Histoire
Expert - Le Poids de l'Asie

 

L’onde de choc de la bataille de Tsushima en 1905

Représentation de la bataille de Tsushima
Bataille navale dans le détroit de Tsushima le 27 mai 1905, lorsque l’Amiral Togo remporte la victoire sur la flotte russe de la Baltique, durant la guerre russo-japonaise (1904-1905). (Credit: AFP/ The Art Archive / Picture Desk)
Le 27 Mai 1905, la Russie subissait une cuisante défaite devant le Japon dans le détroit de Tsushima. Présentée comme l’un des plus grands combats de tous les temps, comparable à Trafalgar, Jutland ou Midway, cette bataille opposait la flotte japonaise à la flotte russe de la Baltique partie six mois plus tôt pour rejoindre Port-Arthur (Mandchourie), assiégée par les Japonais et qui, entre-temps, avait capitulé. Ayant contourné l’Afrique, l’armada russe forte de 55 navires et 7500 hommes abordait le détroit de Tsushima avec des équipages affaiblis par ce long voyage lorsqu’elle a été détruite par la flotte japonaise. En battant la Russie alliée du Royaume de Chosun (Corée), le Japon a détruit le dernier rempart à l’annexion de la péninsule coréenne, qui est devenue un protectorat japonais quelques mois plus tard et une colonie en 1910.
L’annonce de la défaite de la Russie, trois fois plus peuplée que le Japon et dont le budget de défense était six fois supérieur, a été un coup de tonnerre dans le monde. Tout particulièrement dans les colonies, comme l’atteste un tour d’horizon des réactions à cette nouvelle, de la Chine à Madagascar.

Une victoire acclamée en Asie

Désastreuse pour les Coréens, car elle annonçait leur asservissement au Japon, la victoire japonaise a été acclamée en Asie car elle marquait la défaite d’une nation occidentale. C’est en Angleterre que Sun Yat-sen, futur président de la République de Chine, a appris la nouvelle. Cette dernière a précipité le départ de milliers d’étudiants chinois au Japon qui à leur retour seront les cadres de la Chine post-impériale : en 1910, écolier dans le Hunan, Mao Zedong mémorisera une chanson japonaise que lui a enseignée un de ces étudiants partis au Japon. Au Vietnam, Phan Boi Châu, première figure du nationalisme révolutionnaire, écrit dans ses carnets de prison : « la victoire du Japon nous a ouvert un nouveau monde, car avant notre invasion par la France, nous ne connaissions que la Chine ». Financé par l’Association de Modernisation du Viêt Nam, son départ au Japon et celui d’autres jeunes gens marquent le début du mouvement Dông Du (Regarder à l’Est) à propos duquel le gouverneur Paul Beau (7 février 1907) écrit : « L’inquiétude née des victoires des Japonais, dont ceux-ci font état pour se poser en libérateurs éventuels de tous les peuples d’Extrême Orient, est entretenue par les récits que les Annamites attirés au Japon envoient à leurs compatriotes ». A la même époque, un journal birman souhaite l’établissement d’une « Sphère de Co-prospérité » autour du Japon.
Vivant alors en Afrique du Sud, Gandhi, futur apôtre de la non-violence, applaudit la victoire japonaise dans un article publié par le journal Indian opinion, dont il constate le retentissement dans le monde. Lord Curzon, vice-roi des Indes, redoute le coup de tonnerre qu’aura cette victoire dans les rumeurs asiatiques. Des parents choisissent de donner à leurs enfants le nom de l’amiral japonais qui a vaincu les Russes. Ecolier à Harrow en Angleterre lorsqu’il a appris cette nouvelle qui l’a mise de bonne humeur, Jawaharlal Nehru l’analyse quelques années plus tard comme « le résultat de l’adoption des méthodes industrielles de l’Occident ». Le Premier Ministre de l’Etat princier du Mysore (aujourd’hui le Karnataka, au sud de l’Inde), qui a fait un séjour au Japon, en revient persuadé que la priorité doit aller à la formation et à l’industrialisation – « Industrialiser ou périr » ; il crée un Département de l’Industrie, la Mysore Bank et Mysore University, avant d’être contraint à la démission par l’administrateur britannique. Un peu plus tard, Bal Gangadhar Tilak, du Parti du Congrès lance une campagne de boycott des produits anglais en demandant d’ « acheter indien » ou japonais.

