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Quelqu'un pour se pencher au chevet du patient afghan ?

Le ministère afghan des affaires étrangères Salahuddin Rabbani (à droite) parle avec son homologue iranien Mohammad Javad Zarif lors d'une conférence de presse à Kaboul le 7 mai 2017. (Crédits : AFP PHOTO / SHAH MARAI)
Le ministère afghan des affaires étrangères Salahuddin Rabbani (à droite) parle avec son homologue iranien Mohammad Javad Zarif lors d'une conférence de presse à Kaboul le 7 mai 2017. (Crédits : AFP PHOTO / SHAH MARAI)
Depuis le début de l’année, à la (dé)faveur d’une actualité précipitant la péninsule coréenne au seuil de l’irréparable, l’Afghanistan était « presque » sorti du champ de notre attention. A tort. En ce mois de mai, le réveil printanier de la communauté internationale n’en est que plus douloureux. Et ce ne sont pas les divers signaux en provenance de Kaboul, du Helmand, de Mazar-e-Sharif ou du Nangarhar, négatifs si ce n’est critiques, qui apaiseront les Afghans et rassureront les observateurs étrangers. Les manœuvres et ingérences d’acteurs extérieurs en situation de rivalité et de recherche d’influence n’arrangent rien à cette matrice sinistrée.

L’insurrection afghane, plus offensive que printanière

Fidèle à son mode opératoire belliqueux de la décennie écoulée, l’insurrection radicale talibane a engagé le 28 avril son offensive printanière annuelle – nom de code Mansouri pour le millésime 2017 – dont les objectifs seront, selon un communiqué des Talibans, de « cibler les forces étrangères en recourant aux attaques conventionnelles, aux actions de guérilla, aux attentats-suicides et aux insider attacks ». Non pas que les forces talibanes aient trouvé le besoin d’hiberner lors du rude hiver afghan. Au contraire. Sur le terrain des hostilités, les troupes régulières n’ont guère pu se relâcher un instant lors du semestre écoulé (dans ce pays majoritairement montagneux, l’automne et l’hiver sont austères), tant l’agenda taliban intègre désormais un schéma d’agression permanente contre l’armée et la police, afin de les éprouver et d’étirer leurs rangs. L’attaque spectaculaire du 22 avril contre la grande base septentrionale de Mazar-e-Sharif (4e centre urbain ; province de Balkh), les centaines de victimes déplorées parmi les jeunes recrues – l’assaut le plus meurtrier perpétré à ce jour – témoignent s’il en était besoin de la détermination de ces obscurantistes à infliger des dommages et des pertes toujours plus lourdes aux forces de sécurité, lacérant sans relâche leur motivation (à l’occasion ténue).

US Marine Corps dans le Helmand : le retour ou le chaos

*De l’ordre de 300 hommes ; entre 2009 et 2014, les marines ont compté jusqu’à 20 000 hommes en Helmand. L’auteur de cette note profita plusieurs fois de leur hospitalité dans cette province en ébullition.
C’est dans ce contexte sécuritaire passable que le 29 avril – trois ans après leur départ – les marines américains faisaient leur retour dans le Helmand. Chère aux talibans, cette province méridionale est depuis quinze ans le théâtre de combats acharnés et meurtriers, et le terreau agricole propice à la culture de l’opium à pavot, une ressource finançant – entre autres destinataires – l’effort de guerre, des talibans notamment. Un retour modeste par sa volumétrie* mais critique pour le soutien de forces afghanes sur le pont 24 heures sur 24 et proches de la rupture. Selon l’UNAMA, la mission d’assistance des Nations Unies en Aghanistan, c’est dans cette province du Sud que l’on déplora en 2016 le plus grand nombre de victimes civiles (près de 900) après Kaboul. Une capitale elle aussi toujours offerte aux attentats-suicides, actions terroristes meurtrières et autres assassinats ciblés, à l’instar de cette énième attaque contre un convoi de l’OTAN le 3 mai (huit victimes) revendiquée par les djihadistes de Daech, ou encore, deux mois plus tôt (le 8 mars), de ce violent assaut contre l’hôpital militaire de Kaboul (une cinquantaine de morts).
*Soit en mars 2017, 13 459 soldats, dont 6 941 américains, chargés d’entraîner, d’encadrer et de soutenir les forces afghanes, et de lutter contre Al-Qaïda et Daech.
Dans ces conditions très dégradées, l’appui printanier des 300 marines, vétérans ayant déjà opérés depuis 2001 dans ces régions hostiles du Sud, constitue un apport bienvenu ; un renfort compatible avec le mandat de la mission Resolute Support* de l’OTAN. Mais un retour assurément trop limité pour changer la donne en faveur des troupes gouvernementale, bien qu’applaudi des deux mains par l’armée, consciente des limites patentes de son dispositif et de la résolution intacte de ses adversaires.

