sera en 2016 la région la plus en pointe. Toutefois, l’écart de taux de croissance entre pays émergents et avancés s’est réduit : il était de 4 points il y a cinq ans et il n’est plus que d’1 point. Deux raisons à cela : les économies d’Amérique Latine stagnent ou se contractent, et le taux de croissance de l’Afrique sub-saharienne est le plus faible depuis 1999. Ces deux régions, de même que les pays asiatiques exportateurs de matières premières subissent une double peine : une baisse de la demande de matières premières et l’effondrement des cours pour partie – produits miniers et agricoles – provoquée par la baisse de la demande chinoise. Le ralentissement de la sidérurgie et de la métallurgie ne suffit pas à rendre compte de cette baisse qu’explique également une amélioration de l’efficacité des installations industrielles.

Reprise chinoise ?

La publication du rapport du FMI coïncide avec l’annonce par le ministère chinois du Commerce (Mofcom) de la reprise des exportations : mesurée en yuan, elle aurait augmenté de 18,7 % en mars 2016 (par rapport à mars 2015), la première hausse après plus de six mois de baisse consécutive. Selon le Mofcom, cette reprise pourrait être accompagnée par celle des importations qui se sont contractées de seulement 1,8 % en mars. Ces nouvelles annoncent-t-elles la fin du ralentissement chinois ? Dans l’attente de statistiques plus précises sur leur composition – quels sont les postes les plus dynamiques -, il n’est pas possible de répondre. En effet, la Chine vit une période de transition : le déclin des industries traditionnelles et l’émergence de nouvelles activités. La forte reprise des exportations pourrait être le fait des industries traditionnelles qui bénéficient indirectement des mesures prises pour dynamiser la demande.

En effet, après avoir déclaré qu’il ne procèderait pas à une relance, le gouvernement chinois a multiplié les mesures de soutien – elles porteront le déficit budgétaire à 3 % du PIB en 2016 – car la dynamique de la consommation ne suffit pas à pallier le ralentissement de l’investissement. Dans une conjoncture mondiale moins porteuse, la priorité de Pékin est la croissance – un taux de 6,5 % pour doubler le PIB per capita d’ici 2020 – et la réalisation des réformes – dont la restructuration des entreprises d’Etat refusée par les provinces car elle fera des dégâts sociaux – passe au second plan. La conséquence est une augmentation de la dette globale (ménages, provinces, entreprises et Etat) qui représenterait 290 % du PIB fin 2015, selon McKinsey.

Croissance forte dans l’ASEAN et en Inde, l’Asie du Nord-Est en retrait

En avril 2015, le FMI envisageait une croissance de 3,3 % (2015) et 3,5 % (2016) pour la Corée : elle n’a été que de 2,5% l’an dernier et pourrait être de 2,7 % cette année. La Corée du Sud est en effet le pays le plus sensible à la conjoncture de la Chine qui absorbe un quart de ses exportations : elles ont continué de chuter au cours des deux premiers mois de 2016 et la situation s’est stabilisée en mars. Les Coréens sont également confrontés aux avancées des entreprises chinoises sur le marché des téléphones.
Tableau des taux de croissance du PIB par pays en Asie (Sources World Economic Outlook 2015 et 2016).
Tableau des taux de croissance du PIB par pays en Asie (Sources World Economic Outlook 2015 et 2016).
Même révisée à la baisse depuis le rapport d’avril 2015, l’ASEAN a enregistré une croissance encore forte en 2015 (4,7 %) qui devrait se maintenir en 2016. Boosté par les perspectives ouvertes par le TPP, le Vietnam affiche la meilleure performance en 2015 et en 2016. La situation politique explique le marasme de la Thaïlande qui en outre, parmi les non-membres du Partenariat transpacifique (TPP), sera le pays plus affecté par la mise en œuvre de cet accord. Rappelons tout de même que les Etats-Unis ne l’ont pas ratifié et qu’il est critiqué par Hillary Clinton, naguère son principal avocat en Asie.

Quant à l’Inde, elle caracole en tête et son écart avec la Chine se creusera en 2016 si l’on en croit les statistiques indiennes – dont la Reserve Bank of India elle-même se méfie. Une mousson insuffisante et une sécheresse record au Nord freinera la croissance, car si la production agricole pèse beaucoup moins dans le PIB, la conjoncture agricole influence la consommation de près de la moitié de la population. Paradoxalement, l’accélération indienne s’accompagne d’une baisse du taux d’investissement par le secteur privé.

Sorties illicites de capitaux en progression

L’économie réelle souffre des dérives de l’économie financière et alors que le taux d’investissement stagne ou diminue dans plusieurs pays, les sorties illicites progressent. Selon les « Panama Papers », 2 300 Malaisiens (personnes ou entités) ont utilisé les services de Mossack Fonseca. Leur nombre étonne moins lorsque l’on sait que classée au 35ème rang mondial par son PIB en dollars courants, la Malaisie est en 5ème position derrière la Chine, la Russie, l’Inde et le Mexique pour les sorties illicites de capitaux, selon Global Financial Integrity (GFI). Ces sorties, qui incluent les sommes détournées grâce aux sur- ou sous-facturations des échanges de marchandises, sont bien supérieures au montant déjà élevé de la ligne « erreurs et omissions » de la balance des paiements.
Sorties illicites de capitaux en Asie en pourcentage de la Formation brute de capital fixe (FBCF) - moyenne 2004 - 2013. (Sources : Global Financial Integrity et Banque Mondiale)
Sorties illicites de capitaux en Asie en pourcentage de la Formation brute de capital fixe (FBCF) - moyenne 2004 - 2013. (Sources : Global Financial Integrity et Banque Mondiale)
Si l’on rapproche ces sorties illicites de capitaux à l’investissement total – la Formation Brute de capital fixe (FBCF) du secteur public, privé et étranger – réalisé dans les divers pays, il apparait qu’entre 2004 et 2013, elles ont représenté plus de 80 % de la FBCF en Malaisie, un record en Asie, et loin derrière on trouve la Thaïlande avec 23 %.
A propos de l'auteur
Jean-Raphaël Chaponnière
Jean-Raphaël Chaponnière est membre du groupe Asie21 (Futuribles) et chercheur associé à Asia Centre. Il a été économiste à l’Agence Française de Développement, conseiller économique auprès de l’ambassade de France en Corée et en Turquie, et ingénieur de recherche au CNRS pendant 25 ans. Il a publié avec Marc Lautier : "Economie de l'Asie du Sud-Est, au carrefour de la mondialisation" (Bréal, 2018) et "Les économies émergentes d’Asie, entre Etat et marché" (Armand Colin, 270 pages, 2014).