Société
L’Asie du Sud-Est vue par AlterAsia

 

Au Cambodge, la culture Tampoun menacée de disparition

Membres de la minorité Tampoun au Cambodge, le 12 décembre 2012.
Membres de la minorité Tampoun au Cambodge, le 12 décembre 2012. (Crédit : Cambodia Daily)
C’est une disparition lente et presque inéluctable. La télévision, la vie moderne érodent les modes de vies indigènes, et des cultures entières sont désormais menacées de disparition. C’est le cas pour la minorité Tampoun au Cambodge qui voit ses traditions s’évanouir à mesure que la forêt se raréfie. Les coutumes ancestrales, la fabrication des objets artisanaux, la danse et la musique ainsi que le dialecte local sont passés à la moulinette de la mondialisation. Vingt-trois groupes indigènes vivent actuellement au Cambodge, pour la plupart dans la marginalité. Dans la province de Ratanakkiri au nord-ouest du pays, les Khmers sont minoritaires. Ce qui n’empêche pas la commaunauté indigène Tampoun de subir des influences extérieures qui modifient de façon importante leur mode de vie
La fin d’une culture, ce sont d’abord les danses et les musiques traditionnelles, autrefois marqueurs des temps forts d’une communauté, qui sont progressivement reléguées au rang de simples outils du folklore pour amuser les touristes. Evidemment, d’un strict point de vue économique, les spectacles d’aujourd’hui sont plus rémunérateurs que ceux pratiqués par les anciens. Evidemment aussi, l’anglais et l’acquisition de langues étrangères est devenu indispensable à qui veut demain exercer une activité commerciale en dehors de la communauté. Le problème étant ici de ne pas oublier ses racines. Les enfants fréquentent aujourd’hui des écoles publiques où les seules langues parlées sont le khmer et l’anglais, et les mots des Tampoun se fânent à leur tour.

Le rite funéraire, dernier bastion traditionnel menacé

Au-delà de l’intrusion des modes de vie modernes dans la jungle cambodgienne, ce sont des actions extérieures qui viennent modifier l’écosystème de la communauté. L’accaparement des terres et la déforestation sont des pratiques très répandues dans le nord-est du Cambodge avec des conséquences sur la vie des indigènes de la forêt. Les rites funéraires élaborés et suivis par les Tampouns et d’autres minorités depuis des siècles sont parmi les premiers affectés. Dans la tradition Tampoun, les funérailles s’accompagnent d’un festin qui dure plusieurs jours, de sacrifices d’animaux, de processions funèbres, de la fabrication de cercueils et de la décoration des sépultures. Ces cérémonies funéraires constituent l’un des derniers vestiges des coutumes tampoun dans cette région et elles sont aujourd’hui sur le point de disparaître.
Tandis que les membres de la culture khmer dominante tendent à incinérer leurs morts pour libérer leur âme, les peuples indigènes enterrent leurs défunts pour les réunir avec la Terre et le monde des esprits dans un sens plus littéral. Selon les croyances, l’âme d’un défunt quitte son enveloppe charnelle et rejoint l’esprit de la forêt, avec les générations d’ancêtres qui l’ont précédée. Les corps sont généralement déposés dans une petite enceinte décorée avec des ornements sur le toit et des objets matériels plaisants pouvant se révéler utiles dans l’au-delà, tels que des téléviseurs, des radios ou des cigarettes. Le toit de tombes plus anciennes arbore même des sculptures d’hélicoptères et d’avions, inspirées des survols effectués par l’armée américaine pendant la guerre.
Il est essentiel de ne pas troubler ni profaner ces cimetières, régulièrement visités par les familles venues apporter de nouvelles offrandes. Toute personne ayant perdu un proche comprend très bien la valeur immense que ces lieux de sépulture représentent.

