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L'Asie, l'électricité et le pari du nucléaire

Le réacteur nucléaire n°1 de Sendai à Satsumasendai (préfecture de Kagoshima), le 11 août 2016
Le réacteur nucléaire n°1 de Sendai à Satsumasendai (préfecture de Kagoshima), le 11 août 2016. Le réacteur a été le premier à être réactivé après la catastrophe de Fukushima en mars 2011. (Crédits: Hitomi Sadasue / Yomiuri / The Yomiuri Shimbun / via AFP)
Avec une croissance économique de 6,3% en moyenne en 2015, l’électricité devient un enjeu capital pour les pays d’Asie. Pour soutenir le développement de ces 60% de la population mondiale, il faut de l’énergie. En 2015, les Etats ont pris des engagements pour le climat à l’occasion de la COP21 à Paris et ont redéfini leur mix de génération d’électricité pour l’horizon 2030. Plusieurs font la part belle au nucléaire. Mais 5 ans après la catastrophe de Fukushima, comment redore-t-on le blason de l’atome ? Analyse en infographies.
Vendredi 22 janvier 2016, l’équipe envoyée par l’Agence internationale de l’énergie atomique vient de finaliser sa première mission au Japon depuis 2012. Ses conclusions sont positives : l’Agence félicite notamment l’Autorité japonaise de régulation du nucléaire pour « son indépendance et sa transparence ». Un satisfecit doublé d’une exhortation : l’Autorité doit encore « améliorer la compétence » de ses équipes d’inspection et à « élargir leur accès aux sites nucléaires ».

Un long chemin a été parcouru depuis les dérives de l’accident nucléaire de Fukushima en 2011 et les manquements de l’opérateur TEPCO. A nouveau confiant, le gouvernement japonais a pris la décision controversée de redémarrer deux réacteurs nucléaires de la centrale de Sendai à l’automne 2015. Les réacteurs n°3 et 4 de la centrale de Takahama devraient suivre courant février prochain.

Contexte

En 2014, la Chine était déjà le plus gros consommateur d’électricité au monde, suivie par les Etats-Unis, l’Inde et le Japon. L’Asie promet d’être au centre de toutes les attentions dans la décennie 2030. Elle rassemblera la plupart des grandes villes du monde – de plus de 20 millions d’habitants. Et ces mégapoles auront des besoins gargantuesques en électricité. La demande d’énergie dans le monde augmentera de 37% par rapport à celle d’aujourd’hui, et pour moitié, sa croissance proviendra de Chine et d’Inde. Les deux géants se partageront alors 70% de la production électrique du continent asiatique.

Pour l’Asie, le défi est titanesque : produire rapidement de l’électricité en gros volumes et avec le moins possible d’émissions de gaz à effet de serre. L’énergie nucléaire peut répondre à ces besoins et a la réputation d’être propre car elle ne génère pas de gaz carbonique. Même si le d’un parc nucléaire développement prend du temps et de l’argent, les pays asiatiques misent dessus et attirent les investisseurs.

Le ministre indien des Affaires étrangères a a annoncé le 25 janvier dernier que « l’Inde et la France ont décidé de construire 6 réacteurs nucléaires à Jaitapur contre 2 initialement prévus ». La construction devrait démarrer en 2017. Au Vietnam et au Bangladesh, c’est le constructeur russe Rosatom qui va développer deux réacteurs dans chaque pays à l’horizon 2020. Les entreprises du nucléaire asiatique n’ont pourtant plus rien à envier à leurs voisines. A l’image de la CNNC (China Nuclear National Corporation) qui sera peut-être la première au monde à finaliser la construction d’une centrale de 3e génération à Fuqing. L’EPR d’Areva à Flamanville, qui a souffert de nombreux déboires ces derniers mois, n’a qu’à bien se tenir.

Quels sont les pays asiatiques les plus gourmands en électricité ?

Consommation électricité Asie
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En 2014, la Chine mène le monde et donc aussi l’Asie pour la consommation d’électricité avec 4833 terawatts-heure. Elle dépasse largement l’Inde (998 TWh), toujours talonnée par le Japon (903 TWh). L’Asie du Sud-Est reste loin derrière, malgré l’industrialisation croissante de ses pays comme l’Indonésie (197 TWh) ou la Thaïlande (169 TWh). Il suffit de constater que Singapour (45 TWh) consomme plus d’électricité que la Birmanie (10 TWh), le Laos (3 TWh) et le Cambodge (3 TWh) réunis pour comprendre le long chemin à parcourir.

Produire ou importer ? L’exemple indien. La plupart des pays produisent autant voire même plus d’électricité qu’ils n’en consomment. En 2014, l’Inde produisait par exemple 1 296 TWh mais n’en consommait que 998 TWh. Est-ce à dire que le pays est capable de satisfaire tous ses besoins énergétiques ? Pas si simple. La même année, l’Inde importait 5 TWh ! Cette électricité issue de l’hydroélectrique provient pour l’instant essentiellement du Bhoutan, mais d’autres potentiels partenariats avec le Népal, le Bangladesh et le Pakistan seraient à l’étude. Le paradoxe indien témoigne de l’asymétrie du marché de l’électricité en Asie. Il y est parfois moins cher d’importer de l’énergie que d’utiliser celle que l’on produit. Un des atouts de l’atome est qu’il permet plus facilement aux Etats de devenir autosuffisants.