Un modèle à suivre

Dans l’Empire Ottoman dont on avait parfois comparé la modernisation à celle du Japon du Meiji, la victoire du Japon sur leur ennemi traditionnel fascine les partisans des Jeunes Turcs. Officier à Damas, Mustafa Kemal est le premier leader qui veut s’inspirer de l’expérience japonaise de réforme. En 1925, Al Hashimi, un ancien officier de l’armée ottomane, publie à Bagdad Le réveil du Japon ; Rashid Rida, dont les travaux ont inspiré les Frères Musulmans, souhaite la conversion du Japon à l’islam pour transformer le péril jaune en mouvement pan-asiatique contre les infidèles !

Plus au Sud, le Japon fascine les élites malgaches et éthiopiennes. En 1912, le pasteur malgache Ravelojoana écrit :

« Savoir qu’il y a un peuple non européen vivant dans une petite île asiatique lointaine et isolée, savoir que ce peuple, épris de progrès, a réussi en s’appuyant sur le savoir et les connaissances des Européens, une véritable révolution, voilà qui est vraiment original ; et c’est ce qui m’a bouleversé. »

Pour ce pasteur qui crée une société secrète dédiée à l’indépendance, si la Révolution Française a apporté la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen, la révolution du Meiji a révélé au monde la route de la prospérité. Au retour d’un séjour au Japon, le Ministre des Affaires étrangères d’Ethiopie, qui avait signé un traité d’amitié avec le Japon, publie en amharic – La source de la Lumière. Pour les réformateurs éthiopiens, le Japon a découvert la voie de sortie du sous-développement et montré qu’il est possible pour un pays féodal de devenir une puissance industrielle.

Une victoire qui précipite l’entrée des Etats-Unis dans le concert des nations

Cette victoire a surpris l’Europe. Les Britanniques se sont félicités de la victoire de leur allié japonais dont ils avaient équipé la flotte, les Français ont regretté la défaite de leur allié russe qu’ils avaient financé. Selon René Pinon, professeur à l’Ecole Libre des Sciences Politiques, la capitulation de Port-Arthur cinq mois plus tôt avait marqué le point d’arrêt de la courbe ascendante de l’expansion européenne.
La France et le Royaume-Uni étant disqualifiés du fait de leurs alliances avec les belligérants, les Etats-Unis ont saisi cette occasion pour faire leur entrée dans la diplomatie mondiale. Après avoir salué cette victoire comme le plus grand évènement que le monde ait connu, Theodore Roosevelt a proposé sa médiation et le traité mettant fin à la guerre russo-japonaise a été signé à Portsmouth (New Hampshire), le 5 septembre 1905.
Par Jean-Raphaël Chaponnière
Sources :
  • Boylo Baenga, L’Afrique en kimono, Editions Nouvelles du Sud, 1992.
  • Raphael George Levy, Japon-Russie, finances de guerre, La revue des deux Mondes Tome 22, 1904.
  • Pankaj Mishra, From the Ruins of Empire, The revolt agains the West and the remaking of Asia, Penguin, 2012.
  • Constantine Pleshakov, The tsar’s last armada, Basic Books, 2002.
A propos de l'auteur
Jean-Raphaël Chaponnière
Jean-Raphaël Chaponnière est membre du groupe Asie21 (Futuribles) et chercheur associé à Asia Centre. Il a été économiste à l’Agence Française de Développement, conseiller économique auprès de l’ambassade de France en Corée et en Turquie, et ingénieur de recherche au CNRS pendant 25 ans. Il a publié avec Marc Lautier : "Economie de l'Asie du Sud-Est, au carrefour de la mondialisation" (Bréal, 2018) et "Les économies émergentes d’Asie, entre Etat et marché" (Armand Colin, 270 pages, 2014).