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Afghanistan : 5 ans de gouvernance et de terreur du régime des talibans

La frontière entre l'Afghanistan et le Pakistan. DR.
La frontière entre l'Afghanistan et le Pakistan. DR.
D’ici une centaine de jours, le 15 août, l’Émirat islamique d’Afghanistan 2.0 – appellation officielle du gouvernement intérimaire taliban afghan – célébrera son 5e anniversaire aux affaires dans un pays enclavé au destin éternellement fiévreux où règne la terreur dont les victimes sont surtout les femmes, à laquelle s’ajoute le sort tragique de millions de réfugiés, le tout dans une relative indifférence internationale.

Maux et tourments en série pour tout quotidien

Cette relative indifférence était ainsi manifeste ces derniers mois lors de plusieurs épisodes militaires transfrontaliers meurtriers avec le voisin pakistanais, laissant dans leur sillage un bilan humain lourd et la région avec un contentieux interétatique vivace de plus.
Pour mémoire, l’été dernier, à la violence des hommes s’additionnait celle de la nature quand trois séismes dans l’est du pays (provinces de Kunar, Nangarhar et Laghman) en cinq jours produisaient leurs lots de drames (plus de 2 000 morts et 4 000 blessés) et de désolations.
Les hostilités ces deux derniers mois en Iran replacent dans une certaine mesure ce cimetière des Empires sur les radars internationaux, en plus d’impacter de diverses manières le quotidien des 44 millions d’Afghans.
* Aux anciens ressortissants afghans ayant œuvré aux côtés des forces américaines en Afghanistan entre 2001 et 2021.
Il nous faut y rajouter, ces derniers jours, le sort peu enviable d’un millier d’Afghans bloqués sur une base militaire US de Doha au Qatar – dans l’attente vaine d’un visa pour les États-Unis promis tantôt* mais récusé par l’administration Trump (laquelle entend plutôt « déplacer » ces malheureux vers la République Démocratique du Congo !) – aura peut-être été porté à la connaissance du public.

Ni Doha, ni Kinshasa, ni Kaboul

Face à cette dernière situation mêlant le sordide au navrant, le ministère (taliban) afghan des Affaires étrangères tenta de rallier les infortunés, en s’y prenant d’une manière malhabile, assurant : « L’Afghanistan constitue la patrie commune de tous les Afghans et invite toutes les personnes concernées, ainsi que celles se trouvant dans une situation similaire, à retourner dans leur patrie, dont les portes leur restent ouvertes, en toute confiance et sérénité, » peut-on lire dans les colonnes du Washington Post.
Il semblerait que ces deux derniers points cruciaux aient fait défaut, les intéressés voyant dans cette offre une option aussi peu attrayante (et, quoi qu’en disent les autorités talibanes, pour le moins dangereuse) que celle de l’exil en RDC défendue par la Maison Blanche.
Selon UN-Habitat Afghanistan – programme des Nations unies œuvrant à un meilleur avenir urbain – en 2025, près de trois millions d’Afghans réfugiés au Pakistan et en Iran – installés depuis parfois plusieurs décennies, sinon plusieurs générations – ont été contraints par les autorités de ces deux pays d’accueil de revenir sur le sol afghan, dans la précipitation et le désarroi que l’on devine. En 2026, deux millions d’Afghans supplémentaires devraient grossir les rangs des réfugiés et s’établir dans leur patrie d’origine, nonobstant moult incertitudes, difficultés structurelles et périls divers.

Conflit, contentieux, défiance et méfiance réciproques avec le « pays des purs »

Nombre de ces réfugiés se dirigent vers les provinces de Helmand, Kandahar, Khost, Kunar, Laghman, Nangarhar, Nuristan, Paktika ou encore Paktya, impactées par les affrontements transfrontaliers et autres frappes aériennes ou terrestres pakistanaises de ces derniers mois : « Les restrictions de circulation imposées par les combats entravent l’accès humanitaire et compromettent l’acheminement d’une aide vitale, notamment pour les Afghans de retour du Pakistan, » déplorent les agences onusiennes.
* Qu’Islamabad accuse de trouver refuge – et aide complaisante – sur le sol afghan, au vu et au su du gouvernement taliban, ce dont se défend avec la dernière énergie ce dernier, mais sans convaincre.
L’automne dernier, la Pakistan Army menait dès le 9 octobre des frappes aériennes en territoire afghan (provinces de Khost, Paktika, Kaboul et Jalalabad notamment) sur cibles terroristes précises (le groupe terroriste pakistanais du TTP, les « talibans pakistanais »)*. En représailles 48 heures plus tard, les forces talibanes afghanes effectuaient une série d’attaques contre une noria de postes militaires pakistanais balisant la frontière entre les deux voisins.
** Dix jours plus tard, Islamabad menace d’anéantir l’Afghanistan. Le 11 nov., le pouvoir pakistanais parle d’un « état de guerre. »
Le 19 octobre, une médiation extérieure (Arabie Saoudite, Turquie et Qatar) obtenait des parties prenantes un cessez-le-feu ténu.** En février-mars 2026, nouvelle flambée de violence et d’effroi : les autorités pakistanaises parlent alors de « guerre ouverte, » actant le bombardement d’une structure de santé en plein Kaboul, au prix d’un bilan humain effroyable (150 victimes, essentiellement civiles). « Nous condamnons fermement ce crime et considérons un tel acte comme contraire à tous les principes acceptés et comme un crime contre l’humanité, » tonnera dans la foulée le porte-parole du gouvernement taliban afghan, d’après le South China Morning Post.
* 2 436 kilomètres avec le Pakistan, 936 kilomètres avec l’Iran.
Début mars, lors d’une intervention devant le Conseil de sécurité de l’ONU, la cheffe de la Mission d’assistance des Nations unies en Afghanistan (MANUA) rappelait : « L’instabilité dans la région, sur les deux plus longues frontières de l’Afghanistan* affecte la stabilité du pays (…). Le conflit avec le Pakistan a eu des coûts humains et économiques sévères. » Avant de rappeler à son auditoire que l’offensive militaire engagée fin février par Israël et les États-Unis contre l’Iran vient comme il se doit « compliquer l’équation. » Pour dire le moins.

