Economie
Expert - Le Poids de l’Asie

 

Chine : ne pas vendre la peau du panda avant de l’avoir tué

Employée chinois habillés en panda
Des employés chinois habillés en costume de panda devant un boeing 747-8 de la compagnie Air China à l'aéroport de Chengdu , dans la province chinoise du Sichuan au centre du pays, le 9 novembre 2014. (Crédit : cdsb / Imaginechina / via AFP)
Si l’on en croit les journaux et les analystes, la concurrence du made in China, c’est fini ! La Chine a épuisé son gisement de main-d’œuvre qui était naguère perçu comme illimité. Les salaires minimums ont doublé entre 2010 et 2015 (300 euros par mois) ; en 2015, selon la comparaison de l’Union des Banques Suisses (UBS), le salaire annuel brut d’une ouvrière de l’habillement est plus élevé à Shanghai (4 800 euros annuel) qu’à Bangkok, et trois fois plus qu’à Jakarta – sachant que dans ces trois villes la durée annuelle du travail (autour de 2 050 heures) est proche. Les salaires, dont ceux des mingongs, les travailleurs migrants en Chine, continueront d’augmenter car les entrées sur le marché du travail se raréfient.
Seconde source traditionnelle de la compétitivité, la sous-évaluation de la monnaie. Elle n’est désormais plus d’actualité : entre 2008 et juin novembre 2015, le yuan s’est appréciée de respectivement 20 % et 30 % par rapport au dollar et l’euro ; début juin, le FMI a conclu que la monnaie chinoise n’était plus sous-évaluée. Au mois d’août, aux lendemains de l’annonce de la baisse des exportations, le yuan a diminué de 3 %, et cette baisse, la plus forte en vingt ans, a affolé les marchés. Ils ont cru que la Chine engageait une dévaluation compétitive. Ce n’était pas le cas. Cette baisse était la conséquence mécanique de l’adoption d’un nouveau système de détermination du change. La Banque de Chine avait décidé de prendre comme référence la parité du yuan atteinte sur le marché le jour précédent pour proposer un taux le jour suivant et elle avait également élargi la bande de fluctuation. Cette décision s’inscrivait dans la stratégie chinoise d’accroître la flexibilité du yuan pour l’inclure dans la composition du DTS – le Droit de Tirage spécial qui inclut les grandes monnaies internationales de référence : le dollar, le yen, l’euro et la livre sterling.
Faute d’avoir été suffisamment communiquée par la Banque Centrale, cette baisse a été perçue comme le premier acte d’une dévaluation alors que, bien au contraire, les autorités puisent régulièrement dans leurs réserves pour soutenir la monnaie.

La Chine est trop chère…

Un avantage salarial en voie d’extinction, une monnaie qui s’apprécie, que reste-t-il ? La productivité, dont la progression aurait peut-être ralenti. Depuis trois ans, elle augmenterait moins vite que les salaires, ce qui signifie que le « coût unitaire » de la production – le rapport entre la hausse des salaires et celle de la productivité – s’élève.
D’ici un ou deux ans, concluent des consultants, il sera moins cher de produire dans le sud des Etats-Unis qu’en Chine. Les entreprises étrangères présentes sur le sol chinois l’ont compris. La Chambre de Commerce européenne en Chine révèle qu’une sur quatre envisage des réductions d’effectif. La Chine connaîtra les mêmes évolutions que le Japon après l’endaka, (voir notre chronique sur le sujet), la Corée ou Taïwan. La roue tourne et l’après-Chine a commencé.
Tout cela est vrai…. sauf dans les statistiques du commerce extérieur.

