Economie
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Thaïlande : pourquoi l’économie est en berne

Des jeunes gens déjeunent dans un restaurant de rue de Bangkok le 4 février 2016.
Des jeunes gens déjeunent dans un restaurant de rue de Bangkok le 4 février 2016. (Crédit : CHRISTOPHE ARCHAMBAULT / AFP)
L’économie thaïlandaise est depuis deux ans la moins dynamique de l’ASEAN.

Sauvée par les touristes chinois

Si elle n’a pas toujours été accueillie avec le sourire, la vague de touristes chinois a été la seule bonne nouvelle économique en 2015. Leurs entrées ont augmenté de trois millions et ils ont été sept millions, un tiers du total, à visiter la Thaïlande. L’attentat du 17 août qui a fait six victimes chinoises n’a que brièvement freiné cet engouement. Selon la Banque de Thaïlande, les recettes du tourisme représentent moins de 2 points de PIB.
L’impact du tourisme est cependant bien plus important que ce que mesure la balance des paiements ou la comptabilité nationale qui approche cette activité à travers les postes hôtel et restauration. Élaborées par l’OCDE, les Comptes Satellites du Tourisme évaluent cet impact en suivant les dépenses des touristes : lorsqu’ils vont au restaurant, ils règlent leur facture et le restaurant paie ses employés, achète des denrées ; de même, les hôtels distribuent des salaires, achètent des services à d’autres entreprises.
En analysant les dépenses des touristes, on peut identifier leur impact sur l’économie. Cette approche montre qu’en Thaïlande, ces dépenses génèrent directement 8 points de PIB. Aussi, hors tourisme, la croissance aurait été de 1,5 % en 2015.

Exportations en baisse

Vues de Thaïlande, les dépenses des touristes chinois sont des exportations de services vers la Chine. Leur croissance est la bienvenue car, les échanges sino-thaïs de marchandises sont dans le rouge et le déficit s’est creusé en 2015.
Jusqu’à ces dernières années, ces échanges étaient dominés par l’électronique – on fabrique ainsi autour de Bangkok près de la moitié des lecteurs de disques durs vendus dans le monde – et ces équipements sont intégrés dans des produits finis assemblés en Chine. La Thaïlande perd des points dans la chaîne de valeur de l’électronique mondiale ; les tensions sur le marché du travail élèvent les coûts salariaux et incitent les industriels à investir aux marches de la Thaïlande : le Vietnam devient un concurrent et les échanges sino-vietnamiens ont dépassé les échanges sino-thaïs.
La Chine est le premier débouché des exportations thaïlandaises et l’évolution de ces échanges bilatéraux n’est pas très différente de celle du commerce extérieur. Représentant près de 70 % du PIB thaïlandais, le commerce extérieur a été traditionnellement un moteur de la croissance.
Or, le moteur est en panne. Mesurées en dollars courants, les exportations diminuent lentement et, baisse des cours du pétrole aidant, les importations ralentissent plus vite, en sorte que l’excédent commercial et l’excédent courant s’améliorent.
La mauvaise tenue des exportations traditionnelles – riz ou caoutchouc – n’a qu’un impact limité sur ces performances car la Thaïlande exporte surtout des produits industriels. Par contre, leur impact social est considérable. La baisse des cours affecte le quotidien de millions d’agriculteurs. En janvier 2016, le gouvernement a dû se résoudre à adopter le même type de mesures que le gouvernement précédent avait adopté pour le riz, en achetant le caoutchouc récolté par les petits planteurs.
Evolution de l'investissement et de la consommation en Thaïlande (1991 - 2014)
Evolution de l'investissement et de la consommation en Thaïlande (1991 - 2014)

Les ménages trop endettés consomment moins

Alors que les exportations sont en panne, la dette des ménages freine leurs dépenses. Les banques ont distribué des cartes sans s’interroger sur la solvabilité de leurs clients, ils en ont abusé et les plus pauvres ont été abusés par des prêteurs qui ont proliféré avec la baisse des taux d’intérêt.
Déjà endettés par des achats immobiliers, les ménages ont profité des facilités offertes aux premiers acquéreurs de voitures par le gouvernement de Yingluck. Pour faire face à leurs échéances sur une carte, les ménages s’endettent sur une seconde et déclenchent une spirale d’endettement. Au total, la dette des ménages thaïlandais représente 80 % du PIB. Si ce taux est aussi élevé en Malaisie et en Corée, son augmentation entre 2007 et 2014 a été la plus rapide en Thaïlande : 26 points de PIB supplémentaires.
La dette plombe donc les ménages et la consommation privée s’est contractée depuis deux ans, y compris les ventes de voitures qui, après une légère embellie, ont diminué. Le ralentissement ayant arrêté les hausses de salaires, le recouvrement des créances est un business florissant.

Les incertitudes politiques freinent l’investissement

Le gouvernement militaire a pris du retard dans le lancement du programme de grands travaux annoncé en 2014. Parmi les projets qui seront engagés en 2016, l’extension de l’aéroport de Suvaburmi qui est déjà saturé. Beaucoup d’incertitudes entourent le projet de ligne ferroviaire entre Laem Chabang et la frontière laotienne, qui avait fait l’objet d’un Memorandum of understanding avec la Chine en 2014.
Cependant, le démarrage de ces projets ne suffira pas à relancer l’économie : l’investissement public représente seulement 5 % du PIB, quatre fois moins que l’investissement privé qui est en panne.
L’économie du Royaume est gérée par une oligarchie financière qui a une longue expérience de la vie politique du pays. En dépit des multiples secousses, l’investissement privé n’a chuté que deux fois depuis 1990 : pendant la crise asiatique (1997-1998) et en 2009. Après s’être redressé, l’investissement s’est légèrement contracté en 2013 et 2014. Cela traduit l’attentisme des milieux d’affaires face aux incertitudes politiques sans précédents.
Des panneaux publicitaires (« a bike for dad ») montrant le prince encore enfant avec son père, sont apparus à Bangkok. Il s’agit de préparer la population à la succession royale par le prince dont la réputation est sulfureuse.
Cette succession, la première en 70 ans, se fera-t-elle en douceur ? Le prince sera-t-il accepté par les royalistes ? La mort du roi sera suivie par une période de deuil qui pourrait être de 1 000 jours : elle permettra à la junte au pouvoir de repousser la date des élections qui se feront sur la base d’une nouvelle constitution qui n’est pas finalisée. D’ici là, les problèmes ayant contribué au succès des Rouges auront-ils disparus ? C’est peu probable et ces incertitudes freinent l’investissement.
A propos de l'auteur
Jean-Raphaël Chaponnière
Jean-Raphaël Chaponnière est chercheur associé à Asie21 (Futuribles) et membre d'Asia Centre. Il a été économiste à l’Agence Française de Développement, conseiller économique auprès de l’ambassade de France en Corée et en Turquie, et ingénieur de recherche au CNRS pendant 25 ans. Il a publié avec Marc Lautier : "Economie de l'Asie du Sud-Est, au carrefour de la mondialisation" (Bréal, 2018) et "Les économies émergentes d’Asie, entre Etat et marché" (Armand Colin, 270 pages, 2014).