Politique
Expert – L’Asie en Russie

 

L’immigration chinoise en Russie

Des travailleurs migrants chinois montrent leurs papiers de travail lors d’une descente de police dans le territoire de Primorye, situé à l’extrême sud de l’extrême-orient russe. (Crédits : Vitaliy Ankov / RIA Novosti / AFP)
En lisant la presse locale en ligne des régions russes frontalières de la Chine, on se rend compte à quel point les relations russo-chinoises sont à la fois omniprésentes et présentées très diplomatiquement, comme un atout pour les deux pays ; cela afin de ne pas froisser un partenaire politique et économique important, et un grand voisin…
Seulement, le ton est souvent beaucoup moins apaisé dans les commentaires desdits articles, surtout quand l’article concerne les migrants chinois !
(1) Pour être parfaitement honnête, l’article envisage également que des particuliers aient pu se débarrasser de cette malheureuse tortue car ils ne savaient plus quoi en faire. L’auteur précise cependant que la viande et les œufs de cette tortue sont très bons, et que les Chinois qui vivent de l’autre côté du fleuve auraient bien pu en faire l’élevage : la tortue s’en serait échappée. L’article mentionne d’ailleurs l’évasion de crabes poilus de Shanghai, élevés dans une ferme piscicole chinoise, dans les eaux douces d’un fleuve local…
Avant tout, je voudrais commencer avec une petite anecdote personnelle : je dois dire que la première fois que je suis allée dans un vrai restaurant chinois, c’était à Moscou, au début des années 2000. À cette époque, les discours alarmistes sur le danger que la Sibérie échappe au contrôle de Moscou et finisse par devenir chinoise se multipliaient. Il est vrai que pour les régions extrême-orientales du pays (régions frontalières le long de l’Amour, villes de Blagovechtchensk, Khabarovsk ou Vladivostok), qui se dépeuplaient rapidement depuis la fin de l’URSS, la question pouvait sembler d’actualité, tant la réussite économique chinoise contrastait avec le marasme russe.
(2) Le lien n’est malheureusement compréhensible que pour des russophones, mais il est extrêmement parlant : la responsable de la municipalité qui intervient parle des « mauvais comportements » des immigrés chinois vis-à-vis des jeunes filles russes du village. Mais la journaliste précise que les Bouriates – peuple mongol dont la République, située au sud et à l’est du lac Baïkal, est un sujet de la Fédération russe – qui s’estiment lésés par la scierie chinoise qui a baissé le prix d’achat du bois qu’ils exploitent, seraient obligés de s’adresser à la scierie du village le plus proche… elle aussi gérée par des Chinois. La bagarre a impliqué 80 personnes.
En outre, historiquement, ces régions ont déjà été disputées entre les deux pays. Et, même si la plupart des contentieux ont été officiellement réglés, les griefs sont nombreux de part et d’autre, comme dans beaucoup de régions frontalières. Les commentaires sont alors parfois drôles, comme celui au détour d’un article sur l’apparition d’une tortue griffue dans l’Amour (c’est la faute des Chinois !(1)), ou bien plus inquiétants, comme lors de cette bagarre générale entre Bouriates et Chinois dans un petit village, autour d’une scierie(2).

Une immigration chinoise ancienne, mais des immigrés difficiles à catégoriser

Heureusement, des chercheurs et universitaires comme A.G. Larin et V.I. Diatlov, ainsi que V.G. Gelbras se sont emparés de la question et tentent de présenter un avis nuancé, et surtout étayé, pour éclaircir ces zones d’ombre qui sont la matière première de tous les fantasmes : qui sont ces migrants chinois ? Que font-ils ? Où s’installent-ils principalement ? Peut-on vraiment parler de « diaspora chinoise » en Russie ? Est-ce une menace ou un atout ?
(3) Je renvoie à ce sujet au poème célèbre d’Alexandre Blok, Les Scythes : « Vous êtes des millions. / Et nous sommes innombrables comme les nues ténébreuses. / Essayez seulement de lutter avec nous ! / Oui, nous sommes des Scythes, des Asiatiques / Aux yeux de biais et insatiables ! // À vous, les siècles. À nous, l’heure unique. / Valets dociles, / Nous avons tenu le bouclier entre les deux races ennemies / Des Mongols et de l’Europe. (…) »
En effet, l’immigration chinoise a été assez importante en Russie au XIXe siècle, à l’image de l’immigration chinoise aux États-Unis à la même période. On retrouve sur quelques sites en ligne russes des articles sur de sanglantes brigades chinoises pendant la Révolution bolchévique, où l’on ne sait trop si les auteurs veulent dédouaner les Chinois car ils ne maîtrisaient pas forcément la langue russe des officiers qui les enrôlaient (visiblement parfois de force) et les commandaient, ou bien insister sur le côté sauvage d’une nation asiatique forcément prompte à la barbarie (3). Cette dichotomie me paraît assez typique du regard russe sur la Chine, voire du regard des Russes sur eux-mêmes : Européens civilisés ou Asiatiques débridés (sans mauvais jeu de mots) ?
Et c’est ainsi qu’aujourd’hui, pour beaucoup en Russie, l’immigration chinoise paraît mystérieuse et menaçante à la fois, à l’image du pays d’où elle provient.
Mystérieuse car elle est en effet assez hétéroclite. Elle englobe ainsi une large population composée entre autre d’ouvriers d’exploitation forestière ou de la construction, de commerçants petits et gros, d’étudiants, de fonctionnaires chargés des relations diplomatiques, culturelles, économiques ; ou bien encore des ouvriers agricoles et des fermiers, des migrants saisonniers ou permanents, des populations installées dans les zones frontalières ou bien plus à l’intérieur du pays… Mais elle est aussi menaçante à cause de la puissance démographique chinoise d’une manière générale, qu’on oppose au vide démographique de la Russie d’Asie. Et aussi parce que côté chinois la région frontalière du Heilongjiang (l’ancienne Mandchourie) est réputée être pauvre et très peuplée.
En réalité, si l’on suit les statistiques démographiques disponibles pour le Heilongjiang et l’Extrême-Orient russe, le tableau est plus équilibré. En effet, la densité de population est assez semblable de part et d’autre, que ce soit pour les espaces ruraux ou urbains. En ce qui concerne les espaces urbains, la situation est d’ailleurs plus favorable côté russe : même si les unités urbaines sont souvent de petite taille, elles sont plus nombreuses que leurs homologues chinoises. Et alors qu’auparavant les Russes se pressaient dans cette région pour acheter des produits de consommation courante à bas coût, depuis la chute du rouble l’an dernier, ce sont désormais les Chinois qui viennent s’approvisionner en Russie…

