Economie
Expert - Le Poids de l'Asie

 

Les touristes chinois

Des clients, dont une large majorité de citoyens chinois, font leur shopping dans un centre commercial du centre de Bangkok, en Thaïlande
Des clients, dont une large majorité de citoyens chinois, font leur shopping dans un centre commercial du centre de Bangkok, en Thaïlande, le 13 février 2016. (Crédit : Liu dongyue / Imaginechina / AFP)
Lorsque Deng Xiaoping a visité les Etats-Unis à la fin des années 1970, des sénateurs l’ont averti que le Congrès ne ratifierait pas un traité commercial avec un pays refusant la libre circulation de ses ressortissants. Aucune difficulté leurs a répondu le Petit Timonier, vous en souhaitez combien ? Un million, dix millions ?
L’objection a été oubliée. Un quart de siècle plus tard, les Chinois obtiennent facilement des passeports et ils voyagent à l’étranger.

Les touristes

La semaine dernière, la Chine a été à nouveau le théâtre de la plus grande migration planétaire. Plusieurs centaines de millions – dont deux cent millions de mingong (travailleurs migrants) ont quitté les villes pour visiter leurs familles et célébrer le Nouvel An. Ils ont été également très nombreux à partir à l’étranger.
Illustration de l’élargissement de la classe moyenne, la Chine a coiffé l’Allemagne au premier rang des « émetteurs » de touristes au monde. Selon les données du China Statistical Yearbook, le nombre des chinois partant à l’étranger a rattrapé celui des entrées des étrangers : 62 millions ont quitté la Chine au premier semestre, et ils ont probablement dépassé les 120 millions en 2015.

Où vont-les Chinois ? En Europe comme en Amérique du Nord, les touristes visitent d’abord le pays le plus proche et les Chinois font la même chose si l’on en croit les données de l’association chinoise des agences de voyage, la seule source disponible qui introduit un biais car les chinois ne passent pas tous par une agence. En 2015, la Corée, Taïwan, Japon, Hong Kong et la Thaïlande étaient leurs destinations préférées.

Au Japon, signe des temps, les recettes du tourisme ont dépassé les exportations de l’électronique. Ils ont été séduits par la première flèche des Abenomics (les réformes économiques du gouvernement Abe ndlr), et la baisse du Yen par rapport au RMB explique le doublement des entrées en 2014, en dépit des tensions politiques entre les deux pays. Avec 2,4 millions d’entrées, ils sont sur le point de rattraper les Coréens parmi les touristes étrangers. En dépit de l’impact de la légère baisse du RMB en août 2015 et de la chute de la bourse, les entrées, ont continué de progresser rapidement en 2015.

Les Chinois sont de très loin les plus nombreux à visiter la Corée où ils représentent 42 % des entrées. Parmi ces entrées il y a celle des étudiants chinois qui fréquentent les universités coréennes.

En 2015, l’augmentation la plus spectaculaire des entrées de touristes chinois a eu lieu en Thaïlande, leur nombre est passé de quatre à sept millions et ils sont les plus nombreux. Cette embellie chinoise qui, a fait oublier la division par deux des entrées des Russes, explique 60 % de l’accroissement des entrées dans le Royaume en 2015. Un soulagement après la baisse des entrées de touristes en 2014 (- 6 %) qui avait été provoqué par le coup d’Etat.

En 2015, Singapour a attiré 2 millions de visiteurs chinois, à la seconde place après les Indonésiens parmi les 15 millions de visiteurs de la cité Etat. En dépit des tensions bilatérales, deux millions de chinois ont visité le Vietnam où, représentant 20 % des entrées, ils sont les plus nombreux. Si les Singapouriens sont les plus nombreux à traverser le Causeway pour visiter la Malaisie péninsulaire, les Chinois qui ont été un peu plus d’un million en 2015 forment le second contingent. Leur nombre approche les 500 000 au Cambodge, sur un total de 3 millions. Ils sont 500 000 au Laos (sur 4 millions) loin derrière les Thaïlandais et les Vietnamiens et 150 000 en Birmanie selon des données officielles qui, dans ce pays comme au Laos, ignorent sans doute ceux qui viennent directement du Yunnan.