… Mais elle reste incontournable sur le marché du low cost

La lecture des statistiques douanières américaines ou européennes ne révèle aucun bouleversement. La Chine domine le marché mondial du low cost comme le démontrent les deux exemples emblématiques : l’habillement et les jouets.
Depuis l’Angleterre de la fin du XVIIIème siècle dont les productions ont concurrencé les « cotonnades indiennes », jusqu’à la Chine d’aujourd’hui en passant par les Etats-Unis du XIXème siècle, le Japon du début du XXème et la Corée du Sud des années 1960, tous les pays en voie d’industrialisation ont commencé par le textile. La part des articles made in China dans les importations d’habillement, qui était de 25 % en Europe et de 10 % aux Etats-Unis en 2000, s’est envolée après la fin des accords textile-vêtement – qui avait succédé à l’Accord multifibre (AMF). La libéralisation des échanges textiles a en effet mis fin au régime des quotas qui freinaient les exportations chinoises d’habillement.
En effet, pour exporter, les industriels devaient acheter des quotas vendus aux enchères, et dans le cas des articles sensibles, comme les t-shirts, la valeur du quota pouvait atteindre celle de l’article. La disparition des quotas a eu comme conséquence une forte réduction du prix des articles chinois et une hausse spectaculaire de leur part de marché qui s’est élevée à 45 % en Europe et 40 % aux Etats-Unis. En 2015, cette proportion était de 38 % en Europe, 34 % aux Etats-Unis … très loin devant le Vietnam, second fournisseur avec 12 %.
Parmi ces articles, si les t-shirts – une « commodity » – sont plus souvent fabriqués au Bangladesh, 40 % des maillots de bains viennent de Chine, au lieu de 10 % il y a dix ans. L’industrie du jouet est une activité encore plus labor intensive que la confection : en 2000, 82 % des jouets importés aux Etats-Unis étaient made in China ; quinze ans plus tard, cette proportion n’a pas varié d’un iota ! Certes, ce label peut être parfois apposé à des produits fabriqués ailleurs, mais la part occupée par la Chine reste considérable.

L’après-Chine est encore en Chine

Justin Lin, ancien économiste en chef de la Banque Mondiale, annonçait que les délocalisations chinoises créeraient des millions d’emplois en Afrique sub-saharienne. Certes, il y a eu en 2014 un investissement très médiatisé dans l’industrie de la chaussure en Ethiopie et d’autres plus modestes. Mais la déferlante chinoise se fait encore attendre. Si l’érosion de la compétitivité chinoise permet au Vietnam et au Bangladesh de grignoter des parts de marché, l’Afrique sub-saharienne exportait en 2014 trois fois moins d’articles d’habillement que le Cambodge.
En effet, confrontées aux hausses de salaires et aux pénuries de main-d’oeuvre, les entreprises chinoises automatisent ou s’implantent dans les provinces de l’Ouest du pays, où elles bénéficient d’infrastructures améliorées. Exception faite de l’Inde qui n’a pas le low cost dans son ADN, aucun pays n’a d’ailleurs la capacité d’accueillir ne serait-ce que 10 % des emplois manufacturiers chinois.
Par contre, si elle n’a pas encore abandonné le low cost, l’industrie en Chine « remonte » les filières : entreprises locales et filiales étrangères fabriquent les composants qu’elles importaient, montent en gamme vers des produits plus élaborés. Sur le marché chinois, Huawei et Xiaomi taillent des croupières à Samsung qui jusqu’à récemment, n’avait qu’Apple comme concurrent.
Le ralentissement en cours de la croissance chinoise pourrait accélérer ce processus en amenant les filiales des constructeurs automobiles attirés par le marché chinois à se réorienter vers les marchés étrangers. Autant d’évolutions orchestrées par le programme « China 2025 » publié en juin 2015 inspiré du « Industry.4 » allemand.
A propos de l'auteur
Jean-Raphaël Chaponnière
Jean-Raphaël Chaponnière est chercheur associé à Asie21 (Futuribles) et membre d'Asia Centre. Il a été économiste à l’Agence Française de Développement, conseiller économique auprès de l’ambassade de France en Corée et en Turquie, et ingénieur de recherche au CNRS pendant 25 ans. Il a publié avec Marc Lautier : "Economie de l'Asie du Sud-Est, au carrefour de la mondialisation" (Bréal, 2018) et "Les économies émergentes d’Asie, entre Etat et marché" (Armand Colin, 270 pages, 2014).