Histoire
Expert - L’Asie en Russie

 

La Mandchourie au centre de la présence des Chinois en Russie

Des danseurs russes exécutent des danses traditionnelles devant l’une des gigantesques sculptures de glace du festival d’Harbin.
Des danseurs russes exécutent des danses traditionnelles devant l’une des gigantesques sculptures de glace du festival d’Harbin. (Crédit : EyePress News / EyePress / AFP).
Pour parler de la présence des Chinois en Russie, inutile de remonter jusqu’à Gengis Khan qui dirigea un vaste espace eurasien. Commençons au XVIIème siècle, où l’Empire chinois de la dynastie Qing arrête l’expansion russe en Extrême-orient. Le traité de Nertchinsk (1689) fixe alors la frontière pour quasiment deux siècles. Par ce traité, la Russie renonce à un accès à la mer du Japon, mais établit des relations commerciales avec la Chine ; les échanges étant semble-t-il plutôt profitables aux Chinois qui trouvent ainsi un nouvel accès vers l’Europe pour la soie et le thé.
carte de L’espace eurasien en question.
L’espace eurasien en question. (Crédit : Wikimedia Commons)
Cependant au XIXème siècle, la conquête russe reprend sa marche vers l’Est. Les discours sur la présence chinoise en territoire extrême-oriental russe se sont donc nourris d’un terreau ancien. Et à partir de la signature de la Convention de Pékin (1860) jusqu’à la révolution de 1917, ces discours ressemblent à s’y méprendre à ce qui s’entend depuis les années 1990 à ce sujet en Russie.

La Mandchourie, un espace particulier

Une précision d’abord : les populations « chinoises » dont parlent les auteurs russes de la fin du XIXe siècle sont en réalité plutôt mandchoues, tibétaines ou bien turques (on dirait sans doute aujourd’hui mongoles), car la région concernée par les traités correspond à la Mandchourie comprise dans un sens assez large.

On parle d’ailleurs parfois de Mandchourie extérieure pour désigner la région qui correspond aujourd’hui au Primorié russe. Appelée parfois « Province maritime » en français – Primorié signifie littéralement : région du bord de mer -, elle a pour ville principale Vladivostok, « maître de l’Orient ».

Parmi les « visages jaunes » – c’est le terme employé –, on compte aussi des Coréens, qui ne sont pas considérés de la même manière que les Chinois par la littérature russe à ce sujet. Autre précision essentielle, ces Chinois-là (donc plutôt des Mandchous, a priori) étaient déjà présents sur le territoire disputé et y sont restés après son annexion par la Russie. Les autres « Chinois » sont par contre des migrants (pour utiliser un terme actuel) venus de l’empire de Chine à proprement parler, parfois avant l’annexion, parfois après. Bref, la terminologie utilisée est assez floue et ne permet pas de comprendre ce qui est exactement sous-entendu par le terme de « Chinois »…

On peut se reporter pour plus de précisions au sujet de la population de Mandchourie et des relations Mandchourie-Chine à des ouvrages spécialisés, ou encore à l’article de Michel Vié disponible en ligne, « La Mandchourie et la « Question d’Extrême-Orient », 1880-1910 »,Cipango, 18/2011, p 19 à 78.,
Les traités d’Aigun et de Pékin entre 1858 et 1860 stipulent par ailleurs que les habitants des deux côtés de la frontière (matérialisée par les fleuves Oussouri, Amour/Heilongjiang, Soungari/Songhua) peuvent commercer librement entre eux, et que seuls les navires chinois et russes sont autorisés à y faire du commerce (traité d’Aigun, 1858). Ce même traité indique que les Mandchous résidant au nord du fleuve Amour (donc désormais côté russe) sont autorisés à continuer d’y résider.

La nouvelle frontière reste un lieu d’échanges, les restrictions au commerce y étant supprimées. Une région est même censée être administrée conjointement par les deux administrations, elle correspond à l’actuelle région russe du Primorié. L’idée d’une co-administration a d’ailleurs resurgi plus d’un siècle après : en 2009, un projet de « location » d’un quartier entier de Vladivostok à la ville de Harbin a bien été envisagé, malgré les dénégations des pouvoirs concernés. Mais les protestations des habitants ont eu raison de lui.

Ces traités montrent donc que les Russes accordaient une grande importance à cette région qui permettait un accès à l’océan Pacifique. En effet, la longue côte de la mer d’Okhotsk, qui appartient déjà à la Russie, est prise par les glaces plusieurs mois par an, ce qui n’est pas le cas de la côte plus au Sud. Ainsi, Vladivostok est un des rares ports russes libres de glace l’hiver : c’est donc un endroit stratégique, aussi bien pour la flotte de pêche que pour la flotte militaire. Sans doute une des raisons pour lesquelles la ville a été interdite aux étrangers pendant une grande partie de la période soviétique.