Un nombre sans doute plus limité qu’on ne croit, mais supérieur aux statistiques officielles

Il est frappant de constater que le nombre estimé de migrants chinois pour l’ensemble de l’Extrême-Orient russe (région la plus directement concernée dont la population totale est estimée à environ 7 millions d’habitants) n’a pas augmenté de manière aussi significative que certains articles pourraient le laisser croire. Il oscillerait entre 200 000 et 300 000 personnes. Les principales communautés chinoises de Russie se trouvent dans cette région ainsi qu’à Moscou, où se trouverait par ailleurs la population chinoise la plus enracinée (plus de 30% étant là depuis plus de trois ans, d’après des chiffres cités par V.I. Gelbras dans une publication de 2002). Le total serait de 500 000 personnes sur l’ensemble de la Russie.
(4) Le responsable du FMC mentionne notamment les Allemands, sans préciser qu’il parle des citoyens de Russie d’origine allemande, ce qui n’est pas la même chose que des Allemands d’Allemagne vivant en Russie… Je rappelle à ce propos que la Russie fait une distinction nette entre citoyenneté et nationalité : on peut être citoyen russe de nationalité arménienne, ou de toute nationalité historiquement présente sur le territoire russe (tatar, daghestanais, tchétchène, bouriate, komi, etc.).
Mais le problème principal auquel se heurtent ceux qui cherchent à compter le nombre réel de Chinois en Russie, c’est le fait que les statistiques officielles ne correspondent pas à la réalité visible. Ainsi, le recensement de 2010 compte moins de 30 000 Chinois vivant en Russie, ce qui est indéniablement bas pour les chercheurs sérieux. Le Service Fédéral des Migrations russe (FMC) déclare d’ailleurs qu’ « il n’y a pas d’expansion chinoise », et fait des comparaisons hasardeuses avec d’autres nationalités présentes sur le sol russe (4). Or, ce chiffre ne prend pas en compte par exemple ceux qui vont et viennent entre les deux pays ; ou ceux qui sont là de manière relativement temporaire, et dont l’activité a pourtant un impact en Russie (comme les travailleurs saisonniers ou certains commerçants), ni d’éventuels migrants illégaux.
(5) Dans cet article, il est par ailleurs mentionné que le nombre officiel de Coréens vivant en Russie (presque 150 000) est supérieur à celui des Chinois. L’auteur rappelle par ailleurs que ces Coréens sont citoyens de Russie (ce qui n’est bien sûr pas le cas des Chinois), parfois depuis la période tsariste, sinon depuis les années 1920-1930 ou un peu plus tard le rattachement des Kouriles et de Sakhaline à la Russie en 1945.
C’est pourquoi les spécialistes sérieux de la question des migrants chinois préfèrent utiliser la notion de « nombre de ressortissants chinois se trouvant en même temps sur le territoire russe » qui est à leurs yeux plus pertinent. Ils peuvent alors compter 30 000 de ces personnes pour la seule région du Primorié (région de Vladivostok) en 2004 (5). Ce qui est autant que le nombre de Chinois vivant officiellement en Russie… Les analyses se trouvent encore compliquées par cette opacité (qui n’est pas forcément voulue) des chiffres.
Et cela laisse la porte ouverte aux interprétations les plus fantaisistes.
A propos de l'auteur
Céline Peynichou
Céline Peynichou est diplômée de l'université Paris IV-Sorbonne en langue et civilisation russe et en histoire, et titulaire d'un DESS en relations internationales de l'INALCO. Elle a travaillé plusieurs années en Russie et enseigne aujourd'hui en lycée professionnel. Elle donne aussi des cours d'histoire-géographie en russe en section européenne en lycée général.