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Afghanistan : annus horribilis, une fois de plus !

Le président afghan Ashraf Ghani lors des funérailles du général Mohayedin Ghori à Herat le 1er décembre 2016. (Crédit : AFP PHOTO / AREF KARIMI)
Le président afghan Ashraf Ghani lors des funérailles du général Mohayedin Ghori à Herat le 1er décembre 2016. (Crédit : AFP PHOTO / AREF KARIMI)
Accaparées par une foultitude de crises politiques, militaires, humaines essaimées aux quatre coins du globe, la communauté internationale, l’opinion publique, en auraient presque oublié le sort de l’Afghanistan. Balafré par des décennies ininterrompues de conflits, d’insurrections et autres fléaux meurtriers – attentats-suicides à l’échelle industrielle, insurrection radicale -, le pays traverse un énième chapitre critique de son histoire (chaotique). De ce « tombeau des empires » ne nous parvient généralement que turpitudes, tragédies et revers.
Dans le maelström automnal 2016 mêlant élections américaines, offensives contre Daech en Irak et en Syrie, agitations au pluriel dans la péninsule coréenne et interrogations sur l’avenir de l’Europe, « l’anniversaire » est passé quasi-inaperçu. Il y a quinze ans, le 7 octobre 2001, quelques semaines à peine après l’attentat contre le Word Trade Center à Manhattan, une coalition militaire internationale portée par les États-Unis et l’Otan se déployait sur le théâtre de crise afghan. Avec un double dessein : soustraire les 31 millions d’Afghans au joug obscurantiste de l’Émirat islamique d’Afghanistan – introduit cinq ans plus tôt par les Talibans du mollah Omar -, et aider les futures autorités élues à reconstruire leur État, à renaître sous un jour moins rigoriste et plus citoyen, par-delà les clivages ethniques et les séquelles de l’histoire.

L’occasion, dans cette ambiance 2016 crépusculaire, d’opérer dans les paragraphes à venir un rapide tour d’horizon de la matrice générale afghane ; un panorama global qui, comme l’aura pressenti le lecteur, apporte moins de sujets d’espoir que de motifs de (grande) préoccupation pour le court terme, quel que soit l’angle retenu.

Insurrection talibane et progrès de Daech

Aborder l’auscultation du « patient » afghan par le volet sécuritaire donne le ton des débats ; et il est terriblement mauvais en cette fin d’année 2016. Lors des douze mois écoulés, les forces de sécurité afghanes (170 000 soldats, auxquels il faut ajouter un volume similaire de policiers) ont été très durement éprouvées par une insurrection radicale talibane qui ne semble jamais avoir été aussi entreprenante, efficace, appliquée. Les 40 000 à 50 000 hommes composant ses « troupes » n’ont jamais semblé si bien équipés, si disciplinés dans l’exécution de leurs plans de bataille de plus en plus sophistiqués et aboutis. Nombre d’observateurs y voient la signature d’un (énième) engagement décisif des services secrets pakistanais, tuteurs discrets et avérés (si ce n’est géniteurs) du mouvement taliban un quart de siècle plus tôt. Fin 2016, on estime que l’insurrection est directement en capacité d’imposer de facto son autorité dans une centaine des 400 districts que compte le pays…

Les forces régulières se trouvent de toute évidence sur une trajectoire et vitalité inverses. Ces derniers mois, l’armée afghane aurait perdu en moyenne de 30 à 50 soldats chaque jour, tarissant progressivement ses effectifs (on parle désormais d’un taux dramatique d’attrition de 33%, insoutenable à terme) et sa déjà toute relative attractivité auprès de recrues ne se pressant plus guère dans les bureaux de recrutement.

Les attentats-suicides, le recours aux redoutables IED (engins explosifs improvisés), n’ont pas connu la moindre pause ; y compris dans les périmètres a priori « sécurisés » de la capitale Kaboul. En témoignent attentats contre le ministère de la Défense en septembre (24 morts), visant l’université américaine un mois plus tôt (14 morts), ciblant un site religieux chiite en octobre (une quinzaine de victimes).