Des forces afghanes à bout de souffle

*6 800 morts dans les rangs de l’armée (ANA ; 170 440 hommes au 20 janvier 2017) et de la police (ANP ; 153 997 au 20 janvier 2017), soit +35 % par rapport à 2015.
En déplacement à Kaboul le 24 avril, le Secrétaire d’Etat américain Jim Mattis ne surprit guère ses hôtes en pressentant, sans risque de se tromper que « 2017 devrait être une autre année difficile » pour les forces de sécurité, déjà très sollicitées l’année précédente*. Des forces qui contrôleraient aujourd’hui à peine 57% du territoire, contre 72% un an plus tôt selon le rapport publié fin avril par le Special Inspector General for Afghanistan Reconstruction (SIGAR ; gouvernement américain). Depuis le début de l’année, soldats et policiers ont déjà payé un lourd tribut à cette inflation d’hostilités : les rédacteurs du SIGAR évoquent 807 pertes humaines entre le 1er janvier et le 24 février (« a shocking high number »).
*L’auteur de cette note a eu l’occasion à diverses reprises ces dernières années de jauger sur place du sérieux professionnel et des capacités de ces forces spéciales afghanes.
Pour rappel, les troupes gouvernementales disposent d’à peine 17 000 hommes dans les forces spéciales*, lesquelles sont engagées dans plus de 80% des opérations offensives menées sur le territoire (Report to the United States Congress, 30 avril 2017, p.95). Des effectifs très insuffisants au regard des enjeux, qui plus est déployés sans relâche et souffrant des pertes elles aussi bien au-delà du soutenable à court terme. Pour les populations civiles, le panorama du moment n’est guère plus enviable. Dans son rapport du 25 avril, l’UNAMA attire l’attention sur la ventilation des victimes civiles au 1er trimestre 2017 : entre autres faits désolants, nous y apprenons qu’après une année 2016 meurtrière (11 418 victimes, dont 3 498 morts), un tiers des victimes perdaient la vie lors d’attaques et actions perpétrées par l’insurrection talibane et/ou Daech, ou dans les attentats-suicides et emploi d’engins explosifs improvisés, au bilan humain plus lourd encore (36% du total). Pour le seul mois de janvier 2017, les Nations Unies recensaient 1 877 « security incidents » ; soit en moyenne plus de soixante chaque jour…

