Politique
Expert - Diplomatie, crimes et passions

 

Trafic d’ivoire : lorsque les enjeux géopolitiques nourrissent les trafiquants

Publicité Bus Taïpei Taiwan
En Mai 2014, les bus de Taïpei et sa banlieue ont portés des publicités pour la vente d'ivoire sous l'appellation frauduleuse "ivoire de mammouth" (Crédits : Albane Lahlou, 盧艾雯).
Une lutte s’est engagée contre le trafic d’ivoire des éléphants de savane d’Afrique. Pour les spécialistes, l’état d’urgence est déclaré car, au rythme actuel, il ne resterait au maximum que deux décennies avant l’extinction de l’espèce. Et pourtant, certaines régions clefs de ce trafic restent encore isolées de toutes politiques et de toutes pressions extérieures du fait leur absence de statut dans le concert des nations. Car même face à un état d’urgence, un grand nombre d’institutions internationales préfèrent encore ménager les susceptibilités de chacun.

Une zone de chute, une zone de lancement, mais des trajectoires hétéroclites

Tout comme le corail et certains jades rares, l’ivoire d’éléphant de savane est une matière traditionnelle fondamentale dans la culture ornementale confucéenne. Appelé « or blanc », il témoigne de la richesse et du statut socio-économique de son propriétaire. Une personne voulant exhiber sa réussite se doit d’avoir sa sculpture et/ou ses bijoux façonnés dans ces matières dites nobles, de la même façon que chez nous, certains estiment devoir porter une Rolex.

Outre le Vietnam et le Japon, la zone confucéenne la plus notoire pour sa soif d’ivoire est celle régie par les administrations à dominante chinoises. Les trafics se propagent ainsi principalement dans quatre de ces cinq territoires : la République Populaire de Chine (RPC), la République de Chine (ROC), Hong Kong, Macao et Singapour.

La recherche de la perfection a toujours orienté les chinois vers les défenses d’éléphants de savanes. Durant l’application du système de tributs (1369 – 1457), la cour des Ming (1368 – 1644) envoya à 28 reprises des expéditions dans le monde. Sous le règne de l’empereur Yongle (1402 – 1424), Zhenghe (1371–1433), eunuque musulman, fût envoyé 7 fois en expédition. Son carnet de voyage comprenait la corne d’Afrique. Outre l’ambre gris, un des tributs de luxe récurant dans les listes de la cour impériale est ce fameux ivoire des défenses d’éléphants de savane.

La première raison du choix de cette espèce est que les éléphants de forêt, particulièrement ceux d’Asie, ont de plus petites défenses, un diamètre inférieur, et une couleur plus rosée. Contrairement au pachyderme de savane, il n’y a pas de gros porteurs, ce qui est un problème technique important pour les sculpteurs. La deuxième raison est que ceux de savane sont réputés avoir une texture d’ivoire beaucoup plus fine et raffinée, et être d’une pâleur justifiant l’appellation « Or blanc ». Jusqu’à nos jours, la matière première provenant d’asie du sud-est et du sous-continent indien n’est pas très recherchée par les artisants et les collectionneurs.

Pour ce qui est des routes du trafic, nous sommes relativement habitués aux récits de défenses cachées dans des conteneurs ou des valises en provenance d’Afrique et directement envoyées à destination de zones administratives chinoises. Cependant, nombreuses sont les marchandises qui transitent par d’autres pays, voir d’autres continents.

Le quotidien français Le Figaro, dans un très bon article du 3 mars 2013 intitulé « Ivoire : Promesse de la Thaïlande », nous rappelle que les défenses venant d’Afrique transitent souvent par la Thaïlande, afin de mélanger les stocks avec ceux issus des éléphants d’élevages thaïlandais. Officiellement donc, la Thaïlande vend de l’ivoire des éléphants issus de la reproduction en élevage, ce qui est autorisé par la convention de Washington. Ce sont bien sûr des éléphants de forêt d’Asie, ce qui n’est pas au goût des amateurs traditionnalistes. Ainsi, certains trafiquants d’ivoire voulant faire venir sous couvert légal des défenses d’éléphants africains en zone chinoise, ne les font pas directement venir sur le territoire. Ils les introduisent en Thaïlande, les mélangent aux productions nationales, avant de les remettre sur le marché dotées d’un certificat garantissant la légalité de la provenance. Du point de vue de la stratégie criminelle, le risque est quasi nul, puisqu’en général, aucune vérification d’ADN n’est effectuée sur les marchandises dotées d’un certificat.