Les Talibans ne sont pas les seuls à durement affliger la vie des Afghans et de leurs forces de sécurité, chaque jour passant davantage sur la brèche, se rapprochant dangereusement du point de rupture. Il faut compter aussi avec les actions meurtrières des groupes islamo-terroristes Al-Qaïda et Daech. Ce dernier a profité d’un certain engouement local lors de l’année écoulée – comme dans la province orientale du Nangarhar -, ralliant sous sa bannière ultra-violente des éléments hier encore dans les rangs des Talibans (afghans et pakistanais) et d’Al-Qaïda.

La confiance perdue dans le gouvernement

*Ancien ministre des Affaires étrangères, Abdullah Abdullah était candidat du Front national uni, dominé par les Tadjiks, à l’élection présidentielle de 2009 face au président sortant, Hamid Karzai. Donné battu par Ashraf Ghani lors du scrutin présidentiel de 2014, il a d’abord refusé de reconnaître sa défaite puis conclu, après trois mois de crise politique, un accord avec son rival pour former un gouvernement d’union nationale dont il est devenu « chef de l’exécutif » le 29 septembre 2014.
L’environnement politique national, ses innombrables intrigues et rivalités maladives, n’apportent hélas guère de réconfort aux 33 millions d’Afghans, dont l’estime porté à tout représentant de l’État côtoie généralement les abysses. Après deux années d’un exercice compliqué et globalement décevant, l’administration bicéphale et contre-nature du président Ashraf Ghani et du chef de l’exécutif Abdullah Abdullah* a déjà dilapidé le peu de crédit à sa disposition lors de son entrée en fonction. Sans surprise aucune tant sa trame acceptée de mauvaise grâce par les deux individus portait en elle les germes de son incapacité à œuvrer convenablement au profit de cette nation éreintée.

Si le chef de l’État précédent Hamid Karzai quitta en 2014 ses fonctions au grand soulagement de la population, cette dernière éprouverait presque aujourd’hui une certaine nostalgie pour son administration, tant le gouvernement actuel peine à convaincre ses administrés de ses aptitudes au management. Il est vrai que celui-ci, après deux années d’une activité chaotique, brille avant tout pour ses ratés et « oublis » majeurs, à l’image de ces élections législatives qui devaient initialement être organisées cet été ou encore de la nomination d’Abdullah Abdullah au poste (inexistant aujourd’hui) de Premier ministre.

Dialogue de paix en panne

Objectif majeur affiché lors de sa prise de fonction, la création (d’aucuns parleraient plus justement de « d’esquisse »…) de conditions propices à un dialogue de paix – une notion bien étrangère à ce pays en éruption permanente – entre le gouvernement et l’insurrection radicale talibane n’a guère progressé. La faute au manque d’ »enthousiasme » de la dernière citée, en position de force sur le terrain et peinant à percevoir le moindre dividende d’un rapprochement avec Kaboul.

Ce n’est pas l’étonnant accord (draft peace deal) paraphé en septembre par le président et l’ancien Premier ministre Hekmatyar qui emportera la conviction des Afghans comme des observateurs étrangers. Surnommé le « boucher de Kaboul », notoirement proche d’Islamabad et inscrit depuis 2003 sur la liste américaine des « Global terrorists », Gulbuddin Hekmatyar et son parti Hezb-i-Islami n’ont cessé de changer d’allégeance lors des dernières décennies.

La manne financière engloutie, l’opium matrice de l’économie

Le regard désabusé d’une partie de la population sur l’économie elle aussi sinistrée parlera de lui-même, au-delà des chiffres et des pourcentages. « Mais où sont donc passés les 110 milliards de dollars que les États-Unis ont dépensé pour ‘reconstruire’ le pays depuis 2002 ? Vous en voyez la couleur, vous ? Moi, pas. » Un constat sévère, à mettre en perspective, dans ce pays affligé par les carences (a minima 40% de la population sous le seuil de la pauvreté ; un actif sur trois sans emploi), où le PIB national peina en 2015 à atteindre les 21 milliards de dollars. Il est vrai que cette manne financière considérable n’a pas précisément permis à l’économie afghane de se structurer. A défaut, la filière de la culture de l’opium à pavot continue à faire office de matrice quasi-centrale de l’économie nationale, apportant son lot de richesses et de drames.

