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Expert - opportunisme politique et religion en Malaisie

Menace terroriste sur la Malaisie

Des forces armées malaisiennes surveillent les sites touristiques, comme ici celui de Batu Caves, le 24 janvier 2016.
Des forces armées malaisiennes surveillent les sites touristiques, comme ici celui de Batu Caves, le 24 janvier 2016. (Crédit : EyePress News / EyePress / AFP).
*Cf. Jasminder Singh dans « Katibah Nusantara : Islamic State’s Malay Archipelago Combat Unit », RSIS Commentary, no. 126, 26 May 2015.
La menace terroriste est avérée en Malaisie. La péninsule est dans la ligne de mire des combattants se réclamant de l’Etat Islamique. Daech compte en effet une cellule composée de combattants venus d’Indonésie, de Malaisie, des Philippines et de Singapour, la Katibah Nusantara Lid Daulah Islamiyyah*, qui a fermement déclaré ses intentions de jihad contre le pays.

Les risques

A Kuala Lumpur, les autorités redoutent désormais les attaques des « loups solitaires » (« lone wolf ») pilotés par la Katibah Nusantara. Le gouverment malaisien se montre ainsi particulièrement préoccupé par les individus rentrant de Syrie. Une inquiétude fondée car depuis le début de l’année, un attentat a eu lieu en banlieue de la capitale, et plusieurs autres tentatives ont été déjouées.

Le 28 juin dernier, deux hommes ont lancé une bombe sur l’établissement Movida à Puchong, en banlieue de Kuala Lumpur, blessant huit personnes et causant des dégâts matériels. L’attentat, revendiqué par un militant malaisien en Syrie, fut déclarée être une « attaque contre des pratiques contraires à l’Islam« . Les deux responsables de l’explosion – Imam Wahyudin Karjono, 20 ans, et Jonius Ondie Jahali, 24 ans – ont été arrêtés, incarcérés et inculpés.

A la fin du mois d’août également, la police malaisienne a arrêté trois individus, âgés de 20 à 27 ans, suspectés de fomenter un attentat à la grenade à Batu Caves – un haut lieu de pèlerinage hindou et une destination touristique très prisée – le jour des fêtes de l’indépendance, le 31 août. Ces individus sont liés à Mohamad Wanndi Mohamad Jedi, un membre de la cellule sud-est-asiatique de l’Etat Islamique.

Par ailleurs, le Premier ministre Najib Razak ainsi que certains membres de son gouvernement – le vice-Premier ministre Ahmad Zaid Hamidi, le procureur général Mohamad Apandi Ali, l’inspecteur général Khalid Abu Bakar, et trois autres ministres – ont fait l’objet de menaces.

Kuala Lumpur doit également faire face à la pression du groupe terroriste Abu Sayyaf, opérant dans le sud des Philippines. Même s’il n’est pas en guerre ouverte avec la Malaisien, le groupe pose néanmoins de sérieux problèmes à cause de sa proximité avec l’Etat malaisien du Sabah.

Les dangers de la propagande extrémiste et de la violence rhétorique

*Voir Online Activisim and Social Media Usage Among Indonesian Extremists, IPAC Report No. 24, 30 octobre 2015.
Les autorités malaisiennes s’inquiètent également de la diffusion de la propagande de l’Etat Islamique. Elle est désormais accessible en langue malaise et est susceptible de toucher un nombre croissant d’individus. Ces dernières années, la propagande extrémiste a pu se développer depuis l’Indonésie* et s’exporter vers la Malaisie, notamment par les réseaux sociaux.
*Voir Jasminder Sing et Muhammad Haziq Jani, « Al-Fatihin: Islamic State’s First Malay Language Newspaper », RSIS Commentary no. 155, 23 juin 2016.
C’est par ces mêmes canaux que la propagande de l’Etat Islamique – diffusée sous la forme de la revue Al Fatihin (littéralement « les conquérants ») – a pu se rendre accessible. Cette publication appelant à l’unité des combattants malayophones d’Indonésie, de Malaisie, de Singapour, des Philippines et de Brunei, a pour but de recruter de nouveaux combattants pour la cause de l’Etat Islamique en Asie du Sud-Est*.

La propagande de l’Etat Islamique et la difficulté de contrôler les réseaux de diffusion sont une menace bien réelle. Cependant, certains observateurs considèrent que le discours politique ambiant et la violence rhétorique que certaines personnalités n’hésitent pas à utiliser pour fustiger leurs adversaires politiques, créent également un terrain favorable à la radicalisation de jeunes exaltés potentiellement violents et au développement du terrorisme au niveau local.