La Russie, l’Iran et le Pakistan, ces « acteurs maléfiques » pointés du doigt

*cf. le processus de paix initié fin 2016 avec la Chine et le Pakistan, rejoint en février 2017 par l’Inde et l’Iran; la conférence organisée à Moscou le 14 avril 2017 à laquelle participèrent 12 représentations diplomatiques.
Une quinzaine d’années après le renversement du régime taliban (« Emirat islamique d’Afghanistan » ; 1996 – octobre 2011), le conflit civil n’a semble-t-il jamais paru si insoluble, si mortifère pour le gouvernement civil et ses troupes. Dans ce difficile contexte printanier 2017 affolant les augures, les Afghans et les observateurs étrangers, on comprendrait que la communauté internationale se penche toutes affaires cessantes au chevet de l’anémique mais résiliant patient afghan ; et avec bienveillance. De fait, il est bien un pool de nations régionales influentes à s’employer avec insistance sur le terrain afghan ; mais pas pour lui appliquer le traitement le plus adapté à sa situation critique… Leur identité ne surprendra guère le lecteur, tant leur permanence dans l’équation afghane s’inscrit de longue date, variant en intensité et inspiration en fonction des ajustements stratégiques souhaités : le Pakistan, l’Iran mais également la Russie, un trio que le Général John W. Nicholson Jr, le commandant des forces américaines et otaniennes en Afghanistan, qualifiait en décembre 2016 « d’acteurs maléfique (malign actors) soutenant les groupes insurrectionnels ou terroristes en Afghanistan ». Moscou se défend de pareils desseins et met en avant ses « efforts »* pour réunir les divers acteurs autour de la table des négociations dans une logique de recherche de paix, soutenus par les organes de presse proches du Kremlin, d’un rare optimisme sur le sujet (« Russian expert says Moscow conference on Afghanistan may help solve crisis », Tass, 13 avril), ou, plus surprenant, à l’occasion par leurs confrères pakistanais (« Les Talibans ne participent plus au djihad global et se sont mués en une force nationale », Dawn, 2 mai). Pour la « diplomatie Poutine », l’opposition à la présence de forces étrangères sur le sol afghan serait « justifiée », assène sans sourciller Zamir Kabulov, représentant de la présidence russe pour l’Afghanistan.
Au plus haut de la tension du moment avec le régime afghan, loin de vouloir laisser le champ libre à ses voisins et/ou partenaires, Islamabad dépêcha le 2 mai dans la capitale afghane le patron de ses redoutés services de renseignement (Inter Services Intelligence – ISI), le lieutenant-général Naveed Mukhtar, dans le calcul (ambitieux) « d’améliorer la coopération militaire et en matière de renseignement ». On souhaitait par avance bon courage au visiteur hardi, dans un pays traditionnellement très réservé à l’endroit de son voisin pakistanais et de sa sempiternelle ingérence. « Les rivalités régionales impliquant le Pakistan, l’Inde, la Russie et la Chine compliquent un contexte sécuritaire déjà passable », résumait plus posément The Diplomat le mois dernier (« The New Cold War Politics in Afghanistan », 10 avril).
Dans ce paysage régional contrarié fleurant bon les intrigues et les trahisons, bien moins l’empathie et la compassion, n’oublions pas d’évoquer d’un mot la partie douteuse jouée par la République islamique d’Iran, laquelle partage avec sa cousine orientale (République islamique d’Afghanistan) bien plus que les 921 km de frontière terrestre commune. « While the U.S. wasn’t looking, Russia and Iran began carving out a bigger role in Afghanistan », titrait le 13 avril le Washington Post, revenant sur l’entreprise parallèle de Téhéran et Moscou consistant à challenger la position de Washington à Kaboul, et ce alors que les ondes de choc du conflit en Syrie alimentent chaque jour en événements tragiques les tensions entre l’administration américaine et les régimes russe et iranien. « Nous sommes au courant de l’existence d’une relation entre l’Iran et la Russie en Afghanistan (…). L’Iran assiste directement les Talibans dans l’ouest du territoire », déplorait le commandant des forces US et de l’OTAN en Afghanistan, le général J. Nicholson Jr, lors d’une audition devant le Sénat en février, citée par le quotidien américain.

Le « boucher de Kaboul » de retour, vingt ans plus tard

*Pour sa propension à sacrifier des pans entiers de la capitale et de ses habitants lors des combats ultra-violents de la guerre civile (1992-96).
Si le président afghan Ashraf Ghani entendait à l’automne dernier redonner quelque couleur à son mandat après deux premières années délicates et convaincre l’opinion de ses aptitudes à fédérer cette nation rien moins que fracturée, il n’est pas sûr que son inspiration d’alors ait convaincu grand monde. En signant le 29 septembre 2016 un accord de paix avec Gulbuddin Hekmatyar, dirigeant historique du parti Hezb-e-islami, ancien seigneur de la guerre durant l’occupation soviétique, bref Premier ministre de sinistre mémoire il y a deux décennies (1993-94 puis 1996-1997) plus communément évoqué comme le « boucher de Kaboul »*, le chef de l’Etat tentait un pari aussi osé que risqué. Aussi, après vingt années d’exil, le très controversé Hekmatyar profitait de la date symbolique du 28 avril (journée célébrant la victoire des combattants moudjahidines afghans contre l’envahisseur soviétique) pour effectuer sa première sortie publique à Kaboul. Une réhabilitation progressive – il y a un trimestre encore, Hekmatyar et son parti figuraient sur la liste onusienne des entités terroristes – sur laquelle entend capitaliser le président, au profit de ses efforts – vains jusqu’alors – en faveur de la paix nationale, et de « convaincre » (à l’impossible nul n’est tenu) la direction talibane de s’investir à son tour dans cette entreprise ardue. Rien ne garantit bien sûr que ces radicaux se distinguant infiniment plus sur le terrain des combats qu’en matière de diplomatie ne s’inspirent en quelque manière que ce soit de ce précédent. En revanche, dans le fragile équilibre ethnique afghan, le retour – plébiscité par un chef de l’Etat au crédit entamé – de cette personnalité pachtoune de triste mémoire est de nature à ébranler ce très sensible édifice. Les minorités ethniques tadjik, ouzbèke et hazara – soit au bas mot 45% de la population totale – n’ont pas manifesté un enthousiasme délirant à l’idée de composer à nouveau avec ce septuagénaire inspiré par les thèses des Frères musulmans, exilé au Pakistan, puis en Iran, et qui aurait été en contact un quart de siècle plus tôt avec le chef historique d’Al-Qaïda.