D’autres prennent des chemins que nous comprenons moins, et qu’il faudrait impérativement analyser, car chaque route choisie par les trafiquants témoigne d’une opportunité ou d’une stratégie criminelle. Par exemple, le 27 mai 2015, le service des douanes françaises a saisi 136 kg d’ivoire brut en provenance d’Afrique centrale, en direction de l’Asie. L’Europe commencerait-elle à être considérée comme maillon faible dans le domaine la surveillance des trafics d’Afrique vers l’Asie ?

Des politiques ostentatoires de lutte

Du côté des médias, le monde chinois a pris conscience de l’ampleur du phénomène. Faisant suite à l’annonce de Chinapress de Hong Kong le 18 juin 2013, l’émission taïwanaise de 50 minute News Challenge (挑戰新聞) sur la chaine d’info Mingshi (民視新聞台) du 19 juin 2013, ainsi que le site TW news du même jour, tous imposent dans le berceau confucéen l’idée que si les chinois continuent à trafiquer l’ivoire d’Afrique à ce rythme, l’espèce risque de disparaître d’ici une décennie.

Cette annonce sera aussi reprise par la presse de la RPC, jusqu’à Chinanews le 2 novembre 2014. Le 15 novembre 2013, Radio Free Asia (自由亞洲電臺普通話) repousse l’anéantissement de l’espèce à 20 ans, mais se montre particulièrement sévère quant aux autres statistiques : ainsi, 95% des trafiquants appréhendés dans les ports et aéroports africains seraient chinois. Et le même média d’annoncer qu’en 2011, 101 des 158 magasins spécialisés dans la vente d’objet en ivoire n’avaient pas leur licence, et quand bien même ils la possèderaient, les certificats nécessaires à la vente des objets… s’achètent facilement au marché noir.

L’intervalle de 10 à 20 ans de sursis est unanimement admis par les médias des différentes zones chinoises, échelle particulièrement relayée en RPC, à Taïwan et Hong Kong. De même est acquise la responsabilité majeure des chinois dans cette course à l’extermination.

Les politiques actives fleurissent pourtant, de façon désynchronisée néanmoins, sur trois des cinq territoires à gestion chinoise : RPC, Hong Kong et Singapour. Ainsi, la République Populaire de Chine a-t-elle annoncé en janvier 2014 la destruction de 6.1 tonnes d’ivoire illégale saisie, et plus récemment en mai 2015 la nouvelle destruction de 662 kg. Des actions pour lesquelles les ONG telles que World Wide Fund (WWF ou Fonds Mondial pour la Nature) ou la CITES (le bureau de l’ONU pour les espèces en danger, connu aussi sous le nom de convention de Washington) se félicitent grandement au travers des médias. La lutte prend forme.

Six tonnes… cela aurait pu paraître le fruit d’un grand travail des forces de l’ordre et de la lutte anti-contrebande d’un territoire couvrant 9 596 961 km2 et une population de 1.35 milliard, si Hong Kong du haut de ses 1 104 km2 et de ses 7 millions d’habitants n’avait pas eu la mauvaise idée de déclarer discrètement à la même époque son incapacité à brûler en une fois ses quelques 28 tonnes d’ivoire saisie. Ici il ne s’agissait donc pas en fait des stocks de RPC, mais de deux stocks distincts. Et c’est pourquoi le quotidien britannique The gardian peut annoncer le 29 mai 2015 que ce serait plus de 40 tonnes qui auraient été saisies depuis 1989 en RPC, et non 6.7 tonnes.

Les lois changent aussi, elles se réforment pour lutter contre le trafic, progressivement mais sûrement. Ainsi, depuis le début de l’année 2015, la RPC interdit l’importation d’ivoires d’éléphants déjà sculptés. Les défenses doivent désormais arriver entières à la douane, ce qui simplifie les procédés de vérifications : à savoir s’il s’agit de défenses provenant des élevages d’Asie du sud-est (et donc de matière première légale), ou de porteur provenant des savanes d’Afrique. Egalement, le 27 février 2015, le parti communiste chinois proclame l’interdiction d’importation d’ivoire pour 12 mois. Enfin, le 29 mai 2015, il fait un pas de plus et annonce l’éventualité de généraliser l’interdiction du commerce national d’ivoire.

