Economie
Expert - Le poids de l’Asie

Questions de mode de calcul

Photo d'un camion poids lourd dans un port en Chine
Combien pèsent vraiment la Chine et l’Asie ? (Crédit : AFP PHOTO / Shao shixin / Imaginechina)

Les vingt pays qui composent l’Asie sont peuplés de 4 milliards d’habitants soit 52 % du total mondial en 2015.

Derrière la Chine et l’Inde qui dépassent le milliard d’habitants, cinq pays (Bangladesh, Indonésie, Japon, Pakistan et Philippines) ont plus de 100 millions d’habitants, et huit (Cambodge, Corée du Nord, Corée du Sud, Myanmar, Sri Lanka, Taiwan, Thaïlande et Vietnam) entre 10 et 100 millions d’habitants. Le sultanat de Brunei est le moins peuplé avec 0,5 million derrière Singapour et Hong Kong.

Graphique représentant les taux de croissance du PIB 1980 2015
Taux de croissance du PIB entre 1980-2015 (axe des ordonnées), revenu per capita en parité de pouvoir d’achat (axe des abscisses) et population (taille des cercles) en 2015.

Alors, quel est le poids de l’Asie dans l’économie mondiale ? La réponse dépend du mode de calcul retenu.

L’illusion de la mesure en parité de pouvoir d’achat

En parité de pouvoir d’achat, le produit intérieur brut (PIB) chinois a rattrapé le PIB américain en 2014. Peut-on conclure alors que la Chine est la première puissance économique mondiale ? Non, mais par contre, elle suggère qu’elle va le devenir.

Reprenons. La mesure en parité de pouvoir d’achat permet de mieux apprécier le niveau de vie. Exemple : en 2015, le PIB chinois en dollars courants représente 3 fois le PIB français, alors que la Chine est 26 fois plus peuplée. Faut-il en conclure que les Français sont huit fois plus riches que les Chinois ? Non, car il faut tenir compte des pouvoirs d’achat respectifs qui dépendent des prix locaux, des biens et des services.

Ainsi en 2015 toujours, un sandwich Big Mac se vendait 3,7 € en France et 17 yuan – soit 2,1 € – en Chine : le rapport entre ces prix est une approximation grossière du taux de change en parité de pouvoir d’achat (PPA) que l’on obtient en comparant les prix de paniers de biens et de services – dont le logement – identiques. Ainsi, mesuré en PPA, le revenu français est trois fois – et non huit fois – plus élevé que le revenu chinois. Pertinente pour comparer les revenus par habitant, la méthode est discutable pour comparer les PIB car on fait alors l’hypothèse que le taux de change courant est égal au taux en PPA. Ce qui dans le cas de Chine correspond à une appréciation de 24 % du yuan.

Meilleure évaluation de la puissance en dollar courant

En mesurant en dollars courant, on obtient une jauge plus réaliste. En 2015, avec un PIB de 10 000 milliards – 12 % du total mondial – la Chine est la seconde puissance au monde derrière les Etats-Unis, qui produisent près de deux fois plus de richesses (18 000 milliards) ; et elle est la première en Asie devant le Japon (5 000 milliards). Viennent ensuite dans l’ordre : l’Inde (2 000 milliards), la Corée du Sud (1 200 milliard), Taiwan et la Thaïlande (autour de 500 millions), Singapour et Hong Kong qui font jeu égal avec la Malaisie, les Philippines (300 millions) devant le Vietnam (200 millions) puis le Cambodge, le Laos, la Birmanie et la Corée du Nord. Pour cette dernière économie, c’est à prendre avec beaucoup d’incertitude hors du fait que c’est la plus pauvre de la région. Au total, l’Asie produit un quart de la richesse mondiale.

L’industrie manufacturière, moteur des économies asiatiques

Du Japon à la Chine en passant par les « Nouveaux Pays Industriels » – Corée du Sud, Taiwan, Singapour et Hong Kong – l’industrie manufacturière est le moteur des économies asiatiques. Ainsi, depuis 2010, la production chinoise (mesurée par sa valeur ajoutée) dépasse celle des Etats-Unis, qui avaient eux-mêmes ravi la première place au Royaume-Uni à la fin du XIXème siècle. On notera d’ailleurs que la Chine et le reste de l’Asie réalisent 40 % de la production manufacturière mondiale.