En effet, le discours de certaines personnalités politiques et religieuses est potentiellement vecteur de violence. Les luttes d’influence en politique s’expriment fréquemment en termes religieux et il est courant de voir les membres de l’opposition qualifiés d’ « ennemis de l’Islam«  ou d’« infidèles ». Les déclarations violentes du mufti du Pahang appelant les membres du parti d’opposition Democratic Action Party des « kafir harbi » – des infidèles que l’on peut mettre à mort – sont typiques des discours qui s’entendent régulièrement en Malaisie. L’absence de sanction de la part du gouvernement, en dépit de l’indignation de la société civile malaisienne, est difficilement compréhensible.

Pire encore, cette absence de riposte pourrait être interprétée comme une validation. La mention constante des « ennemis de l’Islam » – une terminologie très utilisée par l’Etat Islamique – crée par conséquent un terrain propice à la radicalisation et à la violence. L’ancien ministre de la Justice et avocat Zaid Ibrahim, a clairement accusé le gouvernement d’être responsable de la situation ; il estime à juste titre que toutes les futures entreprises de déradicalisation de la jeunesse resteront seront vouées à l’échec si le gouvernement et les départements religieux officiels ne cessent de traiter leurs adversaires politiques d’ « ennemis de l’Islam ».

Vers un renforcement de l’action anti-terroriste

La Malaisie a pris des mesures très fermes pour lutter contre le terrorisme. Les autorités ont à leur disposition un arsenal juridique de taille : le Prevention of Terrorism Act (POTA), certains amendements du Prevention of Crime Act (POCA), certaines sections du Security Offences Act (SOSMA) et le National Security Council Act (NSCA). Ces dispositifs juridiques permettent, entre autres, non seulement les arrestations, mais aussi la détention provisoire des suspects et le retrait des passeports, ainsi que la possibilité d’établir des zones de sécurité et d’y déclarer le couvre-feu.

Ces derniers mois, les autorités malaisiennes n’ont pas hésité à se servir de tous les moyens dont elles disposent pour mettre hors d’état de nuire les individus suspectés d’alliance avec l’Etat Islamique. En 2015, le gouvernement avait déjà arrêté 90 personnes, dont 13 furent condamnées. De même, en septembre 2016, afin de prévenir le danger d’un retour d’anciens combattants en Syrie, les autorités ont procédé à la révocation du passeport de quelques 68 Malaisiens, se donnant ainsi la possibilité de les arrêter dès leur retour en Malaisie.

La police est également très active dans la lutte anti-terroriste et une unité spéciale s’y consacre exclusivement. Cette dernière semble efficace en particulier dans l’arrestation préventive d’individus suspectés de planifier des attentats. En septembre 2016, elle a d’ailleurs arrêté huit individus radicalisés et revenant de Syrie.

Ces derniers jours, la Malaisie a renouvelé son engagement dans sa lutte contre la diffusion de la propagande de l’Etat Islamique dans la péninsule. Le gouvernement de Kuala Lumpur a pris ainsi des mesures pour l’enrayement de la diffusion de cette propagande et a reçu les félicitations du président américain Barack Obama en personne. On le comprend bien : la Malaisie n’est pas démunie face à la menace terroriste et dispose d’une législation solide pour se défendre.

Cependant, on peut s’interroger sur l’efficacité du travail de déradicalisation si les personalités politiques et religieuses ne cessent de brandir la menace des « ennemis de l’Islam ». On peut également se demander si le nouveau dispositif législatif anti-terroriste ne dépassera pas le cadre de l’action anti-terroriste et ne sera pas utilisé pour réprimer aussi la contestation et museler l’opposition, comme cela s’est produit dans le passé.

Les mois prochains nous en apporterons la réponse.

A propos de l'auteur
Nicolas Weber
Analyste/chercheur, spécialiste de l’Asie du Sud-Est, Nicolas Weber a travaillé pendant de nombreuses années sur les minorités et les diasporas en Asie du Sud-Est, et notamment sur les Chams. Il a enseigné l’histoire moderne, le développement politique en Asie du Sud-Est, la société civile et les problématiques liées à l’ASEAN, à l’Université Malaya en Malaisie de 2008 à 2014. Une de ses dernières publications : Histoire de la diaspora Cam (Les Indes Savantes, 2014).