Pourtant, dans ce pays où l’espérance de vie à la naissance demeure inférieure de trente ans au standard français, on ne saurait dire que rien de substantiel n’a été entrepris pour le développement depuis quinze ans. La santé (accès aux soins, hôpitaux, dispensaires), l’éducation (scolarisation en hausse, retour des filles à l’école, multiplication des établissements scolaires et universitaires, formations diverses), les infrastructures (électrification, construction-modernisation de routes, irrigation, télécommunications) en offrent d’évidents témoignages. Mais ces témoignages pèsent sans doute bien peu au regard des attentes de la population.

Assistance internationale et peur du désengagement américain

Et la communauté internationale dans tout cela ? A compter qu’on puisse l’envisager comme un seul homme – un schéma dont elle reste fort éloignée pour ce qui concerne l’Afghanistan -, le concert des nations ne s’est pas vraiment détourné du sort fébrile, incertain, du malade afghan, auquel traitements, assistance voire perfusions demeurent nécessaires si ce n’est vitales.

Réunis début octobre à Bruxelles, résistant à une lassitude redoutée par Kaboul en ces temps d’atonie économique et budgétaire, les représentants de 70 pays ont consenti une enveloppe d’une quinzaine de milliards de dollars pour les quatre prochaines années. Ce qui a confirmé une dynamique d’assistance (maintien de 13 000 soldats jusqu’en 2020, financement des forces afghanes à hauteur de 5 milliards de dollars par an) et d’empathie entrevue un trimestre plus tôt lors du sommet de l’OTAN à Varsovie en juillet dernier.

La partition jouée par certains acteurs en particulier interpellera davantage. Il en va ainsi de la République islamique du Pakistan et de l’Arabie Saoudite. Le royaume wahhabite cultive le paradoxe de soutenir à la fois officiellement le gouvernement d’Ashraf Ghani, tandis que les Talibans comptent parmi leurs plus généreux sponsors étrangers des sujets du royaume… Quant au Pakistan, dont on ne présente plus le rôle pour le moins trouble si ce n’est étrange chez le voisin afghan (entre assistance, condescendance et franche ingérence), il y aurait beaucoup à dire et peu à défendre. Davantage en cours à Kaboul, l’Inde s’est montrée bien plus à son avantage, au grand déplaisir que l’on imagine d’Islamabad…

Un mot enfin des États-Unis. Si certains alliés stratégiques de Washington en Asie-Pacifique se sont émus du résultat de l’élection présidentielle et notamment de l’arrivée prochaine à la Maison-Blanche d’un président dont la finesse de la lecture stratégique ne parait pas être la qualité première (on pense ici à Séoul, Tokyo, voire Taipei), un émoi compréhensible a également gagné Kaboul. Pour l’Afghanistan et ses 33 millions d’administrés, la perspective d’un éventuel désengagement américain à court ou moyen terme résonnerait du son particulier de la menace, du danger vital. Au milieu de tous ces tourments et des diverses pathologies éreintant le patient afghan, il n’est guère besoin d’ajouter davantage à sa douleur.

A propos de l'auteur
Olivier Guillard
Spécialiste de l'Asie, chercheur à l’Institut des Relations Internationales et Stratégiques (IRIS) à Paris, le Dr Olivier Guillard est l'auteur du livre De l’impasse afghane aux errances nord-coréennes : chroniques géopolitiques 2012-2015, NUVIS, Paris, 2016. Egalement chercheur au CERIAS (Université du Québec à Montréal - UQAM), il a publié divers ouvrages sur la volatile scène politique et stratégique du sous-continent indien et, entre autres régions d’Asie, abondamment voyagé en Inde, en Corée du sud, en Afghanistan, en Birmanie, au Sri Lanka, au Pakistan, en Chine, en Thaïlande, en Indonésie, au Népal, au Cambodge ou encore au Bangladesh. Titulaire d’un Doctorat en droit international public de l’Université de Paris XI, il est aussi directeur de l’information de la société Crisis24 (GARDAWORLD), un cabinet de conseil et d’ingénierie spécialisé dans l’analyse et la gestion des risques internationaux.