Les Chinois sont par contre très peu attirés par l’Indonésie qui est avec les Philippines le pays d’Asie du Sud Est qui attire encore peu de touristes.

Entrée en millions de touristes en 2014.
Entrée en millions de touristes en 2014.

La fièvre du jeu

Tous les pays s’adaptent aux attentes des Chinois plus attirés par le shopping ou le jeu que la fréquentation des musées ou des sites historiques. Leurs choix de destination et leurs dépenses sont très sensibles aux variations de la parité de la monnaie : selon CLSA, une baisse de 10 % du RMB peut provoquer une chute de 35 % de leurs dépenses ! Des dépenses qui ont augmenté avec l’appréciation de la monnaie chinoise.

Surmontant de très fortes réticences, plusieurs gouvernements asiatiques ont décidé de libéraliser au moins partiellement le secteur du jeu pour attirer les habitués de Macao, la seule ville chinoise qui l’autorise. L’ancienne colonie portugaise réalise un chiffre d’affaires de 44 milliards de dollars (2015), sept fois plus que les casinos implantés le long du « Strip » de Las Vegas. La campagne anti-corruption menée par Xi Jinping et également l’interdiction de fumer dans les casinos expliquent la baisse de chiffre d’affaires depuis l’année dernière ; toutefois le chiffre d’affaires de Macao est plus élevé que celui de ces rivaux en Asie à commencer par Singapour.

Après plusieurs années de débats, Singapour s’est résigné en 2006 à légaliser l’industrie le jeu, en limitant toutefois leur accès aux Singapouriens : ils doivent payer un droit d’entrée pour être autorisés à jouer dans les casinos construit sur l’île de Sentosa à une portée de « cable car » du Mont Faber. Le groupe malaysien Gentings qui gère un casino dans les collines qui surplombent Kuala Lumpur et le groupe américain Sands ont investi 10 milliards de dollars dans la construction de deux casinos. Leur exclusivité devait prendre fin en 2016.
Elle a été prolongée car la fréquentation des casinos a été une victime collatérale de la campagne anti-corruption de Xi Jinping et de la dépréciation de la Roupie qui freine les entrées d’Indonésiens. L’exploitation de ces casinos n’est pas toujours une bonne affaire car des joueurs chinois sont partis en laissant des ardoises de plusieurs millions de dollars.

Les Coréens plus proches de la Chine ont construit de nombreux casinos qui sont encore très loin de rivaliser avec Singapour.

Au Vietnam, après plusieurs années de discussion, le groupe immobilier Vingroup a annoncé un investissement de 870 millions de dollars dans la construction d’un casino sur l’île de Vu Yen à quelques encablures de la ville portuaire d’Haiphong. Hanoï s’est inspiré de Singapour pour gérer cette enclave où, seuls les étrangers seront autorisés à jouer dans ce casino qui
ouvrira ses portes en 2020.

A côté de ces casinos qui visent la clientèle chinoise fortunée, il y a les établissements plus “glauques” qui se sont multipliées aux marches de la Chine. Ainsi au Laos, où des « Special Economic Zones » (Zones économiques spéciales) des provinces du Nord accueillent plus d’hôtels que d’industries et également au Nord de la Birmanie.

A propos de l'auteur
Jean-Raphaël Chaponnière
Jean-Raphaël Chaponnière est membre du groupe Asie21 (Futuribles) et chercheur associé à Asia Centre. Il a été économiste à l’Agence Française de Développement, conseiller économique auprès de l’ambassade de France en Corée et en Turquie, et ingénieur de recherche au CNRS pendant 25 ans. Il a publié avec Marc Lautier : "Economie de l'Asie du Sud-Est, au carrefour de la mondialisation" (Bréal, 2018) et "Les économies émergentes d’Asie, entre Etat et marché" (Armand Colin, 270 pages, 2014).