Société
L'Asie du Sud-Est vue par AlterAsia

 

ASEAN : les droits de l'homme fantômes du nouveau plan d'action

Le Premier ministre de Malaisie transmet la présidence tournante de l'ASEAN à son homologue laotien lors de la cérémonie de clôture du 27ème sommet.
Le Premier ministre de Malaisie (à gauche) transmet la présidence tournante de l'ASEAN à son homologue laotien (à droite) lors de la cérémonie de clôture du 27ème sommet. (Crédit : MANAN VATSYAYANA / AFP).
A l’occasion du 27ème sommet de l’Association des Nations d’Asie du Sud-Est (ASEAN) qui s’est tenu à Kuala Lumpur (Malaisie) les 21 et 22 novembre dernier, les dirigeants des pays représentés ont lancé un plan d’action concernant la future ASEAN 2025 afin d’« avancer ensemble » sur les questions sécuritaire, économique, sociétale et culturelle.

Surtout, ce sommet aura été l’occasion de négocier des nouveaux accords commerciaux entre les pays membres, de renforcer des liens diplomatiques et d’adopter – à l’unanimité – la Convention sur la lutte contre la traite des êtres humains, en particulier des femmes et des enfants (ACTIP).

La signature de cette convention est perçue comme un évènement d’importance car la sous région abrite certains des plus grands trafics d’êtres humains. Pour autant cela signifie-t-il que l’ASEAN et ses dirigeants se soucient de la société civile ? Pas vraiment si l’on considère la tenue concomitante – et à moins de trois kilomètres de la réunion des dirigeants de l’ASEAN ! – d’un autre forum réunissant les acteurs importants de la société civile de la région, mis à l’écart par les dirigeants de l’ASEAN : le Forum populaire de l’ASEAN (AFP).

Au cours de ce forum, le directeur de l’AFP, Jerald Joseph, a plaidé pour que les gouvernements de la zone s’engagent enfin, et de façon significative, auprès de la société civile, afin de remettre le peuple au cœur des priorités de l’ASEAN. Ce à quoi semble lui répondre le Premier ministre de la Malaisie, Najib Razak, qui lors de son discours de clôture, a promis la construction d’une ASEAN « résiliente, pacifique, sécuritaire et attentive aux besoins de ses peuples et de l’intérêt général » et « fondée sur les libertés fondamentales et la justice sociale ».

C’est une promesse affichée bien haut par les dirigeants de l’ASEAN qui au cours du sommet ont même honoré des acteurs clés de la société civile via l’ASEAN People’s Award, une cérémonie destinée à récompenser les contributions à « la création d’une Communauté de l’ASEAN prospère et bienveillante. Pourtant, malgré ces annonces, les problèmes des droits de l’homme dans la zone n’ont pas été une seule fois discutés au cours du sommet, les dirigeants des pays de l’ASEAN préférant discourir sur les questions économiques et politico-sécuritaires habituelles – à savoir : le conflit en mer de Chine, l’accord de Partenariat transpacifique, la Communauté économique de l’ASEAN ou les menaces terroristes.

Or, souligne de son côté le Forum Populaire de l’ASEAN, ce sont plutôt les questions relatives à la détresse des Rohingyas et aux nuages de pollution transfrontalière qui devraient être placées au centre des débats !

Cela semble difficile néanmoins car l’ASEAN évite en général de discuter des questions domestiques au niveau régional au nom du principe de non ingérence qui régit sa Charte. C’est d’ailleurs ce principe qui a permis à l’ASEAN de tisser des liens forts entre les Etats membres en évitant toute tension politique ; et donc qui a permis – dans une certaine mesure – de maintenir en place les régimes autoritaires de la région comme au Cambodge, en Thaïlande, en Malaisie, au Vietnam ou encore au Laos.

Les abus concernant les droits de l’homme et la sauvegarde des libertés civiles sont donc légions : de nombreux travailleurs migrants au sein de l’ASEAN sont ainsi exploités, et selon un rapport de l’Organisation International du Travail (OIT), un travailleur sur six dans l’industrie thaïlandaise de la pêche serait pratiquement réduit à l’état d’esclave moderne. De même, un rapport de l’institut Verité a révélé les conditions de travail choquantes qui prévalent au sein des travailleurs migrants dans l’industrie électronique malaise. Et tout ceci n’est que la partie haute du panier !

D’autant que la commission en charge de ces questions – la Commission intergouvernementale de l’ASEAN sur les droits de l’homme – n’a pour l’instant réglé aucun des problèmes récurrents d’abus aux droits de l’homme ; situation qui laisse septique nombre d’observateurs.

Le scepticisme est d’autant plus fort que lors de ce sommet, la présidence de l’ASEAN a été confié au Laos – un pays tristement célèbre pour ses agissements à l’encontre des activistes des droits humains. Ce dernier a ainsi d’ores et déjà annoncé qu’il empêcherait la société civile d’organiser l’an prochain le rassemblement du Forum populaire de l’ASEAN. Ce dernier se tiendra alors au Timor Oriental a déclaré Jerald Joseph, un pays qui n’appartient pas encore à l’ASEAN, mais qui dépasse le Laos dans le classement sur l’indice du développement humain établi par le Programme National des Nations Unies pour le développement (PNUD) en 2014.

Ainsi, au cours de ce 27ème sommet, l’ASEAN a peut-être fait un bond en avant concernant sa promesse pour une Communauté économique de l’ASEAN ; mais, sans une communauté de l’Asie du Sud-Est forte, elle reste une organisation creuse dirigée par une élite qui discute à portes fermées de questions commerciales et financières.

Traduction : Emeline Mainy
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