La Chine, voisin et médiateur intéressé

« Du 1er au 7 avril, des représentants de la Chine, de l’Afghanistan et du Pakistan ont tenu une semaine de réunions informelles à Urumqi (Xinjiang), » annonçait à l’issue de l’événement le ministère chinois des Affaires étrangères, précisant, non sans fierté, que les trois délégations « ont eu des discussions franches et pragmatiques dans une atmosphère positive. »
Des propos corroborés par le chef de la diplomatie talibane (Amir Khan Muttaqi) jugeant que les dits pourparlers avaient eu, selon Ariana news, des « résultats positifs. » Voilà qui, dans le chaos du moment, est toujours ça de pris mais certainement loin d’être la panacée et la fin des acrimonies pakistano-afghanes. Du reste, des observateurs pointilleux relèvent que trois semaines après ces consultations d’Urumqi, aucun détail précis de ces pourparlers n’a encore été rendu public, un vide alimentant quelque doute sur la valeur ajoutée et les dividendes tangibles de ces discussions pilotées par Pékin en terre ouïghoure.
Ces doutes n’embarrassant a priori guère le gouvernement intérimaire taliban : « Ce que nous pouvons affirmer clairement, c’est que l’Afghanistan est sûr, stable et dispose de forces de sécurité robustes, et que nous avons efficacement maîtrisé tous les mouvements hostiles à la sécurité, » selon Tolo News. Le propos rassurant du porte-parole de l’Émirat islamique que voilà ; rassurant, mais pas tout à fait convaincant : en 2026, entre autres faiblesses, l’Afghanistan demeure dans le cercle peu prisé des 12 États les plus impactés par le fléau terroriste (Global Terrorism Index 2026) et, selon le Programme alimentaire Mondial des Nations unies, le 5e pays au monde le plus affecté par la faim : plus de 17 millions d’Afghans (près d’un Afghan sur trois) sont exposés à une insécurité alimentaire permanente et sévère ; cinq millions d’entre eux souffrent littéralement de famine.
L’Indice Normandie pour la paix 2025 réserve à l’Afghanistan des talibans un éloquent 137e rang ; sur 138 pays pris en compte annuellement dans le champ de l’étude.
Et que dire de l’intolérable invisibilisation totale des femmes dans la société afghane, posture défendue bec et ongle par le gouvernement taliban. Le 8 mars, Paris, Bruxelles, New Delhi et une myriade d’autres capitales célébraient la journée internationale du droit des femmes. Une célébration qui bien entendu n’avait pas cours à Kaboul.

Gestes ou gesticulations ? Kaboul – Washington, ou l’art de l’inconstance

Fin mars, au terme des (discrètes et donc fructueuses) discussions entre émissaires d’outre-Atlantique, afghans et émiratis, loin des médias et de l’opinion publique, l’Émirat islamique d’Afghanistan remettait en liberté un ressortissant américain, Dennis Coyle, linguiste soixantenaire retenu depuis début 2025 dans les austères geôles afghanes. « La Cour suprême de l’Émirat islamique a jugé sa période de détention suffisante et a décidé sa libération, » communiquait le gouvernement afghan au sujet de cette 6e libération du genre réalisée en l’espace d’un an, comme le rapporte Le Monde. De quoi, a priori, se montrer optimiste sur l’état, bien opaque, des rapports du moment entre Washington et Kaboul ?
Pourtant, deux semaines plus tôt, le 10 mars, le curseur semblait orienté sur une trame moins féconde, le ministère des Affaires étrangères de l’Émirat islamique d’Afghanistan qualifiant alors de « regrettable » la récente décision de l’administration Trump de désigner l’Afghanistan comme « État soutenant la détention arbitraire, » rappelant sa préférence pour le dialogue pour le règlement des différends et autres contentieux.