Graphique représentant le taux de croissance revenu per capita 1980 à 2015
Taux de croissance entre 1980-2015 (axe des ordonnées) , revenu per capita en parité de pouvoir d’achat (axe des abscisses) et PIB courant (taille des cercles) en 2015.

Croissance et rattrapage économique

Longtemps les pays les plus peuplés ont été les plus pauvres et dans les années 1950, la Chine, la Corée, l’Inde et l’Indonésie étaient en bas de l’échelle du développement.

Bien qu’elle ait abandonné son hindu rate of growth, une croissance à 3 %, depuis les années 1980, l’Inde demeure en queue de peloton avec un revenu par habitant proche du Pakistan, du Vietnam, du Laos et du Cambodge. A l’inverse, après plus de trois décennies de croissance à 10 %, la Chine a rattrapé la Thaïlande.

Spectaculaire pour un pays de cette taille, ce rythme n’est pas sans précédent en Asie où, entre 1960 et 1995, la Corée du Sud et Taiwan – respectivement 50 et 20 millions d’habitants – ont progressé à la même allure. Si depuis, leur croissance a ralenti, les niveaux de vie de ces deux pays ont rattrapé la France et le Japon. Le sultanat pétrolier de Brunei, Singapour et Hong Kong affichent, eux, les revenus les plus élevés en Asie.

Plus de pauvres en Inde qu’en Afrique subsaharienne

Mais ces moyennes sont trompeuses. Si, en termes de revenu, la Chine, au niveau national, a rejoint la Thaïlande, les provinces chinoises du Yunnan et du Tibet sont plus près de l’Afrique ; et si l’Etat indien du Karnataka (dans le sud du pays) a rejoint les Philippines, celui du Bihar (dans le nord du pays) est lui plus proche du Sahel. Ainsi, il y a plus de pauvres en Inde – vivant en dessous des 2,5 dollars par jour – qu’en Afrique subsaharienne.

Bien qu’elle ait ralenti, la croissance asiatique est toujours plus rapide que celle des autres parties du Monde. Aussi l’Asie demeure-t-elle la locomotive de l’économie mondiale et chaque année, elle« accouche » d’une nouvelle Allemagne ; l’accroissement des richesses produites en Asie étant équivalent au PIB allemand.

Marché du monde ou moteur grippé ?

Investissant plus (équipements, infrastructures, logements) que l’ensemble Etats-Unis – Union Européenne, l’Asie est le principal débouché des exportations de l’Afrique, de l’Amérique et de l’UE ; un marché plus important pour l’Allemagne que pour la France qui a malheureusement tardé à prendre la mesure du dynamisme asiatique.

Pour autant, l’élargissement des classes moyennes asiatiques peut transformer l’usine du monde en marché du monde. Car si d’ici 2050, le poids économique de l’Asie rejoint son poids démographique, la configuration de l’économie mondiale redeviendra celle qu’elle était deux siècles auparavant lorsque les effets de la Révolution industrielle ne s’étaient pas encore fait sentir. C’est une trajectoire parmi d’autres également envisageables, comme l’essoufflement d’une Asie qui vieillira prématurément, ou le grippage de ce moteur qui ralentirait la croissance de l’économie mondiale.

A propos de l'auteur
Jean-Raphaël Chaponnière
Jean-Raphaël Chaponnière est membre du groupe Asie21 (Futuribles) et chercheur associé à Asia Centre. Il a été économiste à l’Agence Française de Développement, conseiller économique auprès de l’ambassade de France en Corée et en Turquie, et ingénieur de recherche au CNRS pendant 25 ans. Il a publié avec Marc Lautier : "Economie de l'Asie du Sud-Est, au carrefour de la mondialisation" (Bréal, 2018) et "Les économies émergentes d’Asie, entre Etat et marché" (Armand Colin, 270 pages, 2014).