Incinération versus enterrement

Et pourtant, la paix est loin de règner dans les cimetières Tampoun en 2015. Malgré le calme apparent des abords du lac Yeak Lom, perle du tourisme de la province de Ratanakiri, le sol fait l’objet d’une fouille régulière et systématique. Une armée de pelleteuses, de camions au service de l’exploitation des ressources naturelles qui pertube la faune et la flore, mais aussi les cinq villages de culture majoritairement tampoun implantés à proximité immédiate de la ville de Banlung. Cette exploitation du sous-sol ainsi que les nombreuses violations des droits du peuple à la terre conduisent à la déforestation et à des conflits sur la possession des sites funéraires indigènes.
Les grands arbres qui faisaient la richesse de la zone ont tous été abattus. Or, selon les traditions locales, ces arbres étaient porteurs d’âmes puissantes. Les années d’abattage ont non seulement mis en danger la biodiversité de zones pourtant protégées, elles ont aussi fortement compromis la spiritualité Tampoun et déconnecté un peuple de ses racines.
La question des arbres de Yeak Lom est importante, car ces derniers servent également pour la fabrication des cercueils. Comme le veut la coutume, un arbre mature transformé en cercueil pour les cérémonies funéraires, devient le symbole de l’unité d’une personne défunte avec la nature. La préparation d’un cercueil est ainsi une activité fédératrice pour l’ensemble de la communauté. C’est l’ensemble du village ou presque qui contribue à la fabrication de ce dernier. Un tradition qui généralement commence deux ou trois jours après l’annonce d’un décès.

Des lieux de sépulture privatisés

Il n’y a jamais assez de surface pour les compagnies exploitant le sous-sol. A Yeak Lom, même les cimetières Tampoun se monnaient. C’est ainsi que des terrains réservés aux sépulture des villages de Sel et Lapo ont récemment été transformés en propriétés privées. Les habitants n’ont pas eu leur mot à dire. A ce jour, le lieu n’accueille plus aucun enterrement. Les groupes indigènes peuvent difficilement lutter vu le prix du mètre carré. Et s’il leur est impossible d’acquérir un titre foncier au nom de la communauté, les autorités locales ne se gènent pas pour le céder aux plus offrants, en l’occurrence ici à des hommes d’affaires guère soucieux de la paix des âmes défuntes où des forêts abritant les esprits.
Seuls huit titres fonciers ont ainsi été accordés à des communautés autochtones depuis le début du programme en 2001. Ces villages disposent d’un second lieu de sépulture situé plus loin au cœur de la zone protégée qui entoure le lac de Yeak Lom. Problème : le cimetière en question compte déjà 200 tombes et il sera bientôt impossible d’en ajouter.

Vols de totems et de bijoux indigènes

A ces problèmes fonciers s’ajoutent les pillages. Il n’est pas rare de voir des entrepreneurs khmers acheter et exposer des objets ayant été volés sur les sites funéraires indigènes. Les totems, les gongs et les bijoux sont particulièrements prisés des profanateurs. Le vol de ces artéfacts est un symbole de la perte de contrôle des autochtones sur leur cadre de vie.
Ce qui ne signifie pas pour autant un manque de résistance de la part des communautés affectées. Bien au contraire, la perte des terres a exacerbé la lutte des indigènes pour conserver leur identité et leur égalité. Un réveil des communautés Tampoun qui ne demandent qu’à jouir des mêmes privilèges que ceux accordés par le gouvernement à la population khmer, y compris le droit à un lieu préservé pour le culte des ancêtres.