Comment s’approvisionnent les pays d’Asie ?

Approvisionnement et commerce de l'électricité en Asie.
Approvisionnement et commerce de l'électricité en Asie.
L’Asie se découpe clairement entre Nord et Sud pour l’accès à l’électricité. Au Japon, en Corée du Sud ou en Asie centrale, 100% de la population en bénéficie. Mais le Sud-Est asiatique reste à la traîne avec parfois moins de 40% de la population connectée au réseau, comme en Birmanie (32%) ou au Cambodge (34%). Ces données de la Banque Mondiale, fournies par les pays eux-mêmes, doivent cependant être pris avec précaution.

Exemple : Macao a un taux d’accès à l’électricité de 90,5% alors que la Chine continentale déclare couvrir 100% de sa population. Macao étant une des régions les plus développées du pays, il est permis de mettre en doute les données chinoises.

De l’énergie à revendre. Certains pays ne fournissent pas d’électricité à l’ensemble de leur population mais en exportent. C’est le cas du Laos qui dispose en 2013 d’un surplus de 2 TWh alors que 13% de ses habitants ne sont pas reliés à son réseau. Même constat perplexe si l’on considère la Chine et son stock de 47 TWh (soit la consommation en électricité de l’Ouzbekistan en 2014).

Bien des pays ont besoin d’importer de l’électricité afin de répondre à leurs besoins. Même si leur demande n’inclut pas toute leur population puisque leurs habitants n’ont pas forcément tous accès au réseau. C’est le cas de l’Inde qui importe 6 TWh en 2013 ou de la Thaïlande, qui en importait 11 la même année. La demande en électricité de ces pays va donc d’autant plus augmenter que l’accès à l’électricité sera étendu à l’ensemble des citoyens.

Quel pays d’Asie a choisi le nucléaire et pour quelle place dans le mix de génération électrique ?

Le Japon, la Corée du Sud, la Chine, Taïwan, l’Inde et le Pakistan possèdent à ce jour des installations nucléaires fonctionnelles et intégrées dans leur mix de génération électrique. Parmi ces six pays, le Pakistan n’a pas encore de projection de son mix énergétique pour 2030. Quant à Taïwan, l’alternance politique de ce début 2016 pourrait remettre en cause la présence même du nucléaire sur l’île.
La Chine, n°1 du nucléaire. Deux pays augmenteront la part du nucléaire dans leur mix de génération d’électricité, la Corée du Sud et la Chine. Pékin voit les choses en grand puisque cette énergie passera de 1,5 à 10% de son mix de génération électrique en 2030. En 2015, elle figure déjà en 5e position en termes de capacité nucléaire. D’ici 2030, les Chinois comptent bien doubler les Américains et occuper la première place mondiale en construisant 7 réacteurs par an pour un budget de 100 milliards de dollars. Cependant, même en devenant numéro un, le pays dépendra toujours en majorité du charbon (55%) pour sa génération électrique.
Peu de changement à Delhi et Tokyo. Le Japon, lui, effectuera bien un retour au nucléaire en lui accordant 22% de son mix de génération électrique. Proportion importante mais qui demeure inférieure aux 29% d’avant l’accident de Fukushima en 2011. D’ici février, deux réacteurs devraient être remis en service, à la suite des deux premiers redémarrés cet automne. En Inde, le poids du nucléaire reste marginal (2%), même si les infrastructures vont se développer dans les années à venir.
De manière générale, ces cinq pays essaient d’équilibrer leur mix de génération d’électricité afin de ne pas dépendre entièrement d’une seule source de production. L’énergie nucléaire n’y vient qu’en appui des autres ressources, même pour des pays traditionnellement portés sur l’atome comme la Corée du Sud.

Quel avenir pour le nucléaire en Asie ?

Dans un monde post-Fukushima, c’est paradoxalement en Asie que se développe le plus l’énergie issue de l’atome. Elle n’y fait pourtant pas l’unanimité.

Duel sino-japonais. Le rythme de construction effréné de centrales nucléaires en Chine est inégalé. En 2015, alors que le pays a 30 réacteurs opérationnels, il en construit 21 et en prévoit 43. Seul Tokyo peut rivaliser avec Pékin en capacité de génération issue du nucléaire mais pour l’instant, uniquement 2 de ses 43 réacteurs opérationnels sont en fonction.

Une méfiance généralisée. L’intérêt porté au nucléaire par les pays d’Asie du Sud-Est n’est finalement pas significatif car il n’a pour l’instant rien produit de concret. Aucun d’eux n’en est encore au stade de la construction. Le Vietnam a planifié 4 réacteurs et la construction du premier devait débuter en 2015. Mais le pays l’a repoussée à l’horizon 2020 afin de « mieux évaluer l’impact environnemental du projet », a déclaré le gouvernement.