Les “visages jaunes”, une image contrastée

Revenons à nos Chinois – sans pouvoir confirmer qu’il s’agisse de Hans. Dès la fin du XIXème, on leur reproche d’occuper des emplois essentiels pour la vie quotidienne locale. Ils sont en effet maraîchers, petits commerçants, menuisiers, forgerons, bijoutiers ; font du commerce fluvial, travaillent dans les usines de briques, les pêcheries ou aux champs… Certains auteurs russes se plaignent déjà que tous ces secteurs d’activité « sont aux mains des jaunes », ce qui permettrait à terme « la colonisation de la région ». En réalité, on leur reproche surtout de faire baisser les salaires.
Pour en savoir plus, voir V.V. Grave, 1912, cité par Y. Lantsova dans son article История трансграничья, dans la revue Гуманитарныйвектор. 2010. № 3 (23) – source : Граве В. В. Китайцы, корейцы и японцы в Приамурье. Отчетуполномоченного Министерства иностранных дел В. В. Граве. Труды командированной по Высочайшему повелению Амурской экспедиции.
Les auteurs de l’époque reconnaissent bien que les Chinois et les Coréens occupent les emplois les plus pénibles, mais ils considèrent qu’ils font une concurrence déloyale aux Russes. Les Coréens sont cependant mieux vus que les Chinois, car ils seraient plus dociles et obéissants. En 1875, V. I. Vaguine les décrit comme « une force de travail dont on peut disposer à sa guise ».
Ce dernier est cité par Y. Lantsova dans son article История трансграничья, dans la revue Гуманитарный вектор. 2010. № 3 (23) – source : Вагин В. И. Корейцы на Амуре // Сборник историко-статистических сведений о Сибири и сопредельных ей странах. СПб., 1875. Т. 1. Вып. 2. С. 1–29.
Serait-ce à dire que les Chinois ne se laissaient pas faire ? L’auteur ne le dit pas… Toujours est-il qu’on leur reproche en vrac de piller les ressources naturelles locales, de répandre l’usage de l’opium et du khanshin (ou « vodka chinoise ») ou encore d’asservir les populations locales autochtones. De quels autochtones parle-t-on ? Des Mandchous, ou d’autres populations de langue toungouse présentes de longue date comme les Nanaïs ? Là encore, les auteurs restent dans le flou.

Mais il y a pire. Des agents Qing feraient de la propagande anti-russe dans toute la région ! Nos auteurs soulignent ainsi la faiblesse des administrations locales russes, qu’ils appellent à mieux gérer la « question chinoise », avec des solutions plus ou moins expéditives. À la même période, certains s’inquiètent néanmoins du retour de bâton d’une politique trop contraignante vis-à-vis des Chinois pour les Russes présents en Mandchourie (les sources manquent ici pour traiter ce sujet de façon plus approfondie). On propose ainsi d’utiliser la force de travail asiatique bon marché pour développer l’industrie russe tout en gardant le contrôle sur les mouvements migratoires.

A.O. Komov, 1909, cité par Y. Lantsova dans son article История трансграничья, dans la revue Гуманитарный вектор. 2010. № 3 (23) – source : Комов А. О китайцах и корейцах в Приамурском крае // Сибирские вопросы. СПб., 1909. № 27. С. 18–27.
Déjà à l’époque, l’important, semble-t-il, est d’éviter de s’aliéner complètement le grand voisin, même si celui-ci paraît en difficulté en cette fin XIXème. D’ailleurs, les Russes ne manquent pas de tirer parti de la situation : notamment avec le passage du Transsibérien par la Mandchourie à la fin des années 1890, confirmant leur influence dans cette région, et le tronçon transmandchourien qui relie Harbin, Moukden et Port-Arthur, port concédé à la Russie après 1894. Cela se terminera cependant par une victoire des Japonais en 1905 (voir notre article sur ce sujet).

Quelles conclusions tirer ?

Tout cela ressemble à un serpent qui se mord la queue à un siècle d’intervalle. Nous retrouvons des échos du passé dans les discours contemporains sur la prétendue mainmise chinoise en Sibérie et notamment en Extrême-Orient russe, sur les faiblesses et manquements de l’administration russe quant à l’immigration chinoise, légale comme illégale.

Hier comme aujourd’hui, il est toutefois difficile de démêler la réalité du fantasme. Ce qui est certain, c’est que cette région de Mandchourie était jusqu’au début du XXe siècle une zone de contacts, d’échanges, mêlant des influences diverses. Pour preuve, elle fût la proie des intérêts de plusieurs puissances, en particulier du Japon qui y institua l’Etat fantoche du Mandchoukouo au début des années 1930.

En revanche, la réalité quotidienne, la vie des hommes et des femmes peuplant cette région, leurs véritables relations, tout cela reste encore méconnu. Comment étaient réellement perçues les populations chinoises côté russe ? Comment étaient vus les Russes présents en Mandchourie intérieure ? Que s’est-il passé durant la période soviétique, lorsque Chine et Russie s’opposaient pour le leadership communiste et que les deux États n’entretenaient plus de relations ?

Le manque de sources complètes ne permet que des hypothèses, malheureusement, surtout pour la fin du XIXe et le début du XXe siècle. Nous y reviendrons dans nos prochaines chroniques, au fil de notre cheminement dans des sources russes édifiantes, mais souvent parcellaires.

A propos de l'auteur
Céline Peynichou
Céline Peynichou est diplômée de l'université Paris IV-Sorbonne en langue et civilisation russe et en histoire, et titulaire d'un DESS en relations internationales de l'INALCO. Elle a travaillé plusieurs années en Russie et enseigne aujourd'hui en lycée professionnel. Elle donne aussi des cours d'histoire-géographie en russe en section européenne en lycée général.