La déforestation gagne les zones protégées

La situation de la communauté Yeak Lom serait bien pire si les Tampouns n’avaient pas conclu un accord avec les autorités de la province. Grâce à cet accord, la communauté a été autorisée à conserver son territoire au coeur de la première destination touristique de la province de Ratanakkiri, à savoir cette merveille de la nature, un lac au coeur du volcan Boeng Yeak Lom.
La zone protégée de la communauté entoure le lac. Elle a été créée avec l’aide d’ONG internationales et reçoit chaque année des milliers de visiteurs. ce qui n’a pas empêché, là encore, l’action des pelleteuses. L’abattage effréné des arbres de la région a réduit la forêt protégée à peau de chagrin. Seule une bande de végétation d’une trentaine de mètres perdure autour du lac. Certains entendent même aller plus loin. L’accord protégeant la zone doit expirer en 2022. Une occasion que ne devraient pas manquer de saisir les spéculateurs.
Au total, la vente de parcelles à des entreprises privées, et les concessions accordées à de riches hommes d’affaire khmer, ont ravagé les 5 067 hectares de forêt qui autrefois composaient la zone protégée de Yeak Lom.

Multiplications des conflits fonciers

Au départ, ce sont pourtant les habitants qui étaient les propriétaires des parcelles. Les terres ont en effet d’abord été divisées en lopins de cinq hectares attribués à des familles afin que celles-ci les exploitent selon la technique agricole ancestrale de l’écobuage, ou le débroussaillement par le feu. Ces dernières années, la donne à changé. De nombreuses ventes ont été conclues en désespoir de cause, ou à la suite de manipulations ou d’accaparements forcés et les communautés ont fini par perdre leurs terres.
Certaines compagnies forestières n’hésitent pas à débroussailler au-delà de leur plates-bandes en émiettant sur les terrains des villageois. D’autres ont recours à des émissaires qu’elles envoient dans les communautés. Les acquéreurs vont jusqu’à offrir de l’alcool aux habitants et recueillent ensuite les empreintes digitales de ces derniers sous des prétextes fallacieux. Les documents portant les empreintes volées servant d’accord pour le transfert des terres.

Importation de bois pour les cercueils

Le sort de la communauté Tampoun suscite heureusement l’attention de certaines ONG. Peuples indigènes pour le Développement de l’Agriculture au Cambodge en fait partie. Cette organisation basée dans la province de Ratanakiri, a lancé un programme avec les Tampouns afin d’établir un Fonds associatif au service des anciens. Les fonds récoltés sont notamment destinés aux enterrements et aux rachats des droits fonciers.
À l’heure actuelle, plusieurs des comités créés par l’ONG se sont réunis pour faire pression sur le gouverneur de la province. L’objectif est d’obtenir des titres fonciers officiels pour protéger les cimetières traditionnels. Les cinq villages de la communauté de Yeak Lom, où résident plus de 500 familles, ont demandé quatre nouveaux sites funéraires d’environ cinq hectares chacun. Les villageois attendent la réponse des autorités.
Autre souci majeur : Suite à la déforestation, il manque du bois pour fabriquer les cercueils. Le matériau doit désormais être importé, ce qui accroît les coûts déjà élevés des rites funéraires. Les observateurs y voient là encore le symbole d’une perte de culture pour les habitants de la région. C’est aussi le signe du peu de respect des accords et des lois par les entreprises. La classification du territoire en « zone protégée » devait permettre de conserver sa diversité bioculturelle.

Absence de politique de défense des minorités

Le gouvernement à Phnom Penh prétend œuvrer pour les droits et les libertés des peuples autochtones de Ratanakkiri et de Mondolkiri, mais depuis 1990, les programmes de développement du nord-est du Cambodge ont surtout entraîné un afflux important de Khmers dans la région. Du coup, l’intervention de l’État s’est traduite avant tout par des déplacements de populations indigènes et par le retrait de leurs droits électoraux.
Le consensus national admet que les peuples indigènes ont besoin de leurs « grands frères » (les Khmers) pour prendre soin d’eux et les mener sur la voie de l’économie de marché. En réalité, les nouveaux arrivants ont saccagé les tombes, la vie sauvage, les pierres précieuses, le bois de luxe et, par-dessus tout, les moyens de subsistance des peuples autochtones. Ces peuples entrent peu à peu dans un quart-monde dont la pauvreté et l’absence de ressources entravent toute tentative de se faire entendre. Et la perte de traditions funéraires vieilles de plusieurs siècles en témoigne.
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