Tandis que la plupart des Etats du Sud-Est asiatique hésitent à s’engager dans la voie de l’atome, leurs populations y demeurent farouchement opposées. Une enquête de la Corporation d’énergie nucléaire de Malaisie a par exemple montré cette année que 70% des personnes interrogées doutaient de la viabilité de l’énergie nucléaire comme ressource pour produire de l’électricité. En Thaïlande, l’installation de deux réacteurs ne cesse d’être repoussée. Ils ne seraient pas opérationnels avant 2035. Situation inverse en Indonésie, où l’opinion publique se déclarait à 60% favorable au développement d’une centrale nucléaire dans le pays en 2013. Toutefois, les autorités ont totalement renoncé à l’atome en décembre dernier, au moins jusqu’en 2050.

Une énergie à problèmes. Quoi de plus normal finalement pour un continent qui a connu un des plus graves accidents nucléaires de ces dernières années. Surtout que cette énergie n’est pas dénuée de problèmes. Par exemple, on ne sait pas encore bien traiter les déchets issus de son utilisation. Jusqu’à présent, ils sont enfouis en attendant de perdre leur radioactivité, ce qui nécessite des centaines d’années. Les réacteurs ne sont pas non plus à l’abri de pannes, assez fréquentes, comme celle survenue mi-janvier en Corée sur le site d’Hanul.

Cependant, les questions de sûreté sont souvent trop rapidement balayées face aux besoins pressants en gros volumes d’électricité. Or, tous les risques liés à l’atome n’ont pas encore été évalués. De plus, peu de pays ont les ressources financières déployées par le Japon pour faire face à l’après -Fukushima. Certains Etats ne peuvent même pas financer des infrastructures assurant l’accès à l’électricité pour toute leur population : comment pourraient-ils gérer une crise nucléaire ?

Les inquiétudes augmentent particulièrement chez les Chinois. He Zuoxiu, physicien et membre de l’Académie des Sciences de Chine, exprimait au printemps 2015 ses doutes sur la politique nucléaire de Pékin : « L’expansion des centrales nucléaires en Chine est insensée parce que le pays n’investit pas assez dans le contrôle de la sécurité. Après Fukushima, les contrôles ont été menés selon des normes anciennes et obsolètes. Il faut impérativement les revoir. » Autre sujet de critique pour le scientifique chinois : l’intention de son gouvernement de construire des centrales nucléaires à l’intérieur des terres, dans des zones densément peuplées avec de grandes ressources en eau.

Il n’est d’ailleurs pas dit que l’atome soit la réponse aux besoins croissants d’électricité en Asie. Le déploiement de centrales prend du temps car il faut passer plusieurs paliers de validation par l’Agence internationale de l’énergie atomique. Aujourd’hui, 70% des réacteurs en construction dans le monde sont retardés, selon le dernier rapport de World Nuclear Energy. De plus, l’uranium n’est pas une ressource pérenne et ne se régénère pas. Il pourra encore servir de combustible pendant 200 ans avant que les ressources ne soient épuisées, a estimé l’Agence pour l’énergie nucléaire.

Le nucléaire dans le monde : passé de mode. L’industrie de l’atome, qui semble en expansion, est en réalité sur le déclin. Elle a atteint son apogée en 1996, lorsqu’elle représentait 17,6% de la génération d’électricité dans le monde. En 2014, elle n’en représentait plus que 10,8%. Ces dernières années, ce sont les énergies renouvelables qui recueillent les investissements et prennent une part croissante dans les mix de génération d’électricité. L’Asie ne fait pas exception et se met au pas, comme en témoigne l’exemple ambitieux de l’Inde (voir notre article sur la question).

Toujours une marque de puissance. L’avenir de l’atome n’est toutefois pas bouché en Asie. La Chine ne cesse d’affirmer ses prétentions à exporter de la technologie nucléaire. Elle lance même le développement de centrales nucléaires flottantes au large de ses côtes. L’Inde et le Pakistan souhaitent de leur côté poursuivre leurs programmes de nucléaire civil, liés aussi à leurs programmes militaires. De même pour la Corée du Sud pour qui l’atome est crucial afin de contrer son voisin du Nord. Seul Taïwan semble émettre une note dissonante. Sa présidente élue Tsai Ing-wen souhaite une sortie définitive du nucléaire à terme. Mais si même le Japon envisage de nouveau un futur avec l’atome, c’est qu’il est encore trop tôt pour penser à abandonner complètement les réacteurs. Leur expansion risque cependant de se jouer en cercle fermé, de nouvelles nations tardant à rejoindre les six férus du nucléaire en Extrême-Orient.

Par Rebecca Zissmann
A propos de l'auteur
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Rebecca est une journaliste passionnée du Japon. Après une année d'étude linguistique à la Tokyo University of Foreign Studies, elle a travaillé au Centre d'information et de communication de l'ONU puis pour l'ONG Peace Boat dans la capitale japonaise, où elle a participé aux activités de veille sur le nucléaire et la prévention des désastres. Elle termine ses études au Master de Journalisme de Sciences Po à Paris.