Pour Kaboul, l’heure du pivot vers New Delhi ?

Début janvier, le quotidien indien The Hindu révélait que, pour la première fois depuis le retour au pouvoir des talibans à Kaboul à l’été 2021, un diplomate de l’Émirat islamique d’Afghanistan venait d’arriver dans la capitale indienne pour assurer les fonctions de chargé d’affaires de l’ambassade afghane. Un trimestre plus tôt (octobre 2025), le ministre taliban des Affaires étrangères Amir Khan Muttaqi était reçu à New Delhi par son homologue Subrahmanyam Jaishankar.
Pour mémoire, la dynamique entre New Delhi et Kaboul et l’engagement en Afghanistan de la désormais 4e économie mondiale ont pris de l’élan bien avant l’été 2021, date du retrait précipité des forces américaines déployées depuis 2001 sur le sol afghan.
* Trois milliards de dollars ventilés sur une noria de chantiers humanitaires et de reconstruction (écoles, hôpitaux, projets hydroélectriques, entre autres)
Entre 2001 et 2021, le gouvernement indien a soutenu de diverses manières – diplomatiquement avec la conclusion d’un partenariat stratégique en 2011, matériellement*, humanitairement – et avec constance les présidences Hamid Karzai (2001-2014) puis Ashraf Ghani (2014-2021). Du reste, dans une configuration pré-taliban, le Premier ministre indien Narendra Modi s’est déplacé à diverses reprises en Afghanistan (décembre 2015, juin 2016).
Enfin, pour rappel, voilà une décennie (mai 2016), Kaboul, New Delhi et Téhéran paraphaient un accord trilatéral de commerce et de transit avec en point d’orgue le port iranien de Chabahar, sur le golfe d’Oman, à quelque 150 km à l’ouest du site portuaire pakistanais de Gwadar.
Fin février, dans la foulée immédiate des bombardements pakistanais sur Kaboul, le très éruptif ministre pakistanais de la Défense écrivait sur les réseaux sociaux : « Le Pakistan a tout mis en œuvre, directement et par l’intermédiaire de pays amis, pour maintenir la stabilité. Il a mené une intense activité diplomatique. Cependant, les talibans sont devenus un instrument de l’Inde. »
Ce à quoi le porte-parole du ministère indien des affaires étrangères répondait, flegmatique : « Il s’agit d’une nouvelle tentative du Pakistan de rejeter ses échecs domestiques sur l’extérieur. L’Inde réaffirme son soutien à la souveraineté, à l’intégrité territoriale et à l’indépendance de l’Afghanistan. » Quatre mois plus tôt, dans une veine agressive et déplacée similaire, le ministre pakistanais assénait déjà depuis son compte X : « L’Inde souhaite s’engager dans une guerre de basse intensité contre le Pakistan. Pour ce faire, elle utilise Kaboul. »
* À ce jour, seule la Russie a officiellement reconnu le régime taliban afghan bien que la Chine ait accepté la présence à Pékin d’un ambassadeur du régime des talibans.
En ce printemps 2026 si volatile, pour nombre d’observateurs du sous-continent indien, New Delhi, sans reconnaître officiellement l’Émirat islamique*, opte pour une approche pragmatique pour à la fois entretenir les étroites relations tissées avec Kaboul entre 2001 et 2021, et capitaliser opportunément sur l’état dégradé des rapports afghano-pakistanais (ceci sans omettre la fermeture durable de l’ensemble des points de passage frontaliers) lors du quinquennat écoulé.
Dernier épisode en date, lundi 27 avril, de nouvelles frappes pakistanaises (drones et missiles) s’abattaient sur la province afghane de Kunar (dans sa capitale Asadabad notamment) faisait sept morts et plusieurs dizaines de blessés parmi la population civile, malgré un cessez-le-feu officiellement en place depuis mars. Il est décidément des maux (et des voisins) contre lesquels cet exsangue et volatile cimetière des empires – à moins qu’il ne s’agisse de celui des espérances – devra perpétuellement batailler.
Par Olivier Guillard

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A propos de l'auteur
Spécialiste de l'Asie, chercheur au CERIAS (Université du Québec à Montréal), chercheur associé à l’Institut d’Etudes de Géopolitique Appliquée, le Dr Olivier Guillard est notamment l'auteur du livre "Que faire avec la Corée ? Subir, honnir ou punir ? » (NUVIS, 2019) et co-auteur de "Géopolitique du XXIe siècle" (chapitre Afghanistan, Ellipses, Paris, 2024). Entre autres régions d’Asie, il a abondamment voyagé en Inde, en Corée du sud, en Afghanistan, en Birmanie, au Sri Lanka, au Pakistan, en Chine, en Thaïlande, en Indonésie, au Népal, au Cambodge ou encore au Bangladesh. Titulaire d’un Doctorat en droit international public de l’Université de Paris XI, il est aussi directeur de l’information de la société Crisis24 (GARDAWORLD), un cabinet de conseil et d’ingénierie spécialisé dans l’analyse et la gestion des risques internationaux.