Quid de la politique afghane de l’administration Trump ?

*A hauteur de 23 milliards de dollars annuels, soit une enveloppe budgétaire supérieure au PIB afghan (18 milliards de dollars en 2014).
Ces derniers jours, la presse pakistanaise (Dawn, 2 mai) laissait entendre que la nouvelle administration américaine finalisait sa politique afghane. Parmi les premiers grands traits évoqués, plusieurs éléments retiennent notre attention : poursuite de l’assistance financière américaine* à l’Afghanistan post-taliban ; confiance maintenue à l’administration Ghani ; préférence pour un gouvernement plus inclusif (comprenant une composante talibane ?) ; possible révision à la hausse du volume des troupes US sur le sol afghan ; réduction au plus tôt de la menace incarnée par Daech, en amont d’un possible transfert de combattants engagés plus tôt sur les théâtres syrien et irakien. Sur ce dernier point, du « concret » et du lourd – 10 tonnes précisément – ont été apportés le 13 avril lorsque l’US Air Force largua (une première) sur des objectifs de l’est afghan aux mains de Daech (un système de tunnels et de grottes de la province de Nangarhar) la plus puissante munition conventionnelle de l’arsenal américain, la Massive Ordinance Air Blast Bomb (GBU-43/B) dite en toute simplicité « Mère de toutes les bombes » (coût unitaire : 16 millions de dollars). Une utilisation symbolique pour un engin extraordinaire qui aurait notamment, en plus des destructions matérielles envisagées, fait une centaine de victimes dans les rangs des djihadistes. De quoi faire passer un message limpide auprès de certains acteurs retors, mais insuffisant pour amener toutes affaires cessantes les parties à la table des négociations.
Un trimestre après l’arrivée à la Maison-Blanche d’un chef de l’Etat au modus operandi encore entouré d’incertitude – a minima pour ce qui est des grands dossiers de politique étrangère -, deux ans avant la fin du mandat présidentiel de l’actuel chef de l’Etat afghan, les contours sécuritaire et politique du printemps afghan 2017 n’invitent guère à l’optimisme. Ereintés par quatre décennies de crises, de conflits et de maux divers, les 33 millions d’Afghans continuent à souffrir de l’irrédentisme d’une insurrection radicale talibane au faîte de son influence depuis 2001, prête à en découdre encore des années si besoin avec des forces régulières surmenées (physiquement, moralement et matériellement) et sur le point de rompre à tout moment. La population de cet Etat en développement exsangue (économiquement), enclavé entre Asie centrale et sous-continent indien, pâtit également des inconséquences répétées de ses responsables politiques et ethniques, plus familiers des intrigues, rivalités maladives et autre mauvaise gouvernance que de la réconciliation nationale. Sans oublier de signaler, de déplorer en guise de sombre conclusion, la responsabilité de certaines capitales régionales dans cette tragique impasse, trop occupées à rivaliser d’ingérence et de suffisance pour se pencher au chevet du patient afghan.
Par la rédaction
A propos de l'auteur
Olivier Guillard
Spécialiste de l'Asie, chercheur au CERIAS (Université du Québec à Montréal), le Dr Olivier Guillard est l'auteur du livre De l’impasse afghane aux errances nord-coréennes : chroniques géopolitiques 2012-2015, NUVIS, Paris, 2016. Il a publié divers ouvrages sur la volatile scène politique et stratégique du sous-continent indien et, entre autres régions d’Asie, abondamment voyagé en Inde, en Corée du sud, en Afghanistan, en Birmanie, au Sri Lanka, au Pakistan, en Chine, en Thaïlande, en Indonésie, au Népal, au Cambodge ou encore au Bangladesh. Titulaire d’un Doctorat en droit international public de l’Université de Paris XI, il est aussi directeur de l’information de la société Crisis24 (GARDAWORLD), un cabinet de conseil et d’ingénierie spécialisé dans l’analyse et la gestion des risques internationaux.