Pourtant, malgré toutes ses marque de bonne volonté dans la lutte contre le trafic d’ivoire, certaines bévues font le tour du monde. Ce fût le cas de celle de ces officiels chinois dernièrement en voyage en Tanzanie, et qui selon l’organisation Environmental Investigation Agency ont rapporté dans les cales de l’avion présidentiel une belle quantité de défenses. Les efforts de la douane et de la police en RPC et Hong Kong ne sont pas pour autant à dénigrer, car ils ont le mérite d’exister, et fonctionnent chacun à leur façon, à leur rythme. Le gouvernement fait aussi sa part de travail de propagande, tels les couloirs de l’aéroport de Pékin qui sont jonchés de panneaux publicitaires afin de prévenir le trafic liés aux animaux de l’annexe 1 de la CITES, avec trois principales icônes : tigre, rhinocéros et éléphant. De même, il est indéniable que les ONG et les médias chinois de Hong Kong et RPC se montrent positivement actifs dans la lutte contre le trafic d’ivoire.

Mais toutes ces politiques n’ont qu’un impact éphémère. Ce sont beaucoup d’investissement en énergie et en argent pour des effets à portée réduite, car les caractéristiques de la criminalité chinoise transnationale ne sont pas prises en considération, et particulièrement le principe des vases communicants, qui constitue un des fondamentaux permettant la perpétuation du trafic d’ivoire.

Le principe des vases communicants

C’est un principe simple qui relève du bon sens ethnologique. La population chinoise est dispersée dans le monde. Outre la diaspora qui perpétue ces pratiques dites traditionnelles, elle est particulièrement présente dans les régions aux gestions politiques chinoises : RPC, Hong Kong, Macao, ROC et Singapour, soit cinq territoires aux relations diplomatiques pour le peu alambiquées.

Si d’un côté les instances internationales se soumettent aux enjeux géopolitiques relatifs, cloisonnant hermétiquement ou évitant les contacts directs pour ne pas irriter « inutilement » le N°2 économique mondial, les criminels des cinq régions quant à eux ne connaissent pas de crise diplomatique, et sont devenu N°1 du trafic d’un certain nombre d’espèces de l’annexe 1. Très loin de pâtir des politiques internationales, ils y puisent une partie de leur force, car bien que du point de vue transfrontalier ils ne se soient pas organisés de façon pyramidale, ils se servent des faiblesses du système. Ainsi, un trafic trop réprimé sur un des territoires va facilement se développer sur un autre avec les acteurs d’origine. Une sorte de cohésion criminelle autant instinctive que déstructurée qui fonctionne sur le principe des vases communicants.

Dans le monde du crime organisé moderne chinois, cette cohésion criminelle internationale intra-ethnique n’est pas nouvelle. Elle se fait sentir dès le début des années 80, perdure et se renforce au fil des décennies. Par exemple, le « 24 K » naît en 1983 de la fusion de « Guanding », organisation criminelle du Fujian (province du sud de la Chine), et de la mafia hongkongaise « Xin Yi’an ». Il s’agissait alors d’une coopération où les maisons mères restaient sur leur territoire respectif. Mais en avril 2000, la Xin Yi’an a pourtant fini par s’installer dans la ville de Shenzhen en Chine continentale, afin d’échapper à la répression de la police de Hong Kong.

Car oui, les politiques de répressions désynchronisées entre les différentes régions chinoises n’ont jamais fait qu’aggraver la situation. L’histoire moderne regorge d’exemples pratiques. Et, pour n’en citer que quelques uns : lors du mouvement de répression du crime organisé lancé par la police hongkongaise en mai 1986, un grand nombre de membre d’organisation criminelles ont cherché refuge sur le continent, tel Chen Rishen, le chef de la mafia « Perle de Dragon » ou Huang Guoqiang, un membre de l’organisation criminelle « 14 K ». Pour les mêmes raisons, en 1988, ils étaient plus de 200 membres de mafias taïwanaises à être entrés clandestinement en Chine continentale, la plupart dans la région du Fujian, suite aux répressions antigang de la police taïwanaise. Si à la fin du 20ème siècle, le travail de la police antigang se renforce à Hong Kong, Macao et à Taïwan, il ne se synchronise pas avec la RPC. Et c’est à cette époque que les organisations criminelles de ces trois régions deviennent particulièrement présentes dans la région du Guangdong.

En quelques décennies, le principe des vases communicants a pris une envergure particulière dans les relations criminelles entre la ROC et la RPC. Lors des opérations anti-criminalité lancées en 1996 sous le nom de « projet Zhiping », la police taïwanaise estimait qu’environ 1 000 personnes relevant du grand banditisme avaient fui vers la Chine continentale et continuaient leurs activités illégales. Ces organisations transfrontalières chinoises vaquent à des trafics hétéroclites, allant du trafic d’animaux, de drogue, d’arme, d’être humain, à la fabrication de fausse monnaie, l’escroquerie ou le blanchiment d’argent.

C’est en prenant conscience de la nécessité de synchronisation des luttes anti-criminelles que la RPC lance le 16 décembre 2000, conjointement à Hong Kong, Macao et Taiwan, la politique de répression surnommée la « Chasse aux renards ». Cette action a eu pour la première fois un grand impact dans la pègre, ce qui a ouvert à plus de coopération entre les polices en ce qui concerne certaines catégories définies de crimes (dont le trafic de drogue et les divers faits d’escroquerie).

Une question simple se pose à la lecture des faits : comment une administration nationale ou internationale qui investit des fortunes dans la lutte contre le trafic d’ivoire peut-elle penser – raisonnablement – que les défenses d’éléphant feront exception à la règle des vases communicants ? Il est en effet inéluctable que ce que nous tentons de juguler sur un des territoires chinois se développera sur d’autre. Il est donc criminel de déprécier l’impact de cette cohésion chinoise interterritoriale, et il est irresponsable d’investir dans des politiques de prévention ou de répression sans prendre ce phénomène en considération.

Taïwan : principale cause d’adynamie dans la lutte anti-contrebande

Le manque actuel de synchronisation entre les politiques préventives ou répressives de RPC, Hong Kong et Singapour suscitera à moyen terme le désenchantement des gens qui espèrent encore sauver l’espèce. En revanche, à court terme, le manque d’intérêt de la part de Taïwan et son absence de politique de lutte active contre le trafic d’ivoire est littéralement une puissance d’annihilation de toutes les autres politiques extra territoriales. C’est une évidence, et pourtant, les jeux et enjeux géopolitiques amènent des organisations internationales dites compétente à fermer les yeux sur le phénomène.

Pourtant, nous avons déjà prouvé aux autorités que la machine est en route dans le domaine du trafic d’ivoire. Ainsi, en 2013, les politiques de répression sont mises en place en Chine continentale, et en moins d’un an, le principe des vases communicants est mis en action. Dès le mois de mai 2014, les bus de la capitale taïwanaise se sont couverts de publicités de vente d’ivoire, en provenance de Chine Continentale. Sur les affiches, pas d’adresse, pas de site internet, juste un numéro de portable (en 09-) pour les clients intéressés. Comment a-t-il été possible de passer au travers de la censure pénale ? De manière très simple : en ajoutant Mammouth (長毛象) entre parenthèse derrière les caractères ivoire (象牙). Car Taïwan, à l’image de la France ou des USA, la loi interdit la vente d’ivoire d’éléphant, mais autorise celle de mammouth étant donné que l’espèce est déjà éteinte. Seulement, aucune vérification significative ne serait faite quant à la nature ou l’origine de l’ivoire vendu sous cette appellation, ni sur l’authenticité (ou l’existence) des certificats garantissant qu’il s’agit de mammouth.

Le commissaire de police et les collègues taïwanais interrogés à l’époque (avec pour preuve la photo de ces fameuses publicités mensongères) confirmaient bien qu’il s’agissait immanquablement d’ivoire en provenance d’Afrique : l’ivoire de mammouth est plus rare et il ne peut pas être importé dans ces quantités. De plus, sa texture et ses coloris sont estimés trop grossier pour les amateurs chinois qui y recherchent la pureté du blanc, trop friable pour les grandes sculptures.
Bien que l’escroquerie de l’ivoire dite “de mammouth” ne fasse aucun doute pour les forces de l’ordre, et que nous leur ayons fourni les contacts téléphoniques des trafiquants, aucune suite n’a été donnée à l’affaire. A l’époque, on m’a expliqué qu’il s’agissait d’escroquerie sur la nature de la marchandise et que cela relèvait plutôt du travail des associations de consommateur que de celui de la police nationale, elle même déjà trop occupée avec les trafics de drogue et d’armes. Ainsi, les affiches publicitaires ont continuées à colorer de leur bleu éclatant les transports en commun de la capitale et de ses banlieues. Affaire de priorité.

Plus de 40 tonnes saisies en RPC ; 28 tonnes à Hong Kong ; plus de 6 tonnes à Singapour 2002 ; près de 2 tonnes en 2013 ; une tonne en 2014 et 3,7 tonnes en 2015. Les prises deviennent régulières et médiatisées sur ces trois territoires… Quant à Taïwan, 336 défenses découvertes en un seul stock en 2000 (depuis que les gros porteurs ont été exterminé du continent Africain, il faut compter une moyenne de 10 kg par défense), et plus de deux tonnes en une seule prise par la douane en juillet 2006 ; et depuis, plus de nouvelle. Un total de 5,5 tonnes en un piètre record de saisies, comme l’indique le rapport 2014 de l’organisation EIA.
Alors, quelle sont les quantités réelles trafiquées sur Taïwan ? Il n’est pas impossible qu’elles fassent d’ici peu (voire déjà) pâlir les trafiquants hongkongais.

En effet, un an avant que les trafiquants ne fassent leur publicité sur les bus de Taïwan, lors de notre présentation à la conférence GABAC (Groupe d’Action contre le Blanchiment d’argent en Afrique Centrale)/Banque Mondiale sur le trafic d’ivoire et le blanchiment d’argent qui s’est déroulée à Libreville en août 2013, nous avions officiellement présenté deux points : la théorie des ponts (que nous nous ferons un plaisir de vous présenter lors d’un prochain article) et le principe des vases communicants. Déjà à l’époque, nous avions affirmé publiquement l’idée que dès le début des répressions, les trafiquants continentaux, hongkongais et singapouriens chercheraient à se développer assez vite sur Taïwan. Si les représentants de la GABAC et la Banque Mondiale se sont montrés fort réceptifs au concept, la représentante de la CITES y fut clairement rétive.

Selon cette dernière, il est nécessaire de travailler de façon autarcique avec la RPC afin d’esquiver les potentielles sensibilités politiques relatives aux gestions autonomes de Hong Kong et Macao. C’est cette même personne qui estimait aussi qu’il ne serait pas envisageable pour la CITES de travailler avec Taïwan. Il y aurait deux raisons à cela. La première est qu’il ne faut pas prendre l’ombre d’un risque de froisser un des membres permanent du conseil de sécurité de l’ONU (la RPC donc) ; et la seconde est que Taïwan ne faisant pas partie de l’ONU, il n’est pas question d’en faire un signataire de la convention de Washington. CQFD.

La représentante est dans le même temps restée insensible à deux contre-arguments : la police chinoise et taïwanaise coopèrent déjà étroitement sur certaines catégories de crime transnationaux, le concept n’est alors absolument pas innovateur et peut être étendu au trafic d’animaux ; ensuite, l’OMS et INTERPOL ont pu créer un statut spécial pour Taïwan afin de les intégrer et de les engager dans certaines luttes ciblées : comme eux, la CITES pourrait alors fort bien y travailler.

Peu sont ceux qui entendent ce discours, et la vision populiste de la géopolitique chinoise n’engage ni les instances internationales ni les ONG à synchroniser de grandes politiques de répression et de prophylaxie actives avec les cinq territoires à dominante chinoise. Synchronisation et coopération avec l’ensemble des acteurs chinois résonnent tel un blasphème géopolitique…

Bref, chacun chez soi, et les défenses seront bien gardées. Malheureusement, il est des intérêts collatéraux qui comptent parfois plus qu’un état d’urgence, et il est fort probable que cette attitude ait la peau du pachyderme de savane dans les décennies à venir.

A propos de l'auteur
Albane Lahlou
Albane Lahlou est titulaire d’un Master de philosophie chinoise (2004) et d’un master de criminologie (2008) ; et est actuellement en doctorat de prévention criminelle à l'Université Centrale de police de Taïwan. Pour ses divers travaux, elle a obtenu quatre prix d'honneur, dont deux en philosophie (2001, 2003), un en criminologie (2008), un en science policière (2014). Elle a par ailleurs publié 14 publications scientifiques dans des revues taïwanaises, et a présenté ses travaux lors de 7 conférences